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Downton Abbey : comment finit-on une série comme celle-ci ?

Publié le 30 mars 2015
La sixième saison de cette série "so British" marquera la fin de ce qu'il convient désormais d'appeler une saga. La vie des maîtres et des valets de ce château au cœur de la campagne anglaise du début du 20e siècle a bercé les soirées de millions de téléspectateurs dans le monde.
Clément Bosqué
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Clément Bosqué est Agrégé d'anglais, formé à l'Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique et diplômé du Conservatoire National des Arts et Métiers. Il dirige un établissement départemental de l'aide sociale à l'enfance. Il est l'auteur de chroniques sur...
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La sixième saison de cette série "so British" marquera la fin de ce qu'il convient désormais d'appeler une saga. La vie des maîtres et des valets de ce château au cœur de la campagne anglaise du début du 20e siècle a bercé les soirées de millions de téléspectateurs dans le monde.

Cette série-phénomène était très regardée en France aussi. À suivre les aventures des maîtres et serviteurs de la maison de Downton Abbey, dans le Yorkshire (en réalité Highclere Castle, au Hampshire), à entendre la gradation subtile des prononciations anglaises selon le rang social, à voir les extérieurs, jardins verdoyants et bourg typique (Downton est en réalité Brampton, un village de l’Oxfordshire) et intérieurs fastes, le spectateur français avait accès à cette âme anglais éternelle, qui charme autant qu'elle irrite. Retour au château (1981, adapté d'Evelyn Waugh, Retour à Brideshead) déjà, recréait l'atmosphère des années 20 et 30 avec une nostalgie non dissimulée.

L'arrêt programmé de cette série à la fin de la sixième saison (automne 2015) est un coup brutal. L'actrice Maggie Smith a beau expliquer qu'à la fin des années 20 son personnage aurait bientôt 110 ans, le producteur exécutif Gareth Neame de rappeler que toutes les histoires ont une fin, et qu'il vaut mieux arrêter avant de décliner, comme en amour on se sépare avant de ne plus s'aimer... la rupture est rude. Pourquoi ?

Essentiellement parce que l'Angleterre est éprise de continuité et de permanence. Elle aime naturellement l'ordre, les racines et la tradition. N'appelle-t-on pas là-bas un ami de longue date un « crony » du grec khronos, le temps ? Contre l'idéalisme révolutionnaire français, abstrait et bientôt meurtrier, Edmund Burke (1729-1796) écrivait déjà : « nous ne sommes pas remplis de sales hachures de papiers sur les droits de l'Homme. Nous élevons avec respect nos regards vers la noblesse. Nous aimons nos préjugés. »[1]

Depuis sa création en 2010, la série réunissait à chaque épisode près de onze millions de spectateurs au Royaume-Uni. Succès énorme aux Etats-Unis, avec des audiences records. L'on a parlé de « saga », évidemment. Et il y a de cela, oui, dans toutes ces séries dont la qualité explose depuis quelques années, qui exhaussent le simple feuilleton mélodramatique au niveau de l'épopée. Le fonds historique était un prétexte parfait : de même que personne ne remettait en cause la véracité historique des événements racontés par Homère, le monde de Downton Abbey a bel et bien existé.

C'était le monde de la « Britannia » mythique, de l'époque edwardian (1841-1910), de l'art Georgian (c'est-à-dire avant le modernisme échevelé des Woolf, des Joyce et autres D. H. Lawrence), de la chasse à courre (que Tony Blair fit interdire), d'une C of E (Church of England) pas encore désertée, du Family Shakespeare expurgé, du Book of Household Management de Mrs Beeton, de la gallantry et la valour, une Angleterre impériale, à peine ébranlée par la guerre des Boers. C'est « l'été anglais » dont le poète Rudyard Kipling chantera la fin.  

Le baron Julian Fellowes, scénariste de la série, est passionné par l'histoire de son pays, et plus particulièrement de sa noblesse et de ses vieilles demeures. Un passé qui n'est pas idéal, en somme un Passé imparfait (titre de l'ouvrage dont il est l'auteur, publié récemment en français) qu'il a voulu ramener à la vie. Cette supposée nostalgie a valu à Downton Abbey de nombreuses critiques. Le Guardian regrettait ainsi « la nostalgie, une obsession malsaine pour les classes sociales, et une sorte de conservatisme particulièrement poussiéreux […] qui perpétue les stéréotypes sur le système de classe de la Vieille Angleterre. » Triste préjugé, qui voit dans le retour au passé une perte de temps, le symptôme d'un refus maladif du monde tel qu'il est !

L'on n'a pas supporté ce tableau de la relative proximité, voire intimité, entre maîtres et valets. Par exemple, le majordome Carson considère l'aînée des Grantham comme sa propre fille ; Lord Grantham protège Bates, le valet, avec lequel il s'est lié d'amitié pendant la guerre des Boers ; le chauffeur Branson a une relation amoureuse avec Sybil, une autre fille Grantham. L'égalitarisme abstrait ayant fait partout des ravages, l'on a bêtement crié à l'idéalisme : non, les domestiques ne pouvaient être si bien considérés ; ils étaient, assurément, maltraités et, nécessairement, exploités !

Dans un article bien documenté[2], l'on apprend au contraire que cette vision de mondes séparés mais très connectés est plutôt exacte : les maîtres venaient danser à la fête des servants (servants' ball) ; les domestiques étaient des spécialistes soigneusement formés, dans l'entretien du verre, de l'argent, du mobilier, de l'entretien des tableaux. Des compétences équivalente à celles d'un conservateur de musée, dont les maîtres n'auraient pu, du reste, se passer. Le mot « famille » désignait toute la « maison » (household), et il arrivait très fréquemment que maîtres et domestiques fussent amis, et même amants.

Bien sûr, une séparation était maintenue entre maîtres et serviteurs, matérialisée sur un plan spatial notamment, suscitant des débats intense entre architectes (quel était le meilleur endroit pour installer les quartiers des domestiques ?). Par ailleurs, la hiérarchie était très codifiée entre domestiques : par exemple, contrairement à ce que montre la série, upper et lower servants n'auraient pas dîné à la même table.

La dimension symbolique des rôles de chacun, bien plus que l'appartenance à une classe : voilà ce qui permet de comprendre la distribution différenciée, et donc inégale, des places et des rangs. À cet égard, dans la série, le fait que le majordome Carson ait connu une première carrière de comédien de music-hall n'est pas sans rapport avec la dimension théâtrale de son métier.

Enfin, aussi difficile que cela soit à concevoir, confiance et respect mutuels étaient tout simplement indispensables à la bonne marche d'une organisation si complexe, et à l'harmonie d'une coexistence réglée si minutieusement. La dépendance des maîtres (qui se font habiller, coiffer, baigner) aux valets était aussi forte que le contraire : Downton Abbey le montre très bien.

On retrouve donc les intuitions géniales d'Edmund  Burke. C'est cette continuité, derrière l'apparence de discontinuité que constituent les différences de rang, qui assure la cohésion sociale, et il est évident que le succès de Downton Abbey doit beaucoup à cette idée forte, qui a permis aux spectateurs, par le truchement de la fiction, de conforter le sentiment de « pride and dignity », pour citer les mots du majordome Carson, dont tout un chacun, à sa place, participe.

Ce sentiment de continuité sociale se double d'un sentiment de continuité temporelle, et ce au travers et au-delà des événements, drames intimes, locaux ou internationaux (décès, guerres...) qui frappent la maison Grantham. Le Premier Ministre Lloyd George ne promettait-il pas, à son pays frappé par la première guerre mondiale, une « continuité entre guerre et paix »[3] ?

Ce n'est donc en rien un hasard si les questions d'héritage occupent une place cruciale dans les intrigues de la série, et si à l'annonce de la fin de la série, les fans se sentent un peu déshérités. L'Angleterre nous enseigne à aimer l'establishment au moins autant qu'à s'en moquer. C'est ainsi que perdure un sentiment d'appartenance collectif, d'une cohésion nationale qu'en France on ne sait faire qu'à coup de lois, de règlements et de creuses imprécations. Une série telle que Downton Abbey y aura beaucoup contribué. 

Comment convient-il de clore la série ? Il va falloir dénouer tous les « fils », les intrigues primaires et secondaires, les histoires des maîtres (upstairs) et des serviteurs (downstairs) ; il ne faudra donc pas ajouter trop de complications supplémentaires (façon Lost !), tout en conservant jusqu'au bout un minimum de suspens. Cette dernière saison se déroulera dans la deuxième moitié des années vingt : ce passage d'une époque à un autre, de plus en plus perceptible du point de vue des mœurs et des valeurs, pourra servir de prétexte à mettre un terme aux « arcs narratifs » des personnages : si eux ont naturellement évolué, ce sont surtout les temps qui ont bien changé depuis 1912. Ce monde de la vieille aristocratie n'est plus le même et c'est ce monde a changé de visage. Il disparaîtra complètement après la seconde guerre mondiale.

À Saint Georges !



[1] Réflexions sur la Révolution de France, 1790.

[2] Jeremy Musson, « Downton Abbey as History, What the show got right about life in a country house », Foreign Affairs.

[3] The Oxford History of Britain, ed. Kenneth O. Morgan, p. 595.

 

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