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Beyoncé fait-elle avancer ou reculer le féminisme ?

L'Atlanti-question du lundi

Les icônes de la pop font-elles avancer ou reculer le féminisme ?

Elles affichent haut leurs seins et leurs fesses et se proclament "féministes". Les Beyoncé, Miley Cyrus & Co ont-elles inventé une autre manière de s'affirmer en tant que femme ? Font-elles avancer la cause ? Ont-elles au contraire intégré les codes du sexisme ordinaire ? Nous avons posé la question à l'universitaire Françoise Picq qui a participé au Mouvement de libération des femmes.

Barbara Lambert

Barbara Lambert

Barbara Lambert a goûté à l'édition et enseigné la littérature anglaise et américaine avant de devenir journaliste à "Livres Hebdo". Elle est aujourd'hui responsable des rubriques société/idées d'Atlantico.fr.

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Françoise Picq

Françoise Picq est universitaire (science politique, université Paris-Dauphine). Elle a participé au mouvement de libération des femmes depuis 1970 et au développement des études féministes. Ses travaux portent notamment sur l'histoire du féminisme. Ses derniers ouvrages parus sont : Libération des femmes, quarante ans de mouvements (éditions dialogues.fr, 2011) ; Féministe encore et toujours (éditions Indigène, 2012)

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Barbara Lambert : Partout, on nous le dit : les nouvelles icônes de la pop – Beyoncé, Miley Cyrus, etc. - feraient avancer le féminisme… Peut-on être star et féministe ? Dans la mesure où une star dépend du regard de l’autre, n’est-ce pas incompatible ?

Françoise Picq : Pas du tout. Rappelez-vous le Manifeste des 343 : des stars de l’époque ont été sollicitées pour signer le manifeste déclarant qu’elles avaient avorté.

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Il s’agissait de « stars » intellectuelles...

Il y avait aussi beaucoup d’actrices : Catherine Deneuve, Françoise Fabian, Delphine Seyrig évidemment, puisqu’elle était une féministe engagée. Elle était dans le noyau central du mouvement. Il y avait trois personnes importantes : Simone de Beauvoir, Delphine Seyrig et Christiane Rochefort qui ont récolté les signatures des célébrités.

Etre star, cela oblige aussi à « se vendre », ce qui n’est pas forcément très féministe…

Etre star, c’est être effectivement constitué comme objet, par le regard de l’autre. Delphine Seyrig, qui était une star et une féministe engagée, a fait un film sur le sujet : « Sois belle et tais-toi ». Il y était question des stars et de leur rapport à l’image : elle le comparait à la prostitution. Les stars peuvent prendre part au mouvement, mais ne peuvent pas en créer un à elles toutes seules. Au départ du MLF, il y avait un certain nombre de femmes connues. Parmi la dizaine de femmes qui, le 26 août 1970, réalisent la première action du Mouvement de libération des femmes en déposant une gerbe à la femme du soldat inconnu, il y avait deux écrivains stars : Christiane Rochefort et Monique Wittig. Mais elles n’étaient pas seules.

Les Beyoncé et Cie sont des femmes d’affaires, des entreprises à elles toutes seules. Faire de l’argent, est-ce féministe ?

Ce n’est pas féministe, mais ce n’est pas incompatible non plus.

Vous avez un exemple de femme riche ou de femme d’affaires féministe ? Il y avait la créatrice des éditions des femmes, Antoinette Fouque…

Ah non ! Antoinette Fouque n’est pas une femme d’argent qui a promu la cause, c’est une femme qui a fait de l’argent sur la cause. Au départ, elle n’avait pas d’argent du tout.

Mais l’argent, pour y revenir, n’est-ce pas un attribut masculin ? La femme peut-elle s’en emparer pour se libérer ?

Bien sûr. Aux Etats-Unis, Helena Rubinstein, par exemple, a lancé une fondation pour venir en aide aux femmes.

Peut-on se servir de son corps, de ses attributs sexuels, comme le font Beyoncé ou Miley Cyrus, et en même temps promouvoir la cause féministe ?

La contradiction n’est pas interdite. Nous vivons chacune avec nos contradictions. Dans le mouvement féministe, il y a eu, par exemple, des débats pour savoir si on peut être féministe et mariée, ou féministe et hétérosexuelle…

Tout en se disant féministe, Beyoncé est mariée et mère de famille, elle n’oublie jamais de nous le rappeler…

Son féminisme ne l’empêche pas d’être complètement dans les stéréotypes.

Afficher ses seins, ses fesses, se servir de son corps, n’est-ce pas du sexisme inversé ou intégré ?

Cette question a été largement débattue au moment de l’apparition des Femen. Ces jeunes femmes, belles, blondes, qui transforment leurs seins en armes, posent une question très complexe. A l’intérieur du mouvement féministe, il y a toujours eu des oppositions très fortes, entre des femmes très féminines et des femmes qui pensaient que, pour se libérer, il fallait se masculiniser. Au début du XXe siècle, déjà, on trouve deux grandes figures du féminisme qui incarnent cette opposition : d’un côté, Marguerite Durand, qui était une actrice blonde, magnifique, très riche, qui avait fondé le quotidien « La fronde » et, de l’autre, Madeleine Pelletier, qui était la première femme médecin, qui portait les cheveux courts et s’habillait en homme. Elle faisait profession de ne pas avoir de relation avec des hommes, mais elle n’était pas homosexuelle, elle était pour l’abstinence.

Dans un autre genre, aujourd’hui, nous avons Miley Cyrus qui se frotte l’entrejambe comme un homme…

Se frotter l’entrejambe comme un homme et s’habiller en homme, ce n’est pas tout à fait pareil… Il y a des comportements qui ne correspondent pas à l’image que je me fais du féminisme. Mais je reste très ouverte aux différentes façons de l’exprimer (sourire).

Karl Lagerfeld qui fait défiler des mannequins avec des pancartes pour vendre sa nouvelle collection, c’est féministe ?

La mise en scène de manifestations, ça s’est déjà fait dans la couture, ça n’est pas nouveau. Là, on peut parler de récupération.

Pensez-vous que la culture populaire, en l’occurrence la pop, puisse promouvoir la cause féministe de manière plus efficace que l’activisme ou la théorie ?

Plus efficace, sûrement pas. On peut être féministe de manière individuelle, choisir une façon particulière d’exprimer son engagement, comme le fait par exemple Beyoncé. Mais en tant que mouvement social, le féminisme ne peut pas se fonder sur la culture pop. Du point de vue médiatique, cela peut marcher, mais, politiquement parlant, ça n’a pas de sens. Quant au rapport du féminisme à la théorie, il faut rappeler que le point de départ du féminisme, c’est une rupture avec la théorie. Dans les années 70, la théorie marxiste du changement social était prédominante. Or les féministes ont décidé de parler d’elles, de leur vécu, pas de théorie. Aujourd’hui, une partie du mouvement féministe évolue vers la théorie. Je pense à ces jeunes chercheuses qui se rangent du côté du queer et de Judith Butler, qui se consacrent à la théorie de la différence des sexes. D’un autre côté, il y a des femmes qui travaillent sur le terrain, qui, à partir de leur vécu, mènent des actions contre le viol, le harcèlement sexuel, etc.

Et quelle est la place d’une Beyoncé ou d’une Miley Cyrus, dans tout ça ?

Les stars ne sont pas au départ des choses : elles n’interviennent qu’en réaction, a posteriori. Leur place dans la société les oblige à prendre position par rapport à ce qu’elles sentent monter chez les gens. Si, aujourd’hui, les vedettes de la pop mettent en scène le féminisme, c’est qu’elles ont entendu des arguments féministes qui les ont touchées.

Cela veut dire que la question féministe se pose aujourd’hui de manière plus aiguë ?

Plus aiguë qu’il y a dix ou vingt ans, certainement. Nous sommes dans une phase de montée du féminisme. Le féminisme des années 70 s’est essoufflé dans les années 80. Dans les années 2000, une nouvelle génération de féministes est apparue, qui partage certaines des convictions défendues par leurs aînées, mais qui est aussi beaucoup plus diverse, beaucoup plus éclatée. Ces nouvelles féministes ont comme autre particularité d’être beaucoup plus organisées, beaucoup plus réactives, parce qu’elles savent se servir des réseaux sociaux. On l’a bien vu au moment de l’affaire DSK… Les nouvelles icônes de la pop n’ont pas inventé un nouveau féminisme, mais leur action est un écho à la montée d’un nouveau féminisme.

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