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Comment 10 ans de vidéos sur Youtube ont changé le monde

Publié le 01 mai 2015
Il y a dix ans déjà, l'un des cofondateurs de Youtube, Jawed Karim, postait une vidéo de lui dans le zoo de San Diego (Etats-Unis). Il s'agissait des 18 premières secondes de l'histoire de la plateforme de partage de vidéos en ligne américaine devenue aujourd'hui une référence incontournable. Une révolution qui a profondément restructuré internet mais aussi et surtout notre comportement face à l'information.
Stéphane Hugon est docteur en sociologie, chercheur au CeaQ, responsable du Groupe de Recherche sur la Technologie et le Quotidien, chargé de cours à l'université Paris V.
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Sylvain Frigui est informaticien, spécialiste des technologies du web. Il est le cofondateur et le CTO de l'agence Hands (http://hands.agency). Il est également le co-créateur du CMF open source Grandcentral (http://grandcentral.fr)
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Sylvain Frigui est informaticien, spécialiste des technologies du web. Il est le cofondateur et le CTO de l'agence Hands (http://hands.agency). Il est également le co-créateur du CMF open source Grandcentral (http://grandcentral.fr)
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Il y a dix ans déjà, l'un des cofondateurs de Youtube, Jawed Karim, postait une vidéo de lui dans le zoo de San Diego (Etats-Unis). Il s'agissait des 18 premières secondes de l'histoire de la plateforme de partage de vidéos en ligne américaine devenue aujourd'hui une référence incontournable. Une révolution qui a profondément restructuré internet mais aussi et surtout notre comportement face à l'information.
  • YouTube a démocratisé le streaming, la lecture progressive des contenus disponibles sur leurs serveurs plutôt que d'avoir à télécharger des fichiers directement sur son ordinateur, ce qui a obligé les fournisseurs de stockage et de bande passante à repenser leurs infrastructures.
  • Un accès libre à des contenus quasiment illimités qui pose depuis dix ans la question toujours sans réponses de la propriété intellectuelle et des droits d'auteur, de moins en moins respectés.
  • Youtube permet à tout un chacun de se réapproprier des contenus pour en faire sa propre création. C'est aujourd'hui une nouvelle forme d'art.
  • C'est aussi et surtout une source inépuisable d'informations et de formations désormais accessible à tous, mais aussi de désinformation et de déformations ouvertes au plus grand nombre.

 

Atlantico : Il y a 10 ans, la première vidéo de Youtube était publiée. Qu’est-ce que la plateforme de visionnage en ligne a changé d’un point de vue technique ? Comment Internet a-t-il évolué pour permettre le stockage de fichiers lourds tels que des vidéos ? Près de 300 heures de vidéos sont chargées sur le site chaque minute : comment la technologie a-t-elle évolué pour permettre un tel flux ?

Gilles Babinet : Les coûts technologiques se sont effondrés, et notamment celui de la bande passante. En 1995, je payais une ligne sécurisée de 128 kilo-octets par seconde pour 10 000 francs par mois (environ 2 000 euros), aujourd’hui pour le même prix vous avez 20 000 fois plus de puissance. Les coûts de stockage ont aussi beaucoup diminué. L’infrastructure d’Internet a été complètement retravaillée. C’est la loi de Moore : la puissance du matériel double tous les 18 mois, ce qui engendre une croissance exponentielle.

Sylvain Frigui : Lancé en 2005 et racheté en 2006 par Google, Youtube est devenu une des premières plateformes de diffusions de vidéos destinées au grand public.

Il permet à tout un chacun d'accéder à la plus grande banque de vidéos existante depuis la création de l'humanité, mais surtout d'y ajouter sa pierre : d'y diffuser ses propres vidéos. Pour cela, YouTube a popularisé la technique du streaming : c'est-à-dire la lecture progressive des contenus disponibles sur leurs serveurs, plutôt que d'avoir à télécharger des fichiers directement sur son ordinateur.

Contrairement au peer-to-peer, qui est une architecture décentralisée, le streaming coûte cher en bande passante, en serveurs et, en conséquence, en électricité. Les responsables des serveurs ont donc été confrontés, plus que n'importe quel administrateur, à la question de l'optimisation permanente des ressources tout en offrant toujours plus de qualité au service, notamment les vidéos en haute définition (et maintenant en 4K), un ogre pour les réseaux.

L'ADSL et la fibre ont permis une augmentation significative des débits, augmentant mécaniquement sa popularité. On estime que Youtube peut consommer jusqu’à 20% de la bande passante mondiale lors de pics de consultations. Cette consommation démesurée de bande passante fait d'ailleurs grincer les dents des FAI, qui supportent une grosse partie de la charge en acheminant la vidéo jusque chez nous, et ont, à ce titre, relancé le débat sur la neutralité du réseau.

Du fait de sa popularité, Youtube est aussi devenu un "édicteur" de standards pour le web. Concernant l'encodage des vidéos, le lecteur, les aperçus ; mais aussi en favorisant la diffusion des vidéos depuis des sites tiers, la fameuse <iframe> que vous copiez/collez sur votre site, pour diffuser une vidéo là où vous voulez. Cette possibilité d'embarquer du contenu a constitué une partie de ce qui sera appelé le web 2.0.

Youtube a fait l’objet de nombreuses critiques relatives à la violation de droits d'auteur. Chaque jour, l’équivalant de 100 années de vidéos sont vérifiées pour la gestion des droits d’auteur. Qu’a-t-il changé dans notre conception de la propriété intellectuelle ?

Stéphane Hugon : La pratique de l’échantillonnage et du mixage qui s’est imposée avec Youtube a produit une manière de créer des contenus avec des éléments qui ne vous appartiennent pas. Pour le meilleur et pour le pire. C’est à la fois un détournement massif mais aussi une nouvelle idée de la création par le copier-coller. Le montage de choses qui n’étaient pas faites pour se rencontrer devient une pratique d’auteur. C’est une reprise de la tradition surréaliste d’après les années 1920 et des années 1960. Cette pratique du détournement était autrefois propre aux artistes, elle est aujourd’hui reprise par tout le monde.

Gilles Babinet : Autrefois, on avait le temps de négocier les droits. Aujourd’hui, le marché est tellement liquide qu’il faut les traiter au plus vite. C’est beaucoup plus difficile. Les coûts des droits se sont aussi effondrés. Quand j’étais dans ce business, le streaming n’existait pas et chaque fichier se vendait 2 ou 3 euros. Aujourd’hui, on parle de fractions de centimes.

Il y a aussi un gros problème de territorialité des droits. Avec un VPN, vous pouvez accéder à des contenus interdits d’accès depuis votre pays. Youtube a des robots qui suivent ça, mais c’est très difficile à gérer, même si les protections, ces empreintes appelées watermarks, permettent de supprimer plus rapidement les contenus protégés.

La loi de l’offre et de la demande a joué en faveur du consommateur car si vous voulez exister en tant que contenu vous avez une concurrence énorme et vous devez donc vous aligner.

Comment la plateforme américaine a-t-elle révolutionné notre perception du monde ? Parmi les six milliards d’heures de vidéos vues chaque mois par les internautes dans le monde entier, il faut pouvoir attirer l’attention et se démarquer des autres contenus. Comment notre attention a-t-elle été modifiée par ce système ?

Stéphane Hugon : C’est un nouveau langage visuel très particulier. En Europe, nous avions une tradition écrite et iconoclaste, où l’image a toujours été suspecte. C’est le problème de la représentation de Dieu dans les grands monothéismes occidentaux, par exemple. Or aujourd’hui, cela s’inverse. Nous vivons désormais dans une société « iconodule » : elle adule l’image. Y compris chez des gens très rationnels comme les ingénieurs, tout rapport est accompagné par une petite vidéo. Le support du sens passe de plus en plus par l’image alors qu’elle était autrefois reléguée derrière l’écrit, accusée par des penseurs comme Roland Barthes d’être polysémique, c’est-à-dire d’avoir plusieurs sens. Cela a rendu populaire et massif ce qui appartenait avant aux publicitaires, par exemple.

L’essor de Youtube a démocratisé le principe du teaser pour capter l’attention. Ce principe de rhétorique est désormais partout, des spots publicitaires aux vidéos amateurs. On reprend ainsi aujourd’hui la rhétorique d’Aristote de la surprise et du contrepied. Ce sont des ressorts qui étaient autrefois propres aux publicitaires et au cinéma et qui aujourd’hui sont très connus des adolescents.

Les pratiques populaires apportent une nouvelle esthétique. La jeune génération est très à l’aise pour communiquer de l’information et du sens avec une nouvelle rhétorique de l’image.

Gilles Babinet : La grande majorité des contenus est de l’user generated content, du contenu privé. C’est-à-dire, des vidéos très peu vues. Il ne faut pas oublier qu’il y a en moyenne 2 vues par vidéo sur Youtube. Cela a pris le pas sur le contenu professionnel et le contenu de marque.

Cela fait émerger de nombreux nouveaux contenus. Sur la tranche des moins de 16 ans, Youtube est passé devant la télévision. Cela a définitivement délinéarisé les flux. Cela introduit une variation entre les contenus à soi et ceux produits par les grands producteurs. Un gamin qui commente des jeux vidéos pourra faire 15 millions de vues. Quelle est la différence avec les grandes chaines de télévision ? Je connais quelqu’un qui s’est lancé sur Youtube en filmant des « concerts à emporter », c’est-à-dire des concerts privés dans des endroits insolites, et il est maintenant à Hollywood.

N’importe qui peut désormais poster une vidéo sur la toile grâce à YouTube. Qu'a changé cet accès universel à la parole ? Quels enjeux cela représente-t-il pour la liberté d’expression ?

Stéphane Hugon : Cela a apporté un bouleversement essentiel sur la question de l’expertise. Cela a changé la figure de l’autorité et de la hiérarchie. Il y a 20 ans, pour donner du sens à un événement les journaux télévisés invitaient un ou des experts. Aujourd’hui, ils font des micros-trottoirs. On a remplacé la vérité par la sincérité. Nous vivons dans une sorte de société Doctissimo. Cela rétablit du lien par l’échange d’expériences mais les diagnostics sont faux. Tout le monde devient potentiellement une source d’information mais cela ne fait pas de nous des journalistes.

Cela ouvre à la fois une liberté d’expression, tout le monde a la possibilité de réaliser et de diffuser des vidéos, mais comme tout le monde prend la parole et que la plupart ne sont pas des spécialistes, il y a un flot de stupidités monumental.

Gilles Babinet : C’est une nouvelle ère. On assiste au même problème qu’à la libération de l’imprimerie. Louis XIV avait interdit toute autre imprimerie que l’imprimerie nationale. On allait alors imprimer en Belgique pour plus de liberté. Il y a un contrôle sur Youtube car les contenus violents sont supprimés, mais beaucoup subsistent.

Quelles opportunités le développement du partage de vidéos sur Internet a-t-il ouvert ? Quelle révolution cela a-t-il constitué en termes d’accès à l’information et à la formation ?

Stéphane Hugon : Les vraies opportunités sont l’évolution de la culture managériale par une circulation du pouvoir : en entreprise, de plus en plus de gens utilisent la vidéo comme support d’un témoignage, d’une tradition, de valeurs.

Cela permet aussi de développer de nouvelles formes pédagogiques : tout le monde peut reprendre et compléter des savoirs descendants, qui viennent des enseignants, qui sont complétés par les étudiants. Au Brésil, où j’enseigne, les étudiants sont très à l’aise avec cette méthode de travail où le professeur lance un projet avec une petite vidéo ; ils viennent y ajouter d’autres vidéos pour en faire un contenu complet et documenté. C’est un système de partage et de montage commun, et le savoir y gagne.

La démocratisation de l’information et de la formation a pris un grand coup d’accélérateur. Le savoir n’est plus uniquement accessible à l’université. Cela peut permettre aux gens de s’intéresser à des sujets qu’ils vont eux-mêmes compléter et hybrider et ainsi toucher des publics qui ne s’y seraient peut-être jamais intéressé. Même si c’est à un niveau amateur, cela peut faire grandir le savoir général.

Gilles Babinet : Le serious gaming et les formations diverses que l’on trouve sur Youtube sont très faciles d’accès. Ca révolutionne l’accès à l’éducation. Youtube amène du volume et une expérience utilisateur hors du commun. Toutes les fonctions sociales intégrées sont incroyables.

Les gens qui n’avaient pas forcément accès au savoir écrit ont aujourd’hui un accès illimité. Il n’y a plus de barrière entre le professionnel et l’amateur, toutes les manœuvres, même les plus techniques, sont expliquées dans des vidéos. C’est le savoir à la portée de tous.

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