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Inquiets à cause des risques d’explosion de la bulle des tech ? Restons calmes !
Publié le 02 novembre 2015
Souvent annoncée depuis la catastrophe des années 2000, la nouvelle bulle tech est une crainte qui affole bien des annonceurs. Pourtant, si elle était logique il y a 15 ans, elle est bien moins probable aujourd'hui... Et pour cause : de bulle tech, il n'y a point !
Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.
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Souvent annoncée depuis la catastrophe des années 2000, la nouvelle bulle tech est une crainte qui affole bien des annonceurs. Pourtant, si elle était logique il y a 15 ans, elle est bien moins probable aujourd'hui... Et pour cause : de bulle tech, il n'y a point !

Cette peur de la bulle est en effet persistante. "On" persiste donc dans l’erreur, ou plus exactement on réfléchit aux crises du futur, avec le sentiment qu’elles reproduiront les schémas bien balisés du passé, en l’occurrence la crise de 2000 (krach boursier à la suite d’années euphoriques). 

Pourtant, la situation n’a rien à voir avec celle de 2000. De bonnes idées (une bulle, c’est souvent une bonne idée poussée trop loin) avaient débouchées sur des produits certes utiles, que nous utilisons aujourd’hui tous les jours, mais qui à l’époque ne correspondaient ni en chiffres d’affaires ni a fortiori en bénéfices aux valorisations boursières. Il faut croire que la politique monétaire de la fin des années 90 était plutôt accommodante, ou que l’essor bien réel des gains de productivité aux Etats-Unis a été par trop extrapolé dans le temps et dans l’espace. Une fois que le krach et la concurrence ont fait leur travail de sélection, les bons produits sont restés, mais entre temps beaucoup d’argent avait changé de mains. Ceux qui ont misé sur Apple, Amazon ou Google n’ont pas eu trop à se plaindre, ceux qui ont préféré Ericsson ou nimportequoi.com ont perdu leur chemise. Les français aiment bien la redistribution des richesses, mais uniquement celle qui est organisée par l’Etat. Toujours est-il qu’en 2015 la situation n’est plus déséquilibrée, dans un sens ou dans un autre : les niveaux des cours boursiers sont en ligne avec les résultats des entreprises de la Sillicon Valley. On observe depuis fin 2013 (comme par hasard, l’annonce de l’arrêt du QE3 de la FED, et le début d’une nouvelle phase de hausse du dollar) un certain tassement du NASDAQ après 5 années d’un rebond il est vrai assez agressif ; cette respiration fait du bien et contribue au fait que les ratios cours/revenus sont, globalement, dans les clous. 

Entre 2009 et 2013, il suffisait de se baisser pour trouver des technologiques pas chères, libellées dans une monnaie pas chère, d’autant qu’on ne pouvait guère investir sérieusement dans les banques ou dans les matières premières. Désormais les bonnes affaires sont plus rares, les gains se font plus sur le dollar que sur les actions sous-jacentes ; mais on a du mal à cerner les raisons de vendre massivement ces actifs pour aller ailleurs. On dit que les biotechs sont chères, mais j’ai du mal à voir une bulle dans un secteur qui pourrait contribuer à la moitié des gains en bien-être pour l’humanité dans les prochaines années. On dit que les boites high tech sont trop pleines de cash (qui ne rapporte plus rien), mais je préfère ça à des boites surendettées qui dépendent des banques : en phase de déflation globale, c’est mieux, et puis cela alimente l’incitation aux acquisitions, qui anime la côte. Un Nasdaq à 5000 points me fait moins peur qu’un CAC40 à 5000 points qui dépend des vagues promesses de Mario Draghi. 

Pourquoi toujours cette suspicion particulière vis-à-vis du secteur high tech ? Parce que c’est un secteur largement incompris, où les hiérarchies changent très vite, où les valorisations sont probablement plus délicates à établir qu’ailleurs. Une application a été valorisée 20 milliards de dollars alors qu’elle comptait une quinzaine de salariés : bizarre, surtout dans notre pays où une boite bien connue (gérée par des gens très diplômés, pas par des étudiants en jeans-baskets) qui compte des dizaines de milliers de salariés ne vaut pratiquement plus rien et doit être soutenue par l’électricien national pour perpétuer sa survie lamentable. Le secteur des technologies est essentiellement entrepreneurial et américain, libellé en dollars et ouvert sur le monde, on peut y licencier des gens et innover (tout ce que les commentateurs français détestent). C’est un secteur où on investit des sommes gigantesques pour préparer les énergies de demain (alors qu’il est plus confortable d’organiser des conférences sur la décroissance), l’agriculture de demain (alors que pondre une réglementation anti-OGM est un business bien moins risqué), les transports de demain (alors que nous avons déjà le diesel, quel naïf cet Elon Musk !!). Quelle horreur. Si j’en crois le dernier supplément Week-End des Echos, le modèle de l’Europe de demain n’est pas un ingénieur qui construit des robots pour l’exploration de Mars, mais une bureaucrate danoise qui met courageusement des bâtons dans les roues de Google (mais, rassurez-vous, elle sera moins sévère avec Gazprom, et pas sévère du tout avec nos monopoles nationaux). Les journalistes n’ont pas le monopole de la désinformation soviétique, les analystes financiers ne sont pas mauvais non plus. Il est tout de même plus sain et plus productif d’investir tout son argent dans la pierre et dans l’or, des valeurs sures qui ne connaissent jamais de bulles comme chacun sait, ou dans le pétrole, cette industrie d’avenir détenue par de grands démocrates. Fuyons donc ces valeurs technologiques détenues par des capitalistes mégalos, et plaçons toutes nos économies dans des boites détenues par personne en particulier, et dirigées par de modestes bureaucrates. 

Plutôt que la reproduction de la petite crise de 2000, qui n’avait pas fait de gros dégâts à l’économie mondiale et qui nous a laissé quelques acquis appréciables, nous devrions redouter des crises de sous-investissement, et/ou des crises monétaires (la dislocation en cours de l’euro, les mésalignements de taux de changes, la communication incohérente des grandes banques centrales qui alimente des chocs de volatilité). Ces dernières sont moins phantasmatiques, et plus perturbantes, car plus insidieuses ; et elles ne laissent rien d’autre sur leur passage que des dettes et des chômeurs, rien de très productif. 

Organisées le long de vastes chaînes de valeur très étirées, décentralisées et assurées, les entreprises modernes ont de moins en moins à craindre des chocs "réels" (tsunamis, terrorisme, pétrole) et des chocs technologiques ou politiques, et de plus en plus à craindre des chocs nominaux (incertitudes sur la trajectoire de PIB nominal, incertitudes sur les taux et sur les valorisations des actions crées par les banquiers centraux). Les secteurs les plus exposés aux caprices nominaux sont ceux où le levier est significatif (banque), où la dimension cyclique est importante (automobile), où la diversification internationale est limitée (utilities, banque). Les banques sont d’autant plus exposées aux chocs à venir qu’elles sont étroitement liées aux deux méga-bulles intenables qui se renforcent depuis deux décennies (les Etats et l’euro). Mais elles sont couvertes par la BCE, qui les supervise, et qui les alimente en liquidités (tout en les empêchant de vivre sereinement, car elles sont les premières victimes de la déflation organisée en zone euro). 

Méfiez-vous donc de la prochaine crise, celle du désancrage des anticipations d’inflation en zone euro, celle au fond du dégonflement de la bulle de crédibilité de la BCE, c'est-à-dire de la bulle indépendantiste de nos banquiers centraux, et méfiez vous un peu moins de ceux qui préparent l’avenir, qui le font avec enthousiasme et avec leur propre argent.

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