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Ce que la nouvelle carte des réseaux d’éducation prioritaire nous apprend sur le déclassement social et les zones que la République avaient oubliées

Publié le 19 décembre 2014
La carte des réseaux d'éducation prioritaire révèle une géographie de l’échec scolaire en France profondément inégalitaire, reflétant sans grande surprise les dynamiques territoriales du pays. Des dynamiques qui se veulent à la fois régionales, entre le nord est et l'ouest par exemple, mais qui dépendent également du degré d'urbanité du territoire.
Laurent Chalard est géographe-consultant, membre du think tank European Centre for International Affairs.
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Jean-Paul Brighelli est professeur agrégé de lettres, enseignant et essayiste français. Il est l'auteur ou le co-auteur d'un grand nombre d'ouvrages parus chez différents éditeurs, notamment  La Fabrique du crétin (Jean-Claude Gawsewitch, 2005) et La...
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La carte des réseaux d'éducation prioritaire révèle une géographie de l’échec scolaire en France profondément inégalitaire, reflétant sans grande surprise les dynamiques territoriales du pays. Des dynamiques qui se veulent à la fois régionales, entre le nord est et l'ouest par exemple, mais qui dépendent également du degré d'urbanité du territoire.

Atlantico : Najat Vallaud-Belkacem a dévoilé ce mercredi 17 septembre la nouvelle carte des Réseaux d'éducation prioritaire (REP). Le nombre des réseaux où le ministère concentre ses efforts reste le même. Au total, 1 081, répartis entre les 781 REP, pour les établissements connaissant des difficultés, et les 350 REP +, pour les quartiers où les problèmes sociaux et la réussite scolaire sont les pires du pays. Qu'est-ce que nous dit ce découpage au sujet de la répartition des difficultés scolaires sur le territoire français ?

Laurent Chalard : L’élément majeur qui saute aux yeux concernant le découpage en REP et REP+ est son inégale répartition sur l’ensemble du territoire, témoignant de situations très contrastées au sein de l’hexagone. En effet, il n’y a pas de corrélation avec la taille démographique des académies. Par exemple, l’académie de Reims, qui compte 1,3 million d’habitants, possède plus de REP (30 en tout) que l’académie de Rennes (soit 18), qui compte pourtant plus de 3,2 millions d’habitants ! De même, l’académie de Lille a plus de REP (139) que celles de Lyon et Grenoble combinées (75), bien que sa population soit sensiblement moindre (un peu plus de 4 millions d’habitants contre plus de 6 millions). Il existe donc une surreprésentation des REP dans le nord-est du pays et inversement une sous-représentation sur le littoral atlantique. La géographie de l’échec scolaire en France apparaît donc comme profondément inégalitaire, reflétant sans grande surprise les dynamiques territoriales de notre pays.

Jean-Paul Brighelli : La carte me fait penser aux conclusions de Christophe Guilluy dans son récent livre, la France périphérique (que j'ai chroniqué sur Le Point.fr). Curieusement, Paris est le grand absent de cette carte de l'exclusion — certains établissements du XVIIIème arrondissement protestent d'ailleurs énergiquement. Il y a la ville-monde, et puis le reste — ceux que les énarques du ministère ne prennent en compte qu'à l'occasion d'un redécoupage électoral ou d'une redistribution des moyens. Je doute d'ailleurs que lesdits énarques se soient déplacés dans les communes dont ils classent les établissements en zone REP +. En tout cas, ils n'y habitent pas, et n'y inscrivent pas leurs enfants. C'est vraiment l'illustration des deux France — celle qui a le pouvoir, et celle qui souffre.


 

 

 

 

(Cliquer sur les images pour les agrandir)
Source : ministère de l'Education nationale

 

En croisant les critères sociaux et territoriaux, quelles sont finalement les zones les plus défavorisées ?  Comment ont-elles évolué ?

Laurent Chalard : Les zones qui apparaissent les plus défavorisées sont principalement de deux types. Le premier correspond aux territoires anciennement industriels du nord-est de la France, où dominaient jusque dans les années 1970 les activités textiles, minières, métallurgiques et sidérurgiques. Suite au processus de désindustrialisation, ils connaissent un chômage massif, qui rejaillit sur les performances scolaires des enfants, auquel il faut ajouter le faible niveau de formation héritée (les ouvriers entraient directement à l’usine à 14 ans pendant les Trente Glorieuses) et culturelle (suite à l’effondrement de l’encadrement intellectuel communiste, l’intérêt pour la culture s’est complètement désagrégé dans les milieux ouvriers). Le décrochage scolaire dans ces territoires a consécutivement tendance à s’accentuer au fur et à mesure du temps par rapport au reste de la France.

Le second type de zones défavorisées correspond aux banlieues populaires des grandes métropoles, comme l’académie de Créteil en région parisienne, qui concentrent le sous-prolétariat nécessaire au fonctionnement des métropoles mondialisées au profil social de plus en plus dual. Elles se caractérisent en particulier par l’importance numérique des enfants issus de l’immigration, qui, par définition, ont plus de difficultés scolaires, ce que l’on ne peut leur reprocher, d’autant plus que la forte ségrégation socio-spatiale au sein des grandes métropoles fait que les enfants immigrés issus des milieux populaires côtoient peu d’enfants des milieux sociaux plus aisés et donc "autochtones" sur les bancs scolaires. Dans certaines communes de Seine-Saint-Denis, la situation est malheureusement caricaturale dans les écoles publiques, complètement désertées par les catégories sociales moyennes et aisées. La situation n’a fait qu’empirer depuis les années 1990, puisqu’une certaine mixité ethnique, à défaut de sociale, était encore présente à cette époque, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.

Jean-Paul Brighelli : Les zones défavorisées sont toujours les mêmes, à peu de choses près — preuve s'il en fallait que la politique des ZEP est nulle, puisqu'on se croit obligée de la rebaptiser de temps en temps (ZEP, Ambition-Réussite, à présent REP) — cela reste des Zones d'Exclusion Programmée.

Peut-on encore raisonner simplement en termes de zones rurales, urbaines ou intermédiaires ? Qu'est-ce que cela dit de l'évolution du déclassement à l'œuvre dans la société française ?

Laurent Chalard : Il y a deux grilles d’analyse de l’évolution de la géographie sociale française sur le plan territorial, ce que l’on a tendance à oublier. La première, comme nous venons de le voir précédemment, est d’ordre régional, avec les grandes fractures du pays, comme l’opposition entre le Sud-Ouest tertiarisé et dynamique et le Nord-Est anciennement industrialisé en déclin, ou encore l’opposition entre la moitié Nord et la moitié Sud pour d’autres indicateurs sociaux.

La seconde, qui concerne le degré d’urbanité des territoires, se retrouve plutôt à une échelle infrarégionale. On constate qu’au niveau du décrochage scolaire, les zones les plus concernées relèvent plutôt de la strate des villes moyennes que de l’espace rural à proprement parlé, pour la bonne raison que ce sont les premières qui souffrent le plus de la désindustrialisation. Parallèlement, au sein des grandes métropoles les plus dynamiques, il y a aussi de larges zones de décrochage scolaire, qui s’expliquent par la natalité plus élevée des populations immigrées, ce qui gonfle les effectifs des enfants issus de milieux sociaux défavorisés par rapport aux enfants issus des familles aisées des grandes métropoles, qui ont une natalité sensiblement moindre. L’Ile-de-France en constitue un exemple typique.

Jean-Paul Brighelli : Je renvoie là encore au livre de Guilluy : "France rurale", quand les paysans ne forment plus que 2% de la population, ne signifie pas grand-chose. Il y a une France oubliée, et une France oublieuse. J'ai dans l'idée que la France des obscurs et des sans-grande se fera entendre lors des prochaines échéances électorales. Un replâtrage des écoles et des collèges n'y changera rien.

Les critères qui permettent d'attribuer plus de moyens se feront en fonction non seulement de critères démographiques mais aussi de la situation sociale économique et géographique. Au regard des académies qui obtiendront davantage de moyens et celles qui vont en perdre, quels liens est-il alors possible d'établir entre les zones rurales et l'échec scolaire ?

Laurent Chalard : L’existence de plusieurs critères permet de favoriser des régions dont les effectifs scolarisés déclinent du fait de leur faible attractivité, ce qui mécaniquement conduirait à diminuer les effectifs d’enseignants dans ces territoires si l’on ne tenait compte que de l’évolution démographique, alors qu’ils souffrent le plus sur le plan économique et social. Les académies qui vont le plus bénéficier de la prise en compte du critère socio-économique pour la rentrée 2015 sont celles d’Amiens, Lille, Nancy-Metz, Dijon, Besançon, Reims et Caen, donc essentiellement celles du nord-est, venant confirmer que ce sont bien les territoires les plus fragiles du pays. Finalement, concernant la géographie de l’échec scolaire, la grille d’analyse régionale apparaît plus fortement explicative des inégalités que la grille d’analyse du degré d’urbanité. En effet, il n’est pas possible avec ces données d’établir un réel lien entre zones rurales et échec scolaire.

Jean-Paul Brighelli : Il y a une France qui souffre à la campagne — il faut être un bobo-néo-rural pour l'ignorer — ou dans les secteurs désindustrialisés. La même France souffre dans les banlieues, qui trop longtemps ont servi d'épouvantail pour camoufler le reste des secteurs en perdition, que ce soit sur le plan scolaire ou sur le plan académique. Les enseignants qui se battent en ZEP pour amener les enfants déshérités à la lumière, et aux Lumières, savent bien que le saupoudrage de la ministre — 100 euros par mois sur leur fiche de paie, une misère pour un engagement de chaque instant — ne changera rien au fond du problème. À remarquer qu'au même moment où Mme Vallaud-Belkacem "communique" sur les REP (au passage, elle oublie les SEGPA, qui rassemblent souvent le misère de la misère), son ministère supprime les internats d'excellence installés par le précédent gouvernement — alors qu'il aurait fallu les multiplier : on ne sauve pas les enfants perdus avec de bonnes paroles et 350 millions d'euros. On les sauve avec des classes à effectifs réduits, avec une ambition pédagogique visant à transmettre des savoirs cohérents de façon systématique

Quels liens peut-on également faire entre les banlieus populaires des grandes métropoles dans lesquelles la présence d'enfants de l'immigration est forte et l'éhec scolaire ?  

Jean-Paul Brighelli : Le problème n'est pas l'immigration, mais l'accès à la langue. Nombre d'immigrés comprennent fort bien que leurs enfants doivent maîtriser le français. Je déplore que certains pédagogues, en veine de démagogie, fassent eux aussi de la "communication", au lieu d'apprendre à fond la langue, le vocabulaire, la syntaxe, la grammaire — de façon systématique. Et la culture "bourgeoise", dont pendant ce temps les enfants des centre-ville favorisés se gavent, chez eux comme à l'école. Le problème, ce n'est pas Henri-IV ou Louis-le-Grand, qui ont le mérite d'exister : c'est qu'on ne prenne pas pour modèle les établissements qui réussissent.

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