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A moins de 15 jours des élections départementales, le Front national caracole toujours en tête des sondages.
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Déconstruire le programme du FN, c’est bien mais est-ce bien pour son programme que les Français votent FN ?

A moins de 15 jours des élections départementales, le Front national caracole toujours en tête des sondages, avec 31% des intentions de vote (étude Odoxa pour RTL). Le parti de Marine Le Pen devance donc à la fois l'UMP et le Parti socialiste. Mais selon un sondage IFOP pour Atlantico, si la dimension protestataire du vote FN demeure très importante, elle diminue chaque jour davantage.

Le "vote protestataire", c'est souvent par cette épithète qu'étaient désignés les bulletins en faveur de candidats minoritaires remettant radicalement en cause les règles de la politique traditionnelle et souvent issus des extrêmes (droite ou gauche). Ce fut le cas pour Jean-Marie Le Pen, mais à l'heure où le parti qu'il a créé, le Front national, désormais dirigé par Marine Le Pen, cherche à se dédiaboliser et à présenter un véritable programme, à l'exemple du PS ou de l'UMP, on peut se demander si tel est toujours le cas.

En vue des prochaines élections départementales, un sondage réalisé par l'IFOP pour Atlantico, s'est intéressé aux raisons qui motivaient les électeurs du Front à choisir ce parti lorsqu'ils iraient voter les deux derniers weekends de mars. Pour Jérôme Fourquet, directeur du département opinion publique à l'IFOP, "la dimension protestataire du vote demeure toujours très importante. Elle se place en tête du critère de la première citation, avec 27%". Il apparaît donc qu'à la veille de ce nouveau scrutin, le vote de protestation reste l'une des motivations fondamentales du vote frontiste. Cependant, selon Jérôme Fourquet : "quand on dit que le Front national est d’abord et avant tout un vote protestataire, on voit que cela est à nuancer. Arrive en deuxième position, à 19%, la raison du "partage du constat que fait le parti sur l’état de la France", et ensuite, avec 16%, les questions d’immigration, et 15% sur "ce parti se soucie des gens comme vous". La palette est donc plus large que l’aspect protestataire ou que les simples questions d’identité ou d’immigration". Pour le sondeur "s’intéresser à la seule dimension protestataire est donc paresseux intellectuellement, car on oublie toute une partie du problème", cela voudrait en effet dire que lorsque l'état du pays s'améliore, la protestation, et donc le vote FN en France, baisse. Or, "le FN est là depuis 30 ans, et il a fourni à toute une série de gens, une grille de lecture à laquelle ces derniers adhèrent".

Il ressort du sondage de l'IFOP que, si le vote FN n'est pas à 100% un vote de protestation, il n'est pas, non plus, totalement un vote d'adhésion à un programme précis. Pour Jérôme Fourquet, au-delà d'un constat sur l'état de la France, un des ressort les plus puissants du Front national est "celui qui affirme que "le FN est le parti qui se soucie des gens comme vous" (…) les remarques du type "quand Marine Le Pen parle, je comprends ce qu’elle dit" , "elle, elle sait ce que l’on endure et on vit et parle des problèmes quotidiens alors que les autres sont déconnectés de la réalité". C’est également un registre très important et une vraie marque du Front national que les autres partis ont parfois du mal à répliquer". Au-delà de ce sentiment d'empathie, "la question de l’immigration est un ressort qui continue à fonctionner très bien", une position bien assumée par ces 16% d'électeurs FN qui affirment que les critiques sur certains propos antisémites ou antirépublicains sont "infondés".

Si le vote de protestation n'a plus autant d'ampleur dans la raison du choix FN, c'est parce que les enjeux ont également changé. Dans un autre article paru sur Atlantico, Jérôme Fourquet le rappelle "l'électorat frontiste participe désormais aux scrutins locaux afin que les responsables du Front national arrivent aux responsabilités (…) Auparavant l'intensité n'était pas la même entre la participation aux élections locales et nationales parce que l'aspect contestataire était beaucoup plus fortement symbolisé lors des élections présidentielles par exemple, mais la donne a changé, l'électorat frontiste souhaite voir ses représentant appliquer leur politique, tenir le gouvernail. Le Front national est construit à partir d'un rejet des partis. Mais on observe une adhésion de plus en plus nette à une vision du monde." Une position que le sondeur confirme un peu plus loin "le programme du FN est en partie construit sur la contestation des autres, ce qui génère des propositions précises. Il y a donc une part grandissante de l'adhésion à un programme, mais aussi à une vision du monde et de la France proche de la grille de lecture du FN. "

Et cette grille de lecture contenue dans les propositions du Front national se répand un peu partout au sein de la société à mesure que l'aspect "anti-système" du Front perd de l'ampleur. Dans un article d'Atlantico, Christophe Bouillaud, professeur de sciences politiques à l'IEP de Grenoble, affirme : "s'il est question des électeurs anti-système sur le plan social, ces derniers sont peu insérés socialement et vont très peu voter. Et il est aujourd'hui acquis que les électeurs du FN ne sont pas des personnes totalement désinsérées socialement, au sens social d'anti-système. Si l'on suppose que celles et ceux qui assistent aux conférences de Zemmour recoupent l'électorat frontiste, une vérité criante apparaît : ce ne sont pas des citoyens désinsérés socialement, ce sont des citoyens ordinaires, moyens sur le plan socio-économique, pas des rejetés socialement."

Le glissement d'un vote contestataire vers un vote d'adhésion à un programme, ou du moins un discours, n'est pas sans poser de problèmes au Front national. C'est ce que rappelle le politologue Vincent Tournier à Atlantico.fr : "l’espoir de conquérir le pouvoir est plus présent chez Marine Le Pen que chez son père. C’est pourquoi on a vu apparaître ce que les médias ont appelé une stratégie de respectabilité. Or, une telle stratégie génère une sérieuse difficulté pour le Front national. A l’époque de Jean-Marie Le Pen, le FN pouvait se contenter d’être dans la provocation, de mettre en avant son côté sulfureux (…) Si le but est désormais de prendre le pouvoir, cette logique de la provocation ne peut plus suffire. Il faut aller chercher de nouveaux électeurs, ce qui n’a rien d’évident compte tenu du poids de l’interdit. De plus, il faut aussi conserver les anciens électeurs. C’est un peu comme une entreprise qui cherche à se diversifier sans changer son activité historique sur laquelle repose sa réputation."

Si les électeurs frontistes ne votent plus contre quelque chose, mais pour des idées, le Front risque d'être écartelé entre deux tendances, comme le rappelle Vincent Tournier : "une difficulté comparable se pose pour toutes les propositions du FN, notamment celles qui quittent le cadre traditionnel de l’immigration. Il lui faut à la fois se démarquer et rassurer. La sortie de la zone euro illustre cette difficulté. En soi, ce n’est pas une proposition scandaleuse (tous les pays européens ne font pas partie de l’euro) mais elle reste fortement tabou en France car les élites continuent de défendre le grand récit de l’intégration européenne et ne peuvent pas envisager une autre option. La présidente du FN doit donc en tenir compte. Elle doit donc d’un côté soutenir cette idée pour confirmer son caractère anti-système, tout en faisant comprendre aux électeurs potentiels qu’elle n’est pas bornée ou irresponsable, qu’elle sait accepter certaines contraintes. Mais elle ne peut pas le dire trop fort, sinon ses électeurs vont lui demander si elle ne fait pas elle-même partie du système."

La dimension protestataire, dont l'importance plane toujours sur le Front, semble donc s'éloigner à mesure que les enjeux et les possibilités d'avoir des élus, augmentent pour le parti de Marine Le Pen. Le vote d'adhésion n'est cependant pas sans poser des questions pour un FN "dédiabolisé" qui vit une période charnière de son histoire politique.

 

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