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L’AFD a réussi "à surfer" sur la crise des migrants.
©Reuters

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Comment l’AFD a réussi à surfer sur la crise des migrants pour assurer sa percée aux élections régionales allemandes

L’AfD a crée la surprise en atteignant les scores impressionnants de 24,2% en Saxe-Anhalt (où elle s’est classée en seconde position derrière la CDU), 15,1% dans le Bade-Wurtemberg et 12,6% en Rhénanie-Palatinat, arrivant en troisième position dans ces deux derniers Länder. Voici comment ce parti a su séduire les électeurs.

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet est directeur du Département opinion publique à l’Ifop.

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Le 13 mars 2016, des élections régionales se tenaient dans 3 Länder : le Bade-Wurtemberg et la Rhénanie-Palatinat à l’ouest et la Saxe-Anhalt à l’est. Avec près de 13 millions d’électeurs appelés aux urnes, ces élections avaient rôle de véritable test national et revêtaient différents enjeux. Est-ce que la CDU d’Angela Merkel allait parvenir à ravir la Rhénanie-Palatinat aux sociaux-démocrates et à reconquérir son fief de BadeWurtemberg, concédé aux écologistes en 2011, ou est-ce qu’au contraire le ministre-président Grünen Winfried Kretschmann allait être reconduit dans ce bastion de l’industrie automobile ? Mais l’interrogation principale résidait dans la réaction de l’électorat à la crise des migrants, thème qui occupa une place centrale dans les 3 régions, et dans la capacité du mouvement Alternative für Deutschland (AfD) à capitaliser sur le mécontentement vis-à-vis de la politique de la chancelière en la matière. Une semaine plus tôt, le 6 mars, ce mouvement populiste avait enregistré de bons résultats et créée la surprise lors d’élections communales en Hesse en obtenant en moyenne 13,2% et 10,3% à Francfort, capitale financière de l’Allemagne et siège de la Bourse et de la Banque Centrale Européenne. Les 3 Landtagswahlen allaient spectaculairement confirmer cette percée.

1-L’AfD s’enracine dans le paysage électoral allemand

L’AfD a en effet crée la surprise puisqu’elle a atteint les scores impressionnants de 24,2% en Saxe-Anhalt (où elle s’est classée en seconde position derrière la CDU), 15,1% dans le Bade-Wurtemberg et 12,6% en Rhénanie-Palatinat, arrivant en troisième position dans ces deux derniers Länder. Par- delà l’ampleur de ces résultats, ce qui a marqué les observateurs, c’est la capacité de cette jeune formation politique à s’implanter dans des territoires aussi différents que le très opulent Bade-Wurtemberg ou la Saxe-Anhalt, ancien Land de l’est, souffrant toujours d’un chômage élevé et d’une démographie déclinante. Au total, l’AfD est donc désormais représentée dans les parlements de 8 des 16 Länder allemands puisque lors d’élections régionales en 2013, elle avait déjà franchi la barre de 5% dans les deux villes-Etats de Brême et Hambourg mais aussi dans 3 autres Länder de l’est : Thuringe, Saxe et Brandebourg. Le paysage politique allemand, souvent présenté comme très stable et bipolaire avec la domination de la CDU/CSU et du SPD avait déjà vu émerger progressivement les écologistes (Grünen) au début des années 80 puis die Linke (la gauche), héritière du parti communiste est-allemand, dans les Länder de l’est, après la réunification1 . Mais l’émergence d’autres formations politiques n’avait pas été durable, on pense notamment au parti Pirates, qui après quelques succès locaux périclita. De la même façon, les mouvements d’extrême-droite comme les Republikaner, le NPD ou la DVU, connurent eux-aussi quelques succès passagers mais les scores ne furent jamais comparables à ceux enregistrés par l’AfD ni aussi répartis sur l’ensemble du territoire2 . Même s’il est encore tôt pour se prononcer de manière définitive, il semblerait que nous soyons en train d’assister à une nouvelle étape de la fragmentation du paysage électoral allemand avec l’émergence progressive d’une formation d’extrêmedroite, une première chez nos voisins d’outre-Rhin. L’AfD, fondée en février 2013 en réaction au problème de la crise de l’Euro et sur le refus de voir le contribuable allemand devoir renflouer les caisses de l’Etat grec obtint 4,7% des voix lors des élections législatives de 2013 puis 7,1% lors des européennes de 2014. Les résultats obtenus lors de ces trois scrutins régionaux constituent donc une étape supplémentaire dans l’enracinement de cette formation dans le paysage électoral allemand.

2- La question des migrants au cœur de la campagne

Pour opérer une telle percée, l’AfD a pu s’appuyer sur un contexte très porteur dominé par la crise des migrants. Le souhait de revenir au mark et l’opposition au plan de sauvetage de la Grèce ont constitué le premier combat sur laquelle l’AfD a pu se constituer et émerger. Ce mouvement, un temps appelé le « parti des professeurs », fut à l’origine dirigé par Bernd Lucke, un professeur d’économie et par l’ancien patron des patrons allemands, Hans-Olaf Henkel. Parmi les premiers adhérents de l’AfD on comptait beaucoup de professions libérales et de dirigeants de PME-PMI (le fameux Mittelstand) de l’ouest, soit la clientèle traditionnelle de la CDU, inquiets face à l’évolution de la politique économique de la zone euro. Ce positionnement permit, on l’a vu, à l’AfD de frôler la barre de 5% lors des élections législatives de 20133 et d’atteindre 7% aux élections européennes de 2014. Mais la crise des migrants qui allait se traduire par l’arrivée de près de 1,1 million de personnes en Allemagne en 2015, allait inciter certains cadres du mouvement à réorienter le discours du mouvement sur ce sujet jugé beaucoup plus porteur. C’est ainsi qu’à l’été 2015, lors du congrès d’Essen, Frauke Petry imposa une ligne beaucoup dure et se fit élire à la tête du parti en étant soutenue par 60% des adhérents. Evincé de son poste par ce putsch, le fondateur du mouvement, Bernd Lucke, claqua la porte. Sentant que la crise migratoire suscitait trouble et angoisse dans la société allemande, Frauke Petry, devenue seule maître à bord, entama un rapprochement avec le mouvement Pegida (qui organise régulièrement des marches citoyennes contre l’immigration et ’islamisation) et durcit le ton en demandant par exemple que les forces de l’ordre puissent « tirer en dernier recours sur les migrants qui rentreraient illégalement », déclaration qui provoqua un véritable tollé.

Cette stratégie, qui n’est pas sans rappeler celle du FN en France, allait porter ses fruits lors de ces élections régionales ou cette thématique fit peser tout son poids. Ainsi selon les enquêtes de l’institut Forschungsgruppe Walhen, près de deux tiers des électeurs des 3 Länder déclaraient que la question des réfugiés avait beaucoup compté dans leur vote et cette thématique arrivait même en tête des préoccupations des électeurs. Comme le montre le graphique suivant, même en Saxe-Anhalt, où la situation économique est beaucoup plus florissante que dans d’autres Länder, le thème des migrants et des demandeurs d’asile devançait très largement celui du chômage.

Non seulement, ce sujet était au cœur des préoccupations, mais de surcroît une part importante voire parfois majoritaire de la population était mécontente de la façon dont Angela Merkel le gérait. L’insatisfaction atteignait ainsi 35% en Rhénanie-Palatinat, 40% dans le Bade-Wurtemberg et 49% (contre 44% de satisfaits) en Saxe-Anhalt. On constate à la lecture de ces chiffres une corrélation entre le niveau d’insatisfaction vis-à- vis de la politique gouvernementale en matière d’immigration et l’intensité du vote en faveur de l’AfD qui atteint son paroxysme en Saxe-Anhalt et son étiage le moins élevé en Rhénanie-Palatinat. Si l’on reste dans ce Land, il est intéressant de noter qu’alors que 69% des électeurs pensaient que leur région était capable de faire face à l’arrivée des nombreux migrants, les réponses des électeurs de l’AfD étaient totalement inverses. 75% répondaient ainsi par la négative, l’électorat du mouvement populiste étant le seul à s’afficher majoritairement pessimiste sur le sujet4 .

L’inquiétude face à la capacité des régions et des pouvoirs publics à faire face à l’afflux de migrants se double dans l’électorat de l’AfD d’une autre crainte, que l’on retrouve également en France dans l’électorat du FN, celle de « l’islamisation ». En effet, et comme le montre le graphique ci-dessous, l’idée selon laquelle avec la poursuite de l’arrivée de migrants l’influence de l’islam devienne trop importante est totalement plébiscitée dans cet électorat (90%) alors que les soutiens de la CDU sont partagés (56%) et que cette opinion est minoritaire (quoique présente) dans les électorats de gauche.
 

Cette critique vis-à-vis des partis politiques traditionnels renvoie plus globalement à une insatisfaction concernant la démocratie. Ainsi, selon un sondage Infrastest-Dimap, 83% des électeurs de l’AfD en RhénaniePalatinat estiment que la démocratie fonctionne mal contre seulement 38% parmi l’ensemble des électeurs de ce Land. L’écart est tout aussi prononcé dans le Bade-Wurtemberg avec respectivement 81% et 36%.

3- L’AfD a d’abord séduit les tranches d’âge actives, les ouvriers et l’électorat masculin

Ce mécontentement concernant le système politique et démocratique se double dans une partie de cet électorat d’une frustration économique. Dans le très prospère Bade-Wurtemberg, seuls 18% des électeurs perçoivent comme mauvaise leur situation économique personnelle mais cette proportion est deux fois plus élevée parmi les électeurs de l’AfD (35%). En Saxe-Anhalt, où les difficultés économiques sont plus importantes, 28% de la population se définit comme étant dans une mauvaise situation économique mais, là-aussi, ce sentiment est encore plus répandu dans l’électorat du parti de Frauke Petry (40%).

En cohérence avec ces résultats, l’analyse de l’audience de l’AfD par catégorie socio-professionnelles indique un survote important parmi les ouvriers. Comme le montrent les deux graphiques suivants, c’est dans cette classe sociale que l’AfD a obtenu son meilleur résultat avec 37% en Saxe-Anhalt et 30% dans le BadeWurtemberg. Les scores sont quasi-identiques parmi les chômeurs (38% et 32%). Mais si l’AfD enregistre des performances très élevées dans les milieux populaires, son audience, comme celle du FN en France, est loin d’être négligeable dans les autres catégories de la population. Elle capte ainsi par exemple 23% des voix des indépendants et 22% des employés en Saxe-Anhalt et 17% et 13% dans les mêmes catégories dans le BadeWurtemberg.

Dans ces deux Länder, les fonctionnaires et les retraités constituent les deux catégories qui ont le mieux résisté à la percée de l’AfD. C’est assez logique dans le sens où il s’agit des deux groupes les plus protégés sur le plan économique, social et culturel. Car comme le remarque Robert Pausch5 , l’AfD a d’abord répondu à l’inquiétude des couches fragilisées par la mondialisation et la modernisation de la société. Pour ces électeurs, la crise des migrants apparaît comme le point culminant d’une série d’évolutions inquiétantes. On retrouve ici la convergence des trois types d’insécurité : physique, économique et culturelle pesant sur certaines catégories de la population qui en France se tournent vers le FN et en Allemagne désormais vers l’AfD.

A l’instar de ce que l’on observe en France, c’est également parmi les tranches d’âge actives (qui cumulent pression professionnelle et responsabilité familiale) que la formation populiste a obtenu ses meilleurs résultats. Le vote AfD n’est donc pas principalement ni la traduction d’une révolte juvénile ni celle d’une crispation réactionnaire des seniors. Ce vote émane d’abord des trentenaires et des quadras.

La combinaison de la catégorie socio-professionnelle et de l’analyse par tranche d’âge se trouve synthétisée dans la stratification du vote selon le niveau de diplôme. Compte-tenu de la démocratisation progressive de l’enseignement supérieur, les seniors sont surreprésentés parmi les peu diplômés quand les plus jeunes se situent davantage parmi les plus diplômés. C’est également dans cette catégorie que se retrouvent les CSP+. A l’inverse, les tranches d’âge intermédiaires mais également les petites classes moyennes et les salariés disposant d’une formation technique (et ils sont nombreux en Allemagne et c’est chez eux que la crainte du déclassement est la plus répandue) vont être davantage concentrés parmi les personnes ayant un niveau de diplôme intermédiaire. Or d’après les enquêtes d’Infratest–Dimap, c’est précisément dans cette catégorie de que l’AfD a fait ses meilleurs résultats dans le Bade-Wurtemberg comme en Saxe.

Le clivage catégories protégées/ catégories exposées ou gagnants versus perdants de la mondialisation se décline également géographiquement. En Saxe-Anhalt par exemple, l’AfD n’obtient que 17,3% dans la seconde circonscription de Halle, 13,1% dans la première circonscription de cette ville et 13,3% dans la seconde circonscription de Magdebourg, soit quasiment deux fois moins que la moyenne régionale. Ces territoires correspondent au cœur des principales agglomérations du Land, où se concentre le capital économique et culturel. Et à l’inverse, c’est dans les circonscriptions qui recouvrent les zones rurales ou les vieux bassins industriels que l’AfD a rencontré le plus d’écho.

Si la sociologie et les motivations du vote AfD présentent des similitudes importantes avec ce que nous connaissons avec le FN en France, un autre parallèle se fait jour en ce qui concerne le clivage homme/femme. Comme le FN il y a quelques années (c’est moins vrai aujourd’hui avec l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du parti), l’AfD est très sensible au gender gap. Selon les données de Forschungsgruppe Wahlen, son score a par exemple été de 15% chez les hommes contre seulement 9% chez les femmes en Rhénanie-Palatinat et un différentiel similaire se retrouve en Saxe-Anhalt avec 28% dans l’électorat masculin contre 20% seulement dans l’électorat féminin qui se retrouve moins dans le choix des thématiques et dans le style employé par les leaders de la formation populiste.

4-Des électeurs qui proviennent d’horizons divers

On a vu que l’AfD avait été capable d’obtenir des résultats élevés tant à l’ouest qu’à l’est et dans les différentes catégories sociales. Il semble que le mouvement populiste ait également agrégé des électeurs provenant d’horizons politiques très divers. Le premier constat qui frappe est le fait que la percée de l’AfD se soit accompagnée d’une hausse sensible de la participation. Dans les 3 Länder, l’abstention a reculé en moyenne de 10 points et l’AfD a su sortir de l’abstention toute une partie de l’électorat qui ne se retrouvait plus dans l’offre politique traditionnelle. Selon Infrastest-Dimap, elle a recueilli le soutien de 100 000 exabstentionnistes en Saxe-Anhalt, ce groupe représentant près de 40% de son électorat. La proportion est un peu moins élevée mais toute aussi significative dans le Bade-Wurtemberg avec le vote de 210 000 exabstentionnistes qui ont pesé pour 28% de son électorat.

A ces bataillons fournis d’anciens abstentionnistes, sont venus s’agréger des électeurs de la CDU dans des proportions variables selon les Länder. Les électeurs qui avaient voté pour la CDU en 2011 et qui ont cette fois basculé vers l’AfD ont compté pour 15% des voix de ce parti en Saxe-Anhalt, mais ce niveau s’est élevé à 25% (soit 190 000 voix) dans le très conservateur Bade-Wurtemberg. Dans ce Land, les ressorts du basculement de ces électeurs chrétiens-démocrates sont très clairs. 75% d’entre eux déclarent que la question des migrants a beaucoup compté dans leur choix, devant la sécurité (38%), la justice sociale (29%) et la situation économique et l’emploi (22%). C’est donc bien sur la question centrale de l’immigration, et dans une moindre mesure de la sécurité, que ces transferts de voix se sont opérés.

Mais la dynamique AfD ne s’est pas nourrie que de l’apport d’abstentionnistes ou d’électeurs de droite. Le mouvement populiste est également parvenu à mordre à gauche de l’échiquier politique. Dans le BadeWurtemberg par exemple, 90 000 électeurs qui avaient voté SPD en 2011 ont cette fois glissé un bulletin AfD dans l’urne et ils ont représenté 12% de ce nouvel électorat. En Saxe-Anhalt, les reports ont été plus significatifs encore, puisque parmi les électeurs de l’AfD, on a compté 8% d’électeurs du SPD en 2011 et 11% d’électeurs de Die Linke du précédent scrutin6 . Les transferts de la gauche sont donc réels et variables d’un territoire à l’autre, ce qui démontre bien la nature tout terrain de ce mouvement, mais ces chiffres n’éclairent qu’une partie du phénomène. En effet, comme l’indique Robert Pausch, parmi les très nombreux abstentionnistes qui ont choisi de voter pour l’AfD, on compte une part significative d’anciens électeurs traditionnels du SPD, qui ont longtemps voté pour ce parti mais s’en sont éloignés à la fin des années Schröder. La politique de réforme du marché du travail et de la protection sociale (Agenda 21) menée à l’époque, est venue sceller le divorce entre un SPD devenu social-libéral et toute une partie de son électorat salarié et ouvrier, qui constituait par l’intermédiaire des syndicats dont IG Metal, le cœur traditionnel de son électorat. Dès lors, ces électeurs qui ne se reconnaissaient plus et ne se sentaient plus défendus par ce parti qui fut longtemps le leur, se réfugièrent dans l’abstention ou dans un vote intermittent et erratique. Il semble que sous l’effet de la crise des migrants, ils aient trouvé dans l’AfD un nouveau parti de substitution. Quelques exemples illustrent bien ce basculement notamment dans le Bade-Wurtemberg. Dans la circonscription de Mannheim-1, territoire à forte identité et tradition industrielle et fief historique du SPD, c’est un candidat de l’AfD qui est arrivé en tête et à Freiburg, le SPD a vu son score passer de 30% à 15% en 5 ans dans les quartiers ouvriers de Landwasser et Weignarten quand l’AfD y obtenait plus de 20%.

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