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La grande muette

Voeux aux forces armées : pourquoi les militaires n’ont pas besoin qu’on leur souhaite une bonne année mais qu’on leur permette d’assurer dignement leurs missions

Publié le 15 janvier 2016
François Hollande se rend jeudi 14 janvier à Saint-Cyr Coëtquidan afin de prononcer ses vœux pour 2016 à l'armée. Depuis la mise en place de l'opération Sentinelle, l'armée de terre est non seulement trop sollicitée, mais elle doit faire avec des budgets qui minent ses conditions de vie.
Docteur en philosophie, historienne, essayiste, longtemps critique au Monde, Alexandra Laignel-Lavastine a reçu le Prix de l’Essai européen en 2005, le Prix de la Licra en 2015 pour La Pensée égarée. Islamisme, populisme, antisémitisme : essai sur les...
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Romain Mielcarek est journaliste indépendant, spécialiste des questions de défense et de relations internationales. Docteur en sciences de l'information et de la communication, il étudie les stratégies d'influence militaires dans les conflits....
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Vincent Desportes est un général de division de l'armée de terre française. Il vient de publier "La Dernière bataille de la France" (Gallimard). 
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François Hollande se rend jeudi 14 janvier à Saint-Cyr Coëtquidan afin de prononcer ses vœux pour 2016 à l'armée. Depuis la mise en place de l'opération Sentinelle, l'armée de terre est non seulement trop sollicitée, mais elle doit faire avec des budgets qui minent ses conditions de vie.

Un abri de fortune pour SDF par période de froid extrême ? Non, voici un des visages de la France en état d’urgence : un dortoir de la région parisienne où l’Armée de la République loge nos courageux soldats mobilisés dans le cadre de l’opération Sentinelle. Soit plus de 10 000 hommes en tout. Les membres des unités d’élite ne sont pas mieux lotis : sous-sols ou hangars insalubres, des murs qui s’effritent et suintent l’humidité, souris, rats et bestioles en tous genres, une prise électrique pour vingt, des sanitaires à l’avenant et naturellement pas de chauffage : l’appareil d’appoint que l’on voit sur l’image a été apporté par un des militaires.

On comprend que le moral ne soit pas au plus haut dans leurs rangs, les soldats, de surcroît mal équipés, enchaînant ainsi six semaines d’affilée. Des journées éreintantes à patrouiller avec un matériel de 23-25 kilos sur le dos. Des gilets pare-balles hors d’âge (les derniers modèles, plus performants et plus légers, étant réservés aux opérations extérieures), sans compter leurs antiques Famas, des fusils d’assaut conçus dans les années 70 et qui ne seront pas remplacés avant 2017. Une arme de poing, peut-être, seule vraiment efficace en milieu urbain pour neutraliser un terroriste ? Dans sa grande misère, l’état major ne peut en doter que les chefs de groupe. Et n’a toujours pas trouvé le temps de réviser un protocole de légitime défense aussi daté qu’inadapté à la guerre actuelle.

Résultat : au sein de la "grande muette", les arrêts maladie pleuvent comme jamais depuis la mi-novembre, les trop rares visites des hauts gradés sur le terrain ne contribuant pas à encourager la troupe. Ces jeunes gens exemplaires, qui portent haut les valeurs de la République — et dont beaucoup, on ne le rappellera jamais assez, viennent de nos quartiers dits "sensibles" —, n’en sont pas moins parfaitement conscients de l’importance de leur mission. Leurs compatriotes pourront compter sur eux quoi qu’il arrive. On s’attendrait toutefois à ce que l’actuel gouvernement se montre lui aussi à la hauteur. Et consente enfin à les doter de moyens et de conditions de travail un peu plus dignes d’un pays comme la France. En ce début janvier, on promet en haut lieu que les toutes nouvelles recrues de l’après 13 novembre permettront bientôt d’organiser des rotations plus souples. À un détail prêt : on ne forme pas un soldat opérationnel en quelques semaines. Un effort, Messieurs, pour 2016 ?

Un soldat de Première classe dans l’Armée de terre, 24 ans : "Dans les bureaux, nos chefs ne se rendent absolument plus compte de ce qu’ils nous demandent à force de se bureaucratiser. Nos conditions de travail en Vigipirate sont parfois pires qu’au Sahel. On a l’impression d’être de vulgaires pions et, au niveau administratif, l’organisation est catastrophique. Du coup, beaucoup de soldats se mettent en arrêt maladie — cela a commencé quelques mois après Charlie et depuis le 13 novembre, c’est l’explosion. Mais c’est la seule façon que nous ayons de protester. Et de tenir le coup. Imaginez-vous que jusqu’à la fin novembre, nous dormions environ deux ou trois heures maximum par nuit dans des lieux insalubres. Je me demande comment nous faisons pour ne pas avoir davantage d’évanouissements. Une chose est sûre : avec aussi peu de repos, notre vigilance baisse. Une anecdote : l’autre jour, deux de mes camarades, qui gardaient un lieu de culte, se sont réchauffés dans leur véhicule pour récupérer un peu et boire un café chaud. Protestation d’une dame qui prend un cliché et téléphone. Nos officiers déboulent : les deux garçons ont été sanctionnés et leur véhicule retiré."

Marc, brigadier, 25 ans, enchaîne : "Pour stopper l’hémorragie d’arrêts maladie, nos supérieurs ont inventé une nouvelle parade : ils les sanctionnent désormais en menaçant de baisser les notations générales. Même quand le soldat a réellement le dos en miettes. La conséquence de cette situation, c’est aussi que ceux qui sont en permission après avoir enchaîné plusieurs Vigipirates (de six semaines chacun) sont "en alerte" jour et nuit pour remplacer, le cas échéant, les malades. Ce fut notamment le cas pendant les Fêtes. Et le mien : je devais aller voir ma famille aux Antilles, j’ai dû tout annuler au dernier moment et rester en métropole".

Frédéric, 22 ans, parachutiste : "Le moral a tellement baissé ces derniers temps que les soldats les plus performants postulent pour intégrer les Forces spéciales, qui recrutent beaucoup ces temps-ci car il s’agit de petites unités d’élites hyper compétentes et beaucoup mieux adaptées au type de missions que nous avons aujourd’hui à accomplir à l’extérieur. C’est mon cas : soit je parviens à entrer dans les FS, soit je m’en vais. Mais là, intervient un autre problème : il arrive de plus en plus souvent que dans les régiments, les chefs de corps, qui commencent à s’inquiéter et ne veulent pas voir partir leurs meilleurs éléments, bloquent les dossiers. Ce n’est évident pas la solution, mais je connais des dizaines d’exemples récents de ce type."

Propos recueillis par Alexandra Laignel-Lavastine

Atlantico : François Hollande se rend aujourd'hui à Saint-Cyr Coëtquidan pour prononcer ses vœux à l'armée, quelques jours après le premier anniversaire de la mise en place de l'opération Sentinelle. En quoi consiste-t-elle concrètement, le dispositif a-t-il évolué depuis les attentats du 13 novembre 2015 ?

Romain Mielcarek : Sentinelle est une opération militaire intérieure, lancée après les attentats de Charlie Hebdo, sur le territoire national. Elle vise à protéger des sites sensibles contre la menace terroriste. Selon les périodes, ses effectifs varient entre 7000 et un peu plus de 10 000 hommes, soit un effectif considérable : c'est autant que ce qui est déployé en tout sur les opérations extérieures. Sentinelle se veut un complément à Vigipirate. En plus des 10 000 militaires, très majoritairement issus de l'armée de terre, un peu plus de 4000 policiers et gendarmes participent à diverses missions de sécurisation.

Si le dispositif s'était assoupli entre janvier et novembre, les attentats de Paris l'ont fait remonté à un niveau particulièrement élevé. Alors qu'il était redescendu à 7000 militaires déployés, il est remonté à 10 000 dans les trois jours suivant. Il est resté à ce niveau depuis.

A ces effectifs, il convient d'ajouter 2500 marins et aviateurs qui surveillent les espaces maritimes et aériens en permanence pour prévenir toute tentative d'attaque, notamment terroriste. Le ministère de la Défense les inclus dans son calcul des moyens mobilisés.

L'idée de Sentinelle est de bénéficier de moyens militaires à portée de tous les sites qui peuvent être pris pour cible par des terroristes, un peu comme dans le cadre du plan Vigipirate. Installations militaires, lieux de cultes, certains sites communautaires (écoles), zones touristiques, transports en commun... Tous ces militaires se veulent à la fois moyen de dissuasion (si un ennemi veut attaquer ces cibles, il doit prendre en compte la présence de soldats entraînés et armés en conséquence sur place) et moyen de réaction (en cas d'attaque, ce sont des moyens immédiatement disponibles comme renforts au profit des forces de sécurité que sont la police et la gendarmerie).

Le point faible de cette opération est la mobilisation de moyens considérables pour une efficacité difficile à évaluer. Je le répète, nous avons aujourd'hui autant de militaires déployés sur notre sol que dans des opérations extérieures. L'expérience montre que les terroristes d'inspiration islamiste sont capables d'innover en matière de cibles. Peut-on déployer des soldats pour protéger chaque église, supermarché, salle de cinéma, commissariat, salle de concert et autre école de France? D'autant plus que certains groupes, en Afrique du Nord, ont montré qu'il était possible de totalement déstabiliser le dispositif sécuritaire en attaquant des cibles improbables en pleine campagne. Pour semer le chaos et la terreur, pas besoin de viser la Tour Eiffel: il suffit d'attaquer en province, dans des petites villes et villages, où il sera plus long d'envoyer des moyens d'intervention. Dans le même ordre d'idée, en Israël, on voit la terreur semée par des attaques perpétrées avec de simples couteaux, n'importe où sur le territoire.

Sans oublier que, comme nous l'a montré le cas Mohammed Merah, ou les régulières manifestations d'hostilités depuis janvier 2015, les militaires peuvent être eux-mêmes des cibles.

Dans une audition à l’Assemblée nationale, le général Bosser, chef d’Etat major de l’armée de terre, émet plusieurs critiques contre les conditions de casernement des forces mobilisées, leur manque d'entraînement, et les horaires excessifs de travail. En quoi cette opération est-elle une source de frustration pour les soldats ?

Vincent Desportes : Il ne s’agit pas d’une mauvaise organisation. Nous avons mobilisé brutalement des milliers de soldats dans des lieux qui ne permettaient pas de les loger correctement. Il est vrai que les soldats ont vécu dans des conditions très inconfortables, et que petit à petit il y a une remise à niveau qui n’est pas encore satisfaisante. Si l’opération Sentinelle est amenée à durer, il est clair que l’Etat doit réinvestir en particulier dans les casernes de manière à assurer des conditions de vie convenables à ces soldats qui restent des semaines voire des mois sur le même lieu, et qui ne bénéficient pas de conditions minimales de confort.

C’est parce que les militaires ne peuvent pas s’exprimer que l’on ne prend pas les mesures nécessaires pour leurs conditions de vie.

Romain Mielcarek : Avant de nous épancher sur le sort de nos malheureux soldats, n'oublions pas qu'ils sont avant tout destinés -et volontaires- pour servir là où le politique décide de les employer. Théoriquement, si le politique décide de les utiliser pour tondre les pelouses, ils doivent le faire. Sentinelle est une opération militaire comme une autre. Les conditions sont toujours rustiques et difficiles pour les hommes et les femmes qui servent, en France ou à l'étranger, pour la défense de leur pays. Leur présence sur le territoire est donc bien avant tout le résultat d'une décision politique du chef des armées, le président de la République. Si l'on peut discuter de l'efficacité et de la pertinence de cet ordre, il n'en reste pas moins un ordre auquel les militaires doivent se plier avec la même fierté que lorsqu'on les envoie au Mali ou en Irak. Et clairement, il est incertain que l'usage fait ici de nos moyens militaires soit optimal.

La frustration n'en reste pas moins une problématique conséquente. Pour que nos soldats soient efficaces et opérationnels, il s'agit de leur garantir les meilleures conditions de travail possible. Or les contraintes toujours plus conséquentes, sur le plan budgétaire, font que l'armée française est plus que jamais obligée de se montrer rustique et imaginative. S'il est regrettable de voir que des soldats vivent dans des conditions d'insalubrité pendant l'opération Sentinelle, ce n'est ni plus ni moins le cas que sur d'autres missions. Les conditions de vie de nos militaires se sont, de manière générale, largement dégradées ces dernières décennies. On ne peut pas s'insurger parce qu'ils croisent un ou deux cafards pendant Sentinelle, sans réagir alors que certains régiments ont des locaux où ni vous, ni moi, n'accepterions de prendre une douche. Les hauts responsables militaires, ainsi que les organismes chargés de veiller à la condition des militaires, ne cessent de répéter depuis des années que la situation est honteuse.

Il convient tout de même de noter que pour une majeure partie des effectifs sur Sentinelle, les conditions se sont améliorées. Caserner 10 000 hommes est un véritable défi logistique, surtout dans un pays où les infrastructures militaires ont été réduites à peau de chagrin et sont de plus en plus précaires.

La mission est également répétitive et peu stimulante pour des hommes qui s'entrainent au combat. Le jeune qui s'engage dans l'armée veut certes servir son pays, mais aussi vivre une aventure exaltante et enrichissante. S'il accepte de douiller pendant de longs mois dans les camps d'entrainement, dans la boue et le froid, c'est parce qu'il sait qu'il ira ensuite affronter ses limites en Afrique ou ailleurs, dans une quête qu'il croît profondément profitable à ses concitoyens. Beaucoup ont du mal à construire la même réflexion lorsqu'on les fait patrouiller dans une gare parisienne, entre un RER et un métro, sans toujours bien comprendre à quoi cela peut servir.

La question est d'autant plus problématique que, faute de disponibilités, les militaires voient leurs rythmes de rotation exploser. Le cycle entrainement, opération extérieure, repos/remise en condition, est devenu un cycle entrainement, opération extérieure, sentinelle, repos/remise en condition. A un moment ou à un autre, il faut soit augmenter les effectifs en conséquence, soit réduire le niveau d'entrainement des soldats.

Il est inquiétant de constater que depuis des années, nos responsables politiques réduisent systématiquement les budgets et les moyens attribués aux armées, pour régulièrement les mobiliser sans la moindre hésitation. La réflexion sur le sujet est pauvre en France. On augmente, on baisse, en fonction du sens du vent. Les menaces ne sont pourtant pas toujours surprenantes. Et si le niveau d'exigence reste élevé, le niveau de considération de la part de la France et des Français n'est pas à la hauteur: les effets se ressentent sur le moral et les vocations.

La responsabilité est, à mon sens, partagée par des politiques qui n'assument pas le besoin de prendre des décisions fortes pour la sécurité des Français, et des citoyens qui faute de s'informer, semblent découvrir tous les six mois que nous vivons dans un monde dangereux. Nous sommes pourtant nombreux, journalistes, chercheurs, opérationnels, à ne cesser d'attirer l'attention sur les dangers qui nous guettent. Il est toujours sidérant de voir avec quelle naïveté nos concitoyens découvrent soudainement que leur petit confort ne les protège pas de la haine et de la guerre, dans un monde où tout circule, y compris la violence.

L'armée de terre pourrait-il en pâtir à terme, notamment du fait de la conjugaison du manque d'entraînement et de l'augmentation des effectifs de l'armée ? Doit-on craindre une dilution des compétences des militaires ? Quel sera le prix à payer pour l'armée de cette situation ? 

Vincent Desportes : On doit le constater : aujourd’hui, le suremploi des troupes françaises, en particulier à cause de l’opération Sentinelle qui mobilise 13 500 hommes, ne leur permet plus de s’entraîner. Le maintien de l’opération Sentinelle se traduit donc très directement par une baisse des capacités opérationnelles des forces. Si l’on arrive toujours à maintenir à peu près le niveau d’entraînement individuel, l’entraînement collectif passe à la trappe – un comble pour l’armée. Il y a de moins en moins de possibilités d’organiser des entraînements en groupe, ce qui fait pourtant la force d’une armée. Aujourd’hui, effectivement, Sentinelle se traduit par une dégradation des Armées.

Dans quelques années, nous ne serons peut-être plus capables de lancer comme nous l’avons fait en 2013, une opération de type Serval dont la France a été extrêmement fière. Pour le moment, François Hollande a arrêté la diminution des effectifs, mais il ne les a pas augmentés non plus. Ces effectifs supplémentaires seraient pourtant utiles à long terme mais aussi rendraient les taux de rotation moins rapides, et donc permettrraient les entraînements collectifs.

Il est fondamental de prendre en compte leurs qualités intrinsèques et les principes généraux à l’origine de leur efficacité. Et c’est d’abord la force du collectif qui est intéressant. Dans l’opération Sentinelle, elles sont saupoudrées éparpillées. D’autre part, les forces armées ne sont efficaces qu’à partir du moment où elles utilisent leur mobilité qui est tout à fait importante. Or pour le moment, elles sont scotchées sur des postes fixes, leurs capacités sont donc dilapidées, tout comme l’argent des Français.

Ils pourraient également exploiter les moyens de l’armée : hélicoptères, guerre électronique, défenses contre les armes nucléaires biologiques et chimiques, blindés pour aller chercher des blessés sous le feu, renseignement… Si nous décidons de conserver cette mission de défense du territoire, il faut utiliser les moyens de l’armée pour y ajouter une véritable plus-value.

Romain Mielcarek : L'armée de terre a su se faire entendre ces derniers mois et à pu obtenir des revalorisations de ses moyens humains et financiers. Le gouvernement a semble-t-il entendu en partie l'urgence de la situation. Est-ce suffisant ? Probablement pas. Surtout si dès que la tension redescend, on recommence à discrètement rogner ici ou là. Il faut absolument faire correspondre les moyens attribués à des besoins, plutôt que de chercher à faire rentrer des besoins dans un budget décidé au doigt levé.

Il n'empêche que la gestion politique et stratégique des enjeux de défense et de sécurité semblent très largement osciller en fonction des caprices de l'opinion et des urgences d'un agenda présidentiel dont personne ne semble vouloir reprendre la maîtrise. Un soldat ne se recrute pas et ne se forme pas en un claquement de doigt. Une armée encore moins. Il y a un manque flagrant de vision dans les décisions qui sont prises dans les domaines dont nous parlons ici.

On envoie dans nos gares des militaires avec la même légèreté qu'on les retire du Sahel, pour pouvoir se féliciter devant les caméras d'avoir agit. On peut parfois se demander si nos chefs politiques s'interrogent sérieusement sur l'utilité et la portée de leurs décisions en la matière. On ne devrait pas déployer des soldats devant une école juive, ou les retirer d'une base malienne, en fonction des fluctuations de l'opinion mais en fonction des réalités opérationnelles du terrain. Economiser sur la défense et la sécurité, c'est prendre le risque de se retrouver sur la durée avec des points faibles de plus en plus flagrants, que nos ennemis n'hésiterons pas à cibler encore et encore.

J'ai pu assister, il y a quelques mois, à une réunion d'un parti politique qui avait invité dans un cadre électoral des experts de la défense et de la sécurité. Surprise: les spécialistes ont découvert qu'ils n'étaient pas invités pour proposer des analyses, des expériences et des propositions... Mais pour écouter les avis des politiques. J'ai le sentiment que c'est souvent comme cela que ça fonctionne dans les domaines dont nous discutons ici: les décideurs cherchent à imposer des choix à des opérationnels, plutôt que d'écouter ces derniers pour agir en connaissance de cause.

Sentinelle nous montre que quelques dizaines d'individus, avec des moyens aussi dérisoires que des fusils mitrailleurs et des explosifs d'une qualité médiocre, sont parvenus à immobiliser toute une partie de notre armée.

Pour vaincre, il faut mettre en place une stratégie et se donner les moyens de cette stratégie. Si l'on décide que l'on doit combattre l'islamisme radical armé, chez nous et dans certains pays (Sahel, Moyen-Orient), alors il faut prendre les décisions politiques qui permettent de le faire efficacement. Sinon, il serait temps d'arrêter d'agiter les bras en l'air et de dire aux Français qu'il faudrait concevoir à quelques morts de temps en temps.

Pour moi, plusieurs acteurs clefs de notre République doivent pour cela se responsabiliser:

- Les responsables politiques doivent consulter les opérationnels et les experts, et surtout les écouter, pour mettre en place des solutions efficaces et ambitieuses. Ils doivent ensuite expliquer et assumer les exigences de ces solutions. La sécurité et la défense de notre pays ne peuvent pas être traités dans une logique court-termiste, en fonction des échéances électorales.

- Les opérationnels, en particulier militaires, doivent s'exprimer plus dans les débats de société les concernant. A force de ne pas ouvrir leurs bouches, ils ont laissé le champs totalement libre à des non-initiés qui, dès qu'ils en ont l'occasion, n'hésitent pas à instrumentaliser politiquement des sujets qui impliquent souvent la vie et la mort. Si les sachants hésitaient un peu moins à donner leur analyse, certains guignols de la politique feraient peut-être un peu plus d'efforts pour dire un peu moins d'âneries dans ces domaines.

- Les citoyens doivent s'informer plus sérieusement sur le monde qui les entoure. On ne peut pas tomber des nues le 13 novembre en découvrant que nos forces sont impliquées dans des guerres qui dont des dizaines de milliers de morts et pleurer parce qu'on ne nous laisse pas boire nos demis en terrasse tranquillement. Au XXIème siècle, rien d'étonnant à ce que la guerre, la violence, la haine et la motivation d'ennemis particulièrement déterminés franchissent les frontières.

Certains pointent également du doigt le décalage entre les équipements des soldats et leur mission. En quoi ces problèmes peuvent-ils être symptomatiques du financement de l'armée française ? 

Vincent Desportes : Bien entendu. On sait bien que nos armées sont sous-budgétées actuellement. Il est normal que les Armées participent à la sécurité : les Français ne comprendraient pas que l’on soit mieux protégé dans les rues de Gao ou de Tombouctou qu’à Paris.

Si l’on veut continuer à assurer des missions à l’intérieur du territoire –et c’est absolument indispensable-, il faut consentir l’emploi de forces armées dans des missions qui leurs sont adaptées, et non comme des policiers au rabais. En le faisant, on dilapide l’argent des Français et les capacités opérationnelles qui restent à notre pauvre armée.

Romain Mielcarek : Personne n'a la recette magique contre le terrorisme. C'est un mode opératoire particulièrement efficace entre les mains de ceux contre qui nos armées se battent. Nombreux sont effectivement les sceptiques qui soulignent que la présence de soldats dans les rues est probablement inefficace contre ce type de menaces. Elle risque tout simplement de déplacer le danger d'une cible à une autre, pour un coût humain et financier énorme. L'ennemi n'est pas un demeuré qui se tape la tête dans les murs en attendant qu'on le neutralise. Il s'adapte, invente et innove. Ce sont des adversaires talentueux et motivés, qui réfléchissent et mettent en place des stratégies complexes pour nous détruire. Ils connaissent nos limites et nos points faibles beaucoup mieux que nous ne comprenons ce qu'ils sont. Aligner des soldats ici et là, ce n'est pas une stratégie. Il suffit de les contourner.

Pour lutter contre un ennemi intelligent, il faut de l'intelligence. Au sens français du terme, avec des gens qui réfléchissent, proposent et décident sur le long terme. Avec des gens qui ont une capacité de prospective et d'analyse considérable. Et ils sont nombreux, en réalité, aussi bien dans nos universités que dans nos ministères ou nos unités. Mais encore faut-il que la décision, elle, repose un peu plus sur ce pragmatisme opérationnel et cette réflexion, et un peu moins sur des bricolages communicationnels. De l'intelligence, enfin, au sens anglo-saxon du terme, à savoir du renseignement. Car le seul moyen d'empêcher un attentat, c'est d'en identifier les auteurs avant qu'ils ne passent à l'acte. Pour cela, il faut les comprendre mieux qu'ils ne se comprennent eux-mêmes. Et là aussi, cela demande des moyens.

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Deudeuche
- 15/01/2016 - 20:11
Mépris de la caste soixante huitarde
pour ceux qui portent un uniforme. Charlie Hebdo au pouvoir quoi! (avec des gens ayant aussi environ 68 ans)
jurgio
- 14/01/2016 - 18:06
Hollande grand stratège militaire !
Oui, pas de doute, l'adjudant-chef de Solférino veut apparaître comme le rempart de la paix. Mais après les événements et péripéties pour affirmer comme le grognard et sans honte : « J'y étais ! » Juste avec des apparitions bien calculées, au bon moment et au bon endroit. Comme ça, il pense pouvoir obtenir sa retraite de vieux soldat.
pasdesp
- 14/01/2016 - 14:15
Hollande se sert des soldats
Hollande se sert des soldats comme autant d'affiche de propagande electorale.
Ce gouvernement socialiste est d'un mépris vis à vis des petits !