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L’Assemblée nationale consulte en ligne sur la fin de vie : dans quelle mesure le participatif sur internet peut-il fonctionner ?

Publié le 15 février 2015
Comme tous les aspects de notre société, la démocratie sera, elle aussi, bouleversée par les possibilités qu'offre Internet. En France, cela vient de commencer : l'Assemblée lance une consultation citoyenne sur la fin de vie qui passera, entre autres, par le net. Mais attention, la véritable démocratie par le web, n'est pas pour maintenant.
Fabrice Epelboin est enseignant à Sciences Po et cofondateur de Yogosha, une startup à la croisée de la sécurité informatique et de l'économie collaborative.
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Comme tous les aspects de notre société, la démocratie sera, elle aussi, bouleversée par les possibilités qu'offre Internet. En France, cela vient de commencer : l'Assemblée lance une consultation citoyenne sur la fin de vie qui passera, entre autres, par le net. Mais attention, la véritable démocratie par le web, n'est pas pour maintenant.

Atlantico : Le président de l'Assemblée nationale a lancé une consultation citoyenne sur la fin de vie qui s'achèvera le 16 février. Si l'initiative de consulter les citoyens via Internet a été saluée, quels sont les biais de la procédure telle qu'elle a été pensée et conçue ?

Fabrice Epelboin : Derrière ce terme de “consultation citoyenne” se trouve un processus de consultation du public - via internet la plupart du temps - destiné à recueillir son avis - purement consultatif, comme indiqué. Le biais évident est que seuls les citoyens impliqués et motivés, pour ne pas dire militants, vont se donner la peine de participer. Sur un sujet comme la fin de vie, on peut aisément deviner que de larges communautés, déjà réunies à l’occasion de mouvements comme la “Manif pour tous”, seront facilement mobilisées, et que bien evidemment, elle seront contre l’euthanasie.

L’échantillon de la population consulté n’est absolument pas représentatif de la communauté des citoyens français, c’est un biais evident.

Le plus gros risque n'est-il pas de voir les lobbies confisquer le débat ?

Quand ce genre de consultation “citoyenne” touche à des sujets ayant des implications financières ou industrielles - comme la “neutralité du net”, par exemple -, alors les lobbies mettent en place des méthodes appelées "astroturfing", destinées à simuler une opinion publique alors qu'il n'en est rien.

Si, au sein de la société civile, il n’y a pas de forte mobilisation, et qu’il n’existe pas d’acteurs susceptibles de faire valoir l’intêret général - comme la Quadrature du Net, toujours dans le cas de la Neutralité du Net -, alors oui, le débat à toutes les chance d’être confisqué par les lobbies.

Quelles sont généralement les méthodes employées par les groupes d'influences face à ce genre de dispositifs ?

Il existe toute une gamme d’outils logiciels et de methodes destinés à simuler, sur internet, une opinion publique. A lui donner toutes les apparences d’un véritable foule. Ils sont utilisés aussi bien par les Etats - comme l’a révélé récemment Edward Snowden  -, que par des entreprises. Les entreprises utilisent cela afin de simuler un mouvement d’opinion allant dans le sens de leurs interêts, ou même un mouvement d’opinion hostile à un concurrent, dans le cas d’une guerre économique.

Cela fait un moment que les sociologues modélisent les comportements de foule, et les réseaux sociaux nous ont donné un cadre d’observation absolument incroyable. Introduire une réalité alternative construite de toutes pièces dans ces espaces sociaux afin d’y exercer une influence est tout à fait faisable. C’est complexe, tant pour ce qui est de donner vie à ces foules à l’aide d'algorithmes, que pour ce qui est de passer inaperçu, notamment aux yeux de Facebook ou Twitter, mais c’est un sujet sur lequel travaillent pas mal de gens.

En 2011, une attaque informatique d’Anonymous sur la société HBGary - un sous traitant de l’armée américaine et de la CIA - avait montré que l’armée américaine mettait au point, avec l’entreprise Intrepid, un tel logiciel de simulation de foule. En 2011 toujours, une erreur de manipulation d’un opérateur avait fait apparaitre un court instant un appel d’offre public pour la réalisation d’un tel logiciel pour le compte de l’armée de l’air amércaine.

Fin 2012, l’élection présidentielle Coréenne avait été sérieusement perturbée par une vaste campagne d’astroturfing orchestrée par les services secrets coréen, à l’aide de tels logiciels, pour le compte de la présidente sortante. En France, les campagne d’astroturfing observées jusqu’ici, en particulier dans le monde politique, laissent penser que nous n’avons pas du tout le même niveau que les américains ou les Coréens, mais il faut rester vigilant.

Quelle est la manière d'utiliser Internet comme un outil efficace de démocratie participative ?

La première chose à faire est de comprendre qu’internet ne va pas “augmenter” la démocratie actuelle, mais va inexorablement la redéfinir de façon radicale, au même titre qu’internet a redéfini le commerce, les médias, et plein d’autre choses ces vingts dernières années. Il ne sert pas à grand chose de vouloir faire d’internet un outil au service de la démocratie telle qu’on l’entend aujourd’hui. Typiquement, le vote anonyme n’est pas un concept transposable tel quel sur internet, où la sécurité d’un process democratique aurait plus à voir avec la transparence que le secret. Si on remplaçait demain, tout simplement (pour ne pas dire “betement”), l’urne, les bulletins et les enveloppes par un service internet, vous pouvez être certain que c’est la NSA ou les Services de l’Elysée qui voteraient, à terme, à votre place. Deux ans après les révélations de Snowden, je pense qu’on peut affirmer ça sans soulever la moindre objection.

Sans aller aussi loin, on voit bien en observant le monde politique d’aujourd’hui à quel point internet est déjà en train de s’attaquer à un tâche de redéfinition de la démocratie. En France aujourd’hui, comme en Tunisie hier, internet est en train de donner à tous le droit à la liberté d’expression “absolue” - c’est à dire “à l’américaine”. C’est essentiellement lié au fait que les outils qui servent à s’exprimer et converser sur internet sont américains, c’est une forme de colonialisme culturel à travers des algorithmes. Mais c’est totalement exogène à la démocratie française, où la liberté d’expression est très sérieusement encadrée par plusieurs centaines de lois régulant la censure.

La censure ne peut, dans cette approche française de la démocratie, que s’étendre sur internet - on commence à le voir - et pousser de nombreuses personnes à (re)conquérir ce nouveau “droit”. Cela créera sans l’ombre d’un doute une importante fracture au sein de la société française. Une fracture qui ne peut, à terme, que provoquer un séisme. A partir de là - ou plutôt après cela - il sera toujours temps de mettre en place une autre forme de gouvernance democratique. Ou pas.

Quels sont les grandes initiatives en la matière ?

La “démocratie liquide”, qui consiste à mettre en place des logiciels permettant aux citoyens de prendre part, au quotidien, aux décisions et aux débats politiques, est sans doute la piste la plus interessante pour ce qui est de chercher une alternative - ou une suite - à la démocratie elective plutôt oligarchique que nous connaissons aujourd’hui.

Un parti Suédois qui a un représentant au Parlement utilise un tel logiciel. Les partis Pirates Allemand, Italien, Autrichien, Norvegien, Hollandais et Français utilisent également de tels logiciels. En Espagne, le “parti de l’internet” a également développé son propre logiciel. Il existe également une multitude de communautés utilisant de tels logiciels et qui ont mis en place des gouvernances basées sur de telles approches de la démocratie dans des associations ou au sein de communautés.

C’est un début encourageant, même s’il faut relativiser la nouveauté du concept, que l’on peut faire remonter à la commune de Paris. L’internet, ceci dit, apporte à ce type de gouvernances démocratiques de nouveaux horizons.

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