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Guerre idéologique

Le grand schisme ? La droite face à la panne de la synthèse entre conservatisme et libéralisme

Publié le 17 octobre 2014
La sortie du livre d'Eric Zemmour vient s'ajouter aux voix de plus en plus nombreuses dans la société française s'élevant contre le libéralisme. Ce clivage traverse également la droite française, qui peine à assurer la synthèse entre les courants libéraux et conservateurs qui la composent.
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Pierre-Henri d'Argenson est haut-fonctionnaire. Il a enseigné les questions internationales à Sciences Po Paris. Il est l’auteur de "Eduquer autrement : le regard d'un père sur l'éducation des enfants" (éd. de l'Oeuvre, 2012) et Réformer l’ENA, réformer...
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La sortie du livre d'Eric Zemmour vient s'ajouter aux voix de plus en plus nombreuses dans la société française s'élevant contre le libéralisme. Ce clivage traverse également la droite française, qui peine à assurer la synthèse entre les courants libéraux et conservateurs qui la composent.

Atlantico : Le polémiste Eric Zemmour vient de publier Le suicide français aux éditions Albin Michel dans lequel il fustige des élites politiques sommant la France de "s'adapter à de nouvelles valeurs". De la même manière que Michel Onfray dénonce une gauche libérale et sociétale, Eric Zemmour dénonce ces travers à droite. Quelles sont aujourd'hui les limites à la lecture du monde que proposent les libéraux ? L'ont-ils fait évoluer avec la société ?

Gaspard Koenig : Chaque camp accuse l’autre d’être libéral, brouillant tellement le mot que, honnêtement, il ne veut plus dire grand-chose pour personne. Il faut revenir aux bases et retrouver le libéralisme classique que nous ont légué les révolutionnaires de 1789 (largement inspirés par les physiocrates) : une confiance dans l’individu, affranchi des tutelles et autonome dans ses décisions, que ce soit sur le plan économique, politique ou social. Cela suppose un Etat quasi jacobin pour assurer le respect des libertés fondamentales et briser les rentes. De ce point de vue, nous vivons dans une société totalement illibérale : infantilisante et normative du point de vue des comportements individuels, et ultra-interventionniste sur le plan économique. Personne ne peut penser qu’un pays avec un taux record de dépenses publiques et un corpus de 400 000 règlements en vigueur est le moins du monde libéral.

Lire également dans Atlantico l'interview d'Eric Zemmour : “Le but du “Suicide français” est d’appliquer aux déconstructeurs de la société française la même méthode nihiliste que celle qu’ils ont employée avec succès”

Pierre Henri d'Argenson : Les limites du libéralisme sont très concrètes : accroissement des inégalités, dépeçage de notre système productif, abolition des frontières morales, atomisation des individus. Face à ces réalités, l’argument des libéraux est le même que celui des communistes : c’est parce que le système n’est pas suffisamment libéralisé qu’il ne fonctionne pas… Et quand cet argument ne marche plus, ils caricaturent leurs adversaires en planificateurs soviétiques adorateurs d’un Etat nounou omnipotent et stalinien. Bien sûr que la société française est pleine de rentes stériles et d’archaïsmes, que je dénonce d’ailleurs avec force. Qu’il faille un nouveau contrat social est une évidence, compte tenu des nombreux déséquilibres qui se sont installés. Mais l’idéologie libérale va beaucoup plus loin : elle voudrait faire table rase de tout lien, de toute filiation, de tout choix collectif assis sur des préférences sociales, culturelles ou morales, au profit d’une société monde composée d’agents économiques rationnels, matérialistes et globalement interchangeables. Cette utopie, nous en voyons le résultat tous les jours, c’est celui d’un univers brutal, où le mot "liberté" ne pèse plus très lourd face aux multinationales, au "big data" et aux technocraties lointaines.

Plusieurs épisodes, comme le débat sur le Mariage pour tous ou les derniers résultats aux européennes avec notamment le score décevant pour l’UMP, ont montré une progression des idées conservatrices chez les sympathisants de droite et un rejet de plus en plus important du libéralisme économique. Les libéraux pèchent-ils par leur incapacité à voir les limites du système qu'ils défendent ? Que voient les électeurs de droite que les libéraux peinent à discerner ?

Gaspard Koenig L’hystérie de la Manif pour tous me fait honte. Il y a une France qui a peur de tout ; des gens qui réclament toute la journée des protections (morales, culturelles, économiques) sans voir qu’ils en crèvent. Où sont passés nos libres penseurs ? La GPA et la PMA sont des sujets bien mineurs par rapports aux gigantesques questions que vont poser les technologies NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives) et le transhumanisme. C’est pourquoi je pense que la division gauche/droite va probablement céder la place au conflit (saignant) entre Anciens et Modernes. Quant aux libéraux - si tant est qu’il existe un tel groupe - ils doivent faire un effort de réflexion et de pédagogie important pour adapter leur pensée au monde de la disruption technologique et de l’économie collaborative (cela fait bien longtemps que le “jeu de l’offre et de la demande” ne veut plus rien dire !) et convaincre leurs concitoyens qu’ils ont tout à gagner à être… libres!

Lire également dans Atlantico l'interview de Dominique Reynié : “La droite UMP/UDI n’a pas d’autre option que le libéralisme pour se démarquer à la fois du PS et du FN”

Pierre Henri d'Argenson : D’abord, les libéraux ne veulent pas comprendre que le bonheur de l’homme ne se réduit pas à celui de la fourmi dans sa fourmilière. L’homme ne vit pas seulement pour consommer et commercer, il est d’abord, comme le dit Aristote, un animal politique, qui aime consacrer du temps à façonner son avenir, à conter ses exploits, à transmettre son passé, la "mémoire vivante" de la Cité chantée par Périclès. Il se méfie, à raison, d’un monde entièrement soumis au diktat soi-disant "bienveillant" du droit et du marché. Ce que les libéraux ne comprennent pas non plus, c’est que la France a une culture et une histoire politique, qui a toujours fait du pouvoir central le garant et le défenseur des intérêts du peuple contre les corporations de toutes sortes, que le libéralisme a toujours tenté de promouvoir pour affaiblir l’Etat. A sa façon, le Français est bien plus libéral que les libéraux, car il a compris que l’on ne peut être un homme libre et indépendant  sans un cadre solide pour protéger cette liberté individuelle contre toutes les tentatives de confiscation du pouvoir économique et politique par les groupements d’intérêts de toutes sortes.

Au mois de juin à Londres, François Fillon avait déclaré que les Français étaient devenus libéraux. Erreur de diagnostic ?

Jean Garrigues : Je ne suis pas sûr que son analyse soit fausse sur le fond. Il y a en effet une opinion majoritaire qui s’est convertie à l’idée de l’inéluctabilité de la reprise par l’offre, et par le primat de la libre entreprise pour sortir de la crise. Les solutions dirigistes, la sauvegarde du modèle de l’Etat providence reste ancrée, qui paradoxalement se retrouve dans le vote frontiste, mais elle semble dans l’esprit français liée au pragmatisme de la situation économique actuelle. Il y a une contradiction : à la fois une aspiration à l’Etat protecteur, et en même temps une adhésion au primat de la libre entreprise dans le redressement économique. Au fond, cette évolution remonte au début années 1980, c'est-à-dire à la conversion pragmatique des socialistes au primat de l’économie de marché

Gaspard Koenig : François Fillon avait prononcé cette phrase à l’occasion d’une "conférence Margaret Thatcher" organisée par mon think-tank, GenerationLibre. Il n’a pas eu peur de s’afficher à nos côtés, ni de tenir des propos assez vigoureux. Je pense que son diagnostic est juste, et rejoint ce que j’entends de mon côté. Nous avions fait un sondage qui montrait que 57% des Français “aimaient le libéralisme”, et que la droite devait se définir avant tout comme “libérale”. Je remarque d’ailleurs que le mot est assumé par un nombre croissant de politiques, et que les médias recherchent des libéraux (des vrais !) dans leurs colonnes ou sur leurs plateaux. De plus en plus de jeunes étudiants se disent libéraux ou libertariens (le succès du groupe Student for Liberty est impressionnant !). Croisant la lame de fond protectionniste, apparaît un véritable phénomène de mode libéral, qui correspond au sens de l’histoire, et à l’effondrement des structures de l’Etat-Providence léguées par nos parents et grand-parents. L’avenir est à nous !

Pierre Henri d'Argenson : Il faut d’abord s’entendre sur la définition du libéralisme. Je reprendrais celle de Michéa, qui considère en substance qu’il s’agit d’un système d’organisation de la société qui a renoncé à imposer une quelconque conception morale, au sens de la "bonne" manière de vivre, au profit d’une organisation fondée exclusivement sur le Droit et le Marché, censés garantir le degré maximal de paix civile et de liberté individuelle. Les Français ne sont pas par principe hostiles au Droit et au Marché. Ils ne rêvent ni d’une économie dirigée comme en URSS, ni d’une société soumise à l’arbitraire politique ou à l’idéologie religieuse. Mais, et c’est là où François Fillon se trompe à mon sens, les Français savent d’instinct qu’aucune société ne peut fonctionner sans confiance et sans un minimum de vertus collectives, pratiquées par chacun, et dont le libéralisme imagine pouvoir se passer. Plus prosaïquement, je crois que les Français font le constat que la société libérale telle qu’elle émerge sous nos yeux est une société éclatée, inégalitaire, où la croissance des uns génère le chômage des autres, où la concurrence ne fait pas forcément baisser les prix et où les "perdants" sont irrémédiablement recalés. Pour beaucoup le mot "libéral" est synonyme de loi de la jungle.

Comment expliquer que la synthèse entre conservatisme et libéralisme soit devenue, sinon impossible, en tout cas si difficile ? Est-ce parce que les lignes se sont radicalisées ? Pourquoi ?

Jean Garrigues : Il est incontestable qu’il y ait eu une radicalisation, mais elle est plus complexe que ce qu’on croit. Cette radicalisation est apparue dès la campagne de 2007 avec la nécessité de séduire une partie de l’électorat frontiste, et donc l’apparition du thème identitaire, mais aussi avec l’engagement néo-libéral de Nicolas Sarkozy, assorti d’un rapprochement ostensible avec les Etats-Unis, là où Jacques Chirac  tenait à l’indépendance de la France. Une frange de l’électorat de droite s’est montrée réticente dès le début, comme elle a manifesté son désaccord face au style de gouvernance de Nicolas Sarkozy, notamment dans son rapport à la médiatisation et à l’argent. Il a bousculé les conservatismes, pour le meilleur ou pour le pire. 

Gaspard Koenig : Cette “synthèse” est politiquement perdante et intellectuellement absurde. Hayek avait écrit un article intitulé “Why I am not a conservative” (pourquoi je ne suis pas un conservateur), qui résume tout (lire ici en anglais). On ne peut pas d’un côté défendre la liberté d'entreprendre, et de l’autre empêcher les gens de se marier avec qui ils veulent, de mourir comme ils l’entendent ou de fumer ce qu’ils préfèrent. C’est seulement en maintenant notre cohérence conceptuelle que nous, libéraux, pourrons gagner le combat des idées.

Pierre Henri d'Argenson : Les choses ne sont pas évidentes à comprendre, parce que les libéraux ont longtemps été conservateurs. Le clivage était plutôt entre un centre libéral au sens économique et europhile, et une droite gaulliste, colbertiste, sociale, et souverainiste. Mais tout le monde était peu ou prou conservateur, au sens de la défense de la famille, des "valeurs", de l’éducation traditionnelle, contre une gauche toujours prompte à vouloir corriger la nature humaine au nom du progrès. Ce qui est arrivé, c’est que l’aile libérale a fini par découvrir qu’elle n’était pas du tout conservatrice, et qu’elle avait en réalité bien plus de points communs avec la gauche de gouvernement, libérale elle aussi, qu’avec la droite gaulliste. On a donc fini par coller l’étiquette "conservatrice" à cette droite gaulliste, et c’est ainsi qu’on continue de la ringardiser aujourd’hui, alors même qu’on pourrait soutenir que c’est la droite et la gauche libérales qui sont aujourd’hui les grandes conservatrice du système libéral global qu’elles ont toutes deux promu et défendu.

Peut-on aller jusqu'à parler d'un schisme au sein de la droite ? Comment se manifeste-t-il concrètement : de qui se composent les deux groupes ? Se retrouve-t-il chez les sympathisants de droite dans les mêmes proportions que chez les dirigeants de droite ?

Jean Garrigues : Il y a effectivement un schisme qui se dessine au sein de l’UMP avec d’un côté ceux qui incarnent une droite conforme à la tradition de la droite républicaine sous la Vème république, post-chiraquienne, libérale mais interventionniste, humaniste et pro-européenne, incarnée aujourd’hui par Alain Juppé, et plus globalement le triumvirat dirigeant. Ce triumvirat, de manière paradoxale peut paraître minoritaire chez les militants de l’UMP car lors des élections à la présidence du parti,  c’est la droite forte, dite "décomplexée", qui est arrivée en tête avec Guillaume Peltier et Geoffroy Didier. Cette conception populiste, identitaire et sécuritaire de l’UMP, apparue notamment lors de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2012, apparaît donc comme majoritaire chez les militants.

En revanche, parmi les sympathisants de la droite au-delà de l’appareil UMP, la candidature d’Alain Juppé apparaît plus conforme à la continuité idéologique et plus à même de rallier un électorat de centre droit. D’où cette contradiction a priori irréductible entre un triumvirat de transition minoritaire dans le parti mais majoritaire chez les sympathisants, et un homme providentiel, minoritaire parmi les sympathisants, mais majoritaire dans ce même parti. D’où la nécessité pour lui de reconquérir rapidement le parti pour entamer la reconquête d’un électorat réticent. 

Ce paradoxe illustre bien la crise profonde qui existe au sein de tous les partis de gouvernement. C’est comme si les tentatives de rénovation des partis semblaient extérieures à l’essence même de ces partis. C’est aussi un symptôme de la fossilisation des partis politiques français.

Gaspard KoenigPour qu’il y ait un schisme, il faudrait déjà que la droite forme un mouvement uni ! La tripartition orléanistes/légitimistes/bonapartistes s’est effondrée avec Nicolas Sarkozy, qui a gommé tous les repères idéologiques. Aujourd’hui, plus personne ne comprend rien aux prises de position des uns et des autres. Du coup, les militants et sympathisants se raccrochent sur des personnalités et regardent tous les soirs le feuilleton des présidentiables. Si la droite continue ainsi et remporte les élections de 2017, elle se retrouvera comme la gauche en 2012 : non préparée, conduisant le pays au fil de l’eau après avoir passé une ou deux lois symboliques.

Pierre Henri d'Argenson : On peut considérer qu’il y a schisme à partir du moment où une frange de l’électorat de droite se sent politiquement aussi éloignée du triumvirat Juppé-Fillon-Raffarin que de François Hollande. La droite a certes toujours été divisée en courants parfois très hostiles les uns envers les autres, mais il existait tout de même une conscience commune d’appartenir à la droite, qui, au moins depuis 1958, avait permis à cette dernière de s’appuyer sur une solide base électorale. Ce qui est en train de se produire dépasse le cadre d’une simple recomposition des courants de la droite. C’est une fracture qui traverse toute la société française, entre d’un côté une France hyperurbaine, connectée, eurobéate, ne connaissant que le côté folkorique de la "mixité culturelle" et forcément libérale parce qu’elle en a les moyens, et une France périurbaine, aux salaires stagnants, qui subit de plein fouet le déclassement générationnel et la déstructuration de la société organisée par mai 68.

Sur quels thèmes, chers à la droite, en particulier ce schisme est-il le plus visible ?

Jean Garrigues : On a bien vu que l’inflexion identitaire et sécuritaire imposée par Sarkozy et Copé est refusée par les tenants de l’orthodoxie républicaine que sont Alain Juppé et dans une moindre mesure François Fillon. Il y a donc une mise au point nécessaire à établir sur les idées de la droite forte, et nous verrons donc si en matière de dérégulation économique, de renforcement sécuritaire, de remise en cause de l’espace Schengen, il est possible qu’il y ait consensus.  

Gaspard Koenig : Je suis effaré par les crispations sur la famille. En quoi permettre à d’autres de vivre différemment porterait-il préjudice à ceux qui souhaitent fonder une famille mononucléaire classique ? Ce qui est vital, c’est de séparer la loi et la morale : on peut défendre des valeurs, et même les promouvoir, sans vouloir les imposer aux autres ! J'attends toujours que surgisse un leader de droite assumant clairement des positions progressistes sur le plan sociétal.

Pierre Henri d'Argenson : Sur l’Europe, c’est évident, comme l’ont révélé les dernières élections européennes. Il y a désormais un clivage très net entre la droite libérale europhile (pensons à Alain Juppé et à sa déclaration d’amour pour l’Europe) et la droite eurosceptique, qui a cessé de croire au discours en disque rayé de l’Europe qui crée des emplois et qui protège de la crise, de la peste et du choléra. Attention, il ne s’agit pas d’une déception temporaire, fondée sur des considérations matérielles comme le chômage, mais bien d’un rejet de la prétention de l’Union européenne à évacuer les peuples et les nations de la participation aux décisions qui concernent leur avenir.

Comment la synthèse entre direction et base électorale de l’UMP était-elle auparavant assurée ? Pourrait-on revenir à une configuration semblable ou faut-il totalement repenser la façon de faire la synthèse à droite ?

Jean Garrigues : Il est très clair que ce qui assurait la synthèse de l’UMP était la personnalité, le charisme, l’autorité de son leader. L’Union pour la Majorité Présidentielle était conçue à l’origine en 2002 pour fabriquer une majorité de droite et de centre-droit pour Jacques Chirac. En 2004, lorsque Nicolas Sarkozy décide de devenir président de la République, il commence par prendre la direction du parti. 

Aujourd’hui, dans la mesure où le départ de Nicolas Sarkozy avait laissé cette droite orpheline d’un leader charismatique, les clivages politiques qui ont toujours existé sont naturellement, presque mécaniquement revenus sur la table.

Gaspard Koenig : Les adhérents des partis politiques se sont réduits comme peau de chagrin au cours des dernières décennies. Un “parti de gouvernement", aujourd’hui, c’est 100 000 élus qui ont un intérêt direct dans le processus électoral, et 100 000 militants plutôt âgés et peu représentatifs de la population. On ne bâtit rien de bien sur cette base. Les primaires à droite obligent les candidats à se positionner par rapport à cette frange assez marginale, plutôt que de construire un programme pour les Français. Mais le problème est plus profond. La représentativité et le système des partis ont probablement fait leur temps. L’avenir est à la démocratie directe digitale, encadrée bien sûr.

Pierre Henri d'Argenson : La synthèse à droite était assurée par le chantage et une forme de mensonge : "ne vous inquiétez pas, je défendrai vigoureusement les valeurs traditionnelles de la droite, mais si vous ne votez pas pour mon programme libéral, nous perdrons les élections, car elles se jouent au centre." Jusqu’en 2012, les électeurs "conservateurs" ont accepté de jouer ce jeu. Mais pour la première fois, en 2012, une partie de l’électorat a refusé ce chantage, et a préféré voir gagner la gauche. Aujourd’hui je ne crois pas qu’il soit possible de revenir à une synthèse, au contraire, je crois que l’on s’oriente vers une configuration révolutionnaire, opposant un pouvoir de coalition droite-gauche tel qu’il existe au Parlement européen avec l’alliance PPE-PSE, à une opposition rassemblant, à droite et à gauche, les électeurs qui ne se reconnaissent plus dans les valeurs et le système politique actuels. L’histoire et la sociologie des partis rendant cette alliance politiquement improbable, c’est donc dans une explosion révolutionnaire qu’elle pourrait se concrétiser.

Cette synthèse entre conservatisme et libéralisme est-elle la condition sine qua non à la survie de la droite ?

Jean Garrigues : Si l’on entend par conservatisme la fidélité à certaines valeurs héritées de l’histoire de la droite républicaine sous la Ve République, et que Nicolas Sarkozy a bousculées aussi bien sous son quinquennat que dans sa campagne de 2012, il me semble évident qu’une majorité de l’électorat de la droite et du centre droit y reste attachée. Ce serait une erreur de s’engager dans une dérive ultra-libérale, esquissée au début de la présidence Sarkozy, mais à laquelle il a très vite renoncé. Le modèle libéral à la française reste un libéralisme régulé et protecteur, qui d’ailleurs est commun à la droite républicaine et au social-libéralisme actuellement au pouvoir. 

Gaspard Koenig : Encore une fois, ceux qui se pensent “libéral-conservateurs” ne sont que des conservateurs qui reprennent le discours économique du Medef. Il n’y a rien de libéral là-dedans.

Pierre Henri d'Argenson : Justement, je ne pense pas que cette synthèse soit possible, parce que je crois que les valeurs du libéralisme telles qu’elles s’expriment aujourd’hui dans la réalité (et non dans la pensée théorique des auteurs glorieux, qui en avaient une conception autrement plus relevée) ne sont en réalité pas compatibles avec celles du conservatisme moderne. Essayons  de définir ce dernier. Il s’agirait plutôt d’une intuition plutôt que d’un système, et cette intuition dit ceci : l’homme n’est pas un mécanisme. L’homme n’est pas un agent économique. L’homme n’a pas seulement besoin de fonctionner, de s’alimenter et de se divertir en paix. Il a besoin de se sentir lié à ses semblables, il a besoin de se sentir en harmonie avec la nature qui le nourrit, il a besoin de savoir d’où il vient. Ce que le conservateur conserve, c’est une certaine idée de l’homme qui traverse les âges, une idée de l’homme qui doit être protégée contre la tentation cybernétique, le fantasme eugéniste, et l’utopie constructiviste qui voudrait que le progrès ne se fasse que par l’arrachement ou la correction. Par-dessus tout, il aime la liberté, et c’est pour cela qu’il tient aux valeurs et aux racines, car il sait qu’on n’est libre de rien quand on est livré à la jungle économique et au nihilisme publicitaire. D’ailleurs si ce dernier nous rendait heureux, cela fait longtemps que les Français cesseraient de consommer autant de psychotropes !

Propos recueillis par Julien Chabrout et Carole Dieterich

Pour lire le Hors-Série Atlantico, c'est ici : "France, encéphalogramme plat : Chronique d'une débâcle économique et politique"

 

Et n'oubliez pas : le A-book de Nicolas Goetzmann, Sortir l'Europe de la crise : le modèle japonais, est désormais disponible à la vente sur Atlantico éditions :

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LouisArmandCremet
- 13/10/2014 - 13:01
Intéressant
Cet article est très intéressant car il met en exergue les différenets mouvances de la droite française.
Si la droite voulue par M Koenig ne représente pas beaucoup de monde en terme de militants politiques, elle pourrait avir le soutien d'une certaine classe médiatiqe et d'une certaine élite en place actuellement. En terme de positionnement, on est dans la droite ligne d'un Juppé ou d'une NKM. Et bien vendu par les média, cette candidature pourrait ramasser le ventre mou de l'électorat : un mix entre l'aile droite (électoralement du PS), l'UDI et l'aile libérale de l'UMP. Je ne soutiens pas cette tendance mais bien mise en scène médiatiquement, elle pourrait rallier les indécis de l'électorat.
Sinon, je suis assez d'accord avec sa remarque sur le fait que si la droite ne se restructure pas idéologiquement d'ici 2017, elle pouraait remporter une victoire à la Pyrrhus.

La droite a de vrais choix idéologiques à faire d'ici 2017 t elle ne pourra s'en dispenser si elle veut qu'une victoire a priori facile lui serve.
2bout
- 13/10/2014 - 10:59
Mr Koenig,
"La représentativité et le système des partis ont probablement fait leur temps. L’avenir est à la démocratie directe digitale, encadrée bien sûr." C'est ce "bien sur" qu'un jour j'aimerais vous voir préciser. Pour le reste, un gaulliste n'est qu'un soviétique en soutane.
myc11
- 13/10/2014 - 06:48
En France, on souffre de corporatisme. Or le corporatisme
Implique l'étatisme qui en garantit la bonne marche. Pour avoir la plaque de taxi, il faut payer très cher, donc on ne veut pas de concurrence de ceux qui ne paient de plasue. Pourquoi faut-il payer si cher une plaque? Parce que la philosophie du corporatisme c'est l'efficacité par le professionnalisme, on est "chauffeur de taxi" toute sa vie, puisqu'on y a investi tant. Puisqu'on a investi tant on veut en jouir les droits. Aller libéraliser cette profession, vous allez vous heurter à toutes les oppositions possibles. Le "libéralisme" économique est mal vu en France, parce qu'on raisonne en terme de droit donc l'intervention de l'Etat pour garantir ce droit. Aux USA, on porte l'accent sur la liberté, de conscience, de l'individu, donc sur sa propre responsabilté. En France l'Etat porte la responsabilité de vos droits, il vous dicte votre carré de liberté.