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Menace virale

Pourquoi les autorités devraient prendre au sérieux la découverte de virus géants en Sibérie

Publié le 10 septembre 2015
Un virus géant vieux de 30 000 ans, "Mollivirus sibericum", a été trouvé en Sibérie. La menace est inquiétante, pourtant, les autorités en minimisent la gravité.
Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier. 
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Stéphane Gayet
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Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier. 
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Un virus géant vieux de 30 000 ans, "Mollivirus sibericum", a été trouvé en Sibérie. La menace est inquiétante, pourtant, les autorités en minimisent la gravité.

Atlantico : Connait-on ce type de virus et les dégâts potentiels qu'il peut commettre ? Ces menaces sont-elles suffisamment prises au sérieux par les autorités ?  

Stéphane Gayet : Ce Mollivirus sibericum est en effet assez énorme pour un virus. Le diamètre de la particule virale (virion) fait un peu plus de 0,5 micromètre ou micron (un micron est égal à un millième de millimètre), soit plus que le diamètre du bacille de la tuberculose (bacille de Koch ou BK) qui est une bactérie allongée en forme de bâtonnet. Mais ce mollivirus est globuleux, presque sphérique, tandis que le BK est un bacille, donc allongé, et le volume du bacille tuberculeux reste bien supérieur à celui de ce virus.

Ce sont des chercheurs de l'université d'Aix-Marseille qui ont réussi à mettre en évidence ce virus en Sibérie, dans le permafrost (mot anglais, contraction de permanent frost, c'est-à-dire gelée permanente). Cette découverte est la quatrième du type dans cette même région. Dans le permafrost, il existe un froid négatif intense et continu, et les températures aux alentours de -50 °C sont habituelles. C'est une excellente condition pour que les virus persistent. Cet énorme virus ou plutôt ces énormes virus (le premier ayant été mis en évidence en 2003 : Mimivirus, qui infecte les amibes) sont très différents des virus que l'on connaît sur les continents peuplés. Les gènes contenus dans leur génome (ce sont des virus à génome de type ADN, comme les virus de l'herpès, de la varicelle-zona, de la variole et de l'hépatite B) diffèrent beaucoup des gènes contenus dans le génome des virus à ADN que l'on connaît.

Les tests effectués sur des tissus humains ont montré que ce "nouveau" virus, Mollivirus sebericum, n'avait aucune affinité pour l'homme. Mais il faut bien sûr rester très prudent. Et jusqu'ici, heureusement, les virus géants découverts dans le permafrost sibérien n'ont aucun pouvoir pathogène pour le corps humain. Mais il est certain que nous allons en découvrir d'autres, car les recherches dans cette région motivent et mobilisent de nombreux scientifiques, nonobstant les conditions physiques de travail pénibles eu égard au froid. Avec le réchauffement de la planète et l'intérêt économique (tout particulièrement les matières premières et les sources d'énergie fossiles) que suscite cette région du Monde, les risques de voir un ou plusieurs virus géants – ramenés à la surface puis emportés de façon invisible au loin – constituer une menace infectieuse pour l'homme vont augmenter. Avec tous les risques qui émergent au fur et à mesure de la transformation du Monde par l'homme, il est certain que les pouvoirs publics ont un peu de mal à suivre. Néanmoins, les virologues concernés par ces travaux de recherche s'efforcent d'évaluer ce risque viral.

En quoi cette découverte est-elle inquiétante, et peut-elle laisser présager la découverte d'autres virus avec des perspectives plus menaçantes ?

Les virus n'ont décidément pas fini de nous surprendre et nous inquiéter. À la frontière entre le monde vivant et le monde inerte, ces microorganismes très singuliers que sont les virus nous sont encore très imparfaitement connus. Depuis leur découverte en 1898 avec le virus de la fièvre aphteuse (maladie animale), on a réussi à identifier de l'ordre de 6000 espèces virales et il en resterait plus de 30 000 à découvrir.

Mais que sont les virus et d'où viennent-ils ? Les scientifiques sont partagés entre ceux qui considèrent qu'ils représentent une forme de vie très particulière et ceux qui refusent de les considérer comme vivants. En toute rigueur, ils ne répondent pas du tout à la définition du monde vivant : ils ne sont pas constitués de cellules, mais sont assimilables à une infime partie de cellule, ils n'ont pas de métabolisme, ils ne respirent pas et ne se nourrissent pas, ils ne se reproduisent pas et ne comportent pas deux types d'acide nucléique, mais un seul (soit de l'acide ribonucléique ou ARN : ce sont les virus à ARN ; soit de l'acide désoxyribonucléique ou ADN : ce sont les virus à ADN).

Les êtres vivants sont au contraire des êtres cellulaires. Le nombre des cellules constitutives d'un être vivant va d’une (bactéries, protozoaires) à de l'ordre de 70.000 milliards (être humain). Une cellule comporte au minimum un gel très aqueux, le cytoplasme, un appareil nucléaire (bactérie) ou un noyau vrai (êtres eucaryotes) et une membrane plasmique qui entoure le cytoplasme. Les êtres vivants, eu égard au caractère très aqueux du cytoplasme et du milieu interstitiel (êtres métazoaires complexes, c'est-à-dire constitués de nombreuses cellules organisées en tissus), sont constitués d'environ 70 % d'eau (en fait, la concentration peut varier de 65 % à plus de 90 %). Car l'eau est indispensable à la vie. Mais l'eau est en partie responsable du caractère mortel des êtres vivants : leur métabolisme (respiration, oxydation, acidification, production et consommation d'énergie) produit des déchets et participe au vieillissement naturel des cellules.

Mais du côté des virus, il n'en est rien : pas de cytoplasme, pas d'organites, pas de métabolisme. Ils ne vieillissent pas, ce qui est en lien avec leur caractère non vivant. Ces microorganismes n'ont pas de cytoplasme ni de membrane : ils sont secs et ne sont pas mortels, car ils ne vivent pas. C'est précisément leur caractère sec qui leur permet de persister longtemps quand les conditions physico-chimiques ambiantes leur sont favorables. Le grand froid négatif est une excellente condition pour leur conservation, il est utilisé en biologie. Plus le froid est négatif et intense, et meilleure est leur conservation. Ce qui n'est pas le cas d'une façon générale des êtres vivants, notamment en raison de leur richesse en eau et de leur métabolisme qui ne doit pas s'arrêter.

Mais alors, d'où viennent les virus ? On peut construire beaucoup de théories. Les bactéries, êtres vivants rudimentaires, incomplets, sont considérées comme des parties de cellule eucaryote (cellule complète) qui se seraient autonomisées. Les virus sont parfois considérés comme des parties de bactérie qui se seraient individualisées. Ce que l'on peut affirmer, c'est que les particules virales sont en lien étroit avec le monde vivant, car un virus ne se révèle que lorsqu'il est en contact avec une cellule vivante ayant une affinité pour lui. Dans le cas où la cellule reconnaît la particule virale, elle l'adsorbe, l'absorbe, lui ouvre sa capside, lit son génome et détourne son propre métabolisme au profit du virus qu'elle va fabriquer en quantité industrielle : elle réplique le génome viral et l'ensemble de la particule virale, en s'aidant de certaines enzymes apportées par le virus, car elle ne les possède pas.

Sachant cela, on comprend qu'il y a beaucoup de possibilités avec de "nouveaux" virus ou plutôt des virus nouvellement en contact avec le corps humain. Si les virus viennent de la nuit des temps, ils persisteront jusqu'à la prochaine nuit des temps, aidés par les régions glaciaires du globe terrestre. Il y a là un réservoir théoriquement illimité, si l'on prend en considération toutes les espèces vivantes éteintes, mais qui pouvaient être infectées pour les plus fragiles d'entre elles par des virus. Or, si on a longtemps pensé qu'il y avait une spécificité d'espèce assez stricte avec les virus (virus de l'homme, virus du chien, virus du chat, virus de la grenouille, virus des plantes, virus des bactéries, les bactériophages…), on a dû remettre en question cette "spécificité d'espèce", constatant que les virus animaux pouvaient infecter l'homme dans certaines conditions (virus VIH du sida, virus ébola, virus du syndrome respiratoire aigu sévère ou SRAS, virus de la grippe aviaire, virus de la rage, etc.).

On sait pertinemment aujourd'hui que l'animal et l'homme peuvent s'échanger des virus, du moins dans certaines conditions. Il n'est pas exclu que certains virus des plantes puissent un jour infecter l'homme. Les virus sont tellement petits, tellement difficiles à étudier, tellement subtils (les rétrovirus VIH du sida sont quand même très étonnants), que l'on peut imaginer beaucoup de possibilités d'infection. Sans se laisser aller à de la science-fiction, le potentiel de ce "monde" viral peut laisser craindre beaucoup de possibilités.

Que doit-on retenir de cette découverte afin d'éviter la catastrophe ? Que faudrait-il changer dans les comportements humains ? 

Nous n'avons pas vu arriver le sida en 1980, nous n'avons pas prévu l'ampleur de cette dernière épidémie à virus ébola ni ces foyers épidémiques d'infection à virus du SRAS. Il faut le reconnaître humblement, l'homme, malgré tout son génie, sa science et ses travaux, est souvent dépassé par les événements naturels de grande ampleur. Il est extrêmement difficile d'évaluer des risques de façon proactive, c'est-à-dire dans des domaines de danger auxquels nous n'avons encore jamais été réellement confrontés. Nous avons vu cela avec le nucléaire, pour évoquer un autre domaine.

En infectiologie, c'est heureusement plus simple que dans les autres domaines, du moins dans la plupart des cas. Car la maladie est causée par un agent microbien qui se propage d'individu en individu. Et l'on sait comment éviter de façon assez efficace cette propagation : ce sont les mesures d'hygiène, qu'il ne faut pas confondre avec la propreté. L'hygiène est une discipline médicale de prévention. L'hygiène microbienne ou "hygiène" a pour objectif d'éviter la contamination des êtres humains à partir d'eux-mêmes, d'autres êtres humains, des animaux ou de l'environnement végétal ou inerte. Les règles sont connues, enseignées, diffusées… mais mal appliquées, car mal comprises et partant mal mises en œuvre.

Il y a tout un ensemble de règles comportementales, notamment avant de manger, de mettre ses doigts sur ses lèvres ou sa bouche, lors des contacts interhumains, qui, lorsqu'elles sont appliquées, permettent d'éviter la plupart des contaminations microbiennes. Il est fort possible qu'avec la perspective de nouveaux risques microbiens et en particulier viraux, l'on soit incité à réhabiliter les règles d'hygiène dans les gestes de la vie courante qui sont malheureusement un peu tombées en désuétude dans notre monde occidental, industrialisé et à haut niveau de vie, où le traitement antibiotique et l'hospitalisation sont presque banalisés en raison d'une grande facilité d'accès aux soins. Mais tout cela va forcément changer, et il faudra prendre de très sérieuses précautions car les risques vont augmenter.

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gayet.stephane@chru-strasbourg.fr
- 10/09/2015 - 16:04
Petite vidéo grand public concernant cette découverte
http://www.dailymotion.com/embed/video/x362vls
zouk
- 10/09/2015 - 11:40
Découverte de virus dans le permafrost
En clair, inconnues complètes et multiples. Oui, les pouvoirs publics du monde entier, russes et probablement canadiens et américains (Alaska) en première ligne, seraient bien avisés de débloquer les moyens de savoir la menace réelle. Mais cela ne saurait nous interdire d'y participer également, c'es d'ailleurs déjà le cas à Marseille.
gayet.stephane@chru-strasbourg.fr
- 10/09/2015 - 11:38
Quel est l'avenir de ce nouveau groupe de virus ?
Toutes ces découvertes microbiennes viennent bousculer nos connaissances, susciter des fantasmes et réveiller des craintes d'épidémie. Cela fait longtemps que l'on trouve des corps entiers d'animaux surgelés dans le permafrost de Sibérie. Mais, quand bien même ils sont intacts, ce sont des animaux morts qui ne reviendront jamais à la vie, car leur métabolisme s'est arrêté définitivement. Avec les virus, qui ne sont pas des êtres vivants, c'est radicalement différent : à -50°C, ils se conservent remarquablement et gardent toute leur virulence. Si, jusqu'à présent, nous n'avons pas trouvé de virus pathogènes pour l'homme dans le permafrost sibérien, il n'est pas du tout exclu que cela arrive… Qui vivra verra.