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©LUDOVIC MARIN / AFP

Tournée mémorielle

Visite dans l’Aude et tournée du 11 novembre : Macron part à la reconquête des Français mais qui de lui, Hollande ou Sarkozy pourrait le mieux réussir à « renouer » ?

Début novembre, le président de la République se rendra sur le terrain dans l'Est et le Nord de la France pour une « itinérance mémorielle » d'une semaine destinée à commémorer le centenaire de la fin de la Grande Guerre. A mi-chemin de la pénitence et de l'incarnation de la Nation, Emmanuel Macron cherchera à renouer le fil avec les Français. Mais à dire vrai, on voit mal comment il pourrait s'y prendre.

Maxime Tandonnet

Maxime Tandonnet

Maxime Tandonnet, universitaire, essayiste, auteur de nombreux ouvrages, dont Histoire des Présidents de la République (Perrin 2013 et 2017)

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Atlantico : Une semaine sur le terrain pour entretenir la mémoire de la Nation en péril, est-ce aussi une façon de retisser le récit de l'Homme providentiel, au carrefour du passé et de l'avenir, lorsque les conditions d'une véritable crise ne sont pas présentes ?

Maxime Tandonnet : Oui, c'est vrai, on peut parler d'un retour aux fondamentaux de la présidence de la République. L'été fut dévastateur pour l'image présidentielle avec les photos de la fête de la musique et de Saint-Martin, l'affaire Benalla. Cette démarche vise à tenter de revenir à l'idée d'un chef de l'Etat incarnant la nation. Le président Macron, comme lui-même l'a déclaré, se veut personnage de roman. Au printemps dernier, il déclarait à la Nouvelle revue française: "Je suis l'émanation du goût du peuple français pour le romanesque".  "En politique, ajoutait-il, les Français aiment qu'il y ait une histoire, j'en suis la preuve vivante." A travers cette "itinérence mémorielle", il veut renouer avec le lien traditionnel entre les présidents de la République et le peuple. Les déplacements de plusieurs jours dans les régions étaient une pratique courante des chefs de l'Etat de la IIIe République qui entendaient ainsi marquer leur lien direct avec les Français. Le président Macron et en chute libre dans les sondages d'opinion (29% de satisfaits selon IFOP-JDD). Il tente ainsi une opération de réconciliation avec le pays. 

Mardi dernier, durant l'allocution présidentielle adressée directement aux Français, s'est fait sentir une vision de la société française, cette « Nation aux milles fils tendus », plus organiciste qu'à l'accoutumé. Pour un Emmanuel Macron, souverain qui voulait réinventer le contrat social, à quoi tient cette main tendue aux pouvoirs intermédiaires ?

Que signifie cette formule? Les "mille fils tendus" évoquent  la complexité d'un pays, la multitude de ses réseaux et les tensions qui le traversent. Elle renvoie sans doute à la prise de conscience des dégâts sur l'opinion des mesures fiscales prises à l'encontre d'une catégorie: les retraités. La France d'aujourd'hui, signifie-t-elle, ne peut pas se réduire à un peuple monolithique et toutes les composantes de sa population doivent être prises en compte. Peut-être faut-il y voir une conception anglo-saxonne de la société. Nous ne sommes plus dans la logique d'un citoyen unique et interchangeable, en liaison direct avec l'Etat. Dans cette approche, le pays se compose de structures intermédiaires, de communautés,  et de régions. Il se présente comme un puzzle et le rôle des dirigeants politiques est de s'y adapter. L'Etat ne parle pas qu'à des individus anonymes, mais à des collectivités, des religions, des groupes sociaux. On pourrait y voir une rupture avec la tradition jacobine française de la république indivisible, ou le choix de Montesquieu contre Rousseau. Pour le chef de l'Etat, cette conception des choses est aussi une manière de vouloir se relégitimiser: il se présente comme le trait d'union qui transcende cette fragmentation du pays. On en revient à la vision du sauveur providentiel: l'image présidentielle comme miroir inversé du puzzle ou du chaos français. 

Un sondage récent consacré à la politique économique d'Emmanuel Macron a révélé l’abîme qui sépare désormais l'optimisme gouvernemental dans la conduite des réformes de sa perception par les Français. Entre promesse d'écoute et de correction, et intransigeance sur le cap à tenir, comment le président doit-il manier l'économique et le symbolique pour réparer la fracture ?

Le chef de l'Etat se présente lui-même en héros, incarnant la modernité et le bien post-frontières, en guerre contre le mal nationaliste ou populiste qui est censé ronger l'Europe. Or, cette image sur laquelle il tente de bâtir le roman de son quinquennat conduit  à une impasse. Elle déchire le pays, alors que le rôle d'un président est d'exprimer son unité, et elle méprise les bonnes raisons du désespoir ou de l'angoisse d'une partie de la population qui se sent déclassée. Dans ce schéma, les réformes n'ont pas d'intérêt en soi. Peu importe qu'elles soient utiles ou inutiles, bonnes ou mauvaises: elles comptent à travers leur impact sur l'image de modernisateur du président. Cette extrême personnalisation du pouvoir est un exercice dangereux. Dans le monde moderne, celui des réseaux sociaux, de la transparence absolue, rien n'est plus fragile qu'une image personnelle. Il suffit d'une photo, ou scène filmée sur un téléphone portable, puis balancée sur twitter et soudain, l'image du héros se trouve désintégrée. Et celui qui revendique le statut de héros national devient presque mécaniquement le contraire, figure du bouc émissaire ou du paria national. L'unité du pays se reconstitue de la manière la plus négative et superficielle, non pas avec lui, mais contre lui. Justement, la politique est entièrement à réinventer. Pour retrouver une crédibilité à l'avenir, il lui faudra quitter les oripeaux de la représentation symbolique et de la communication à outrance pour en revenir à ses fondements: non pas l'adoration ou le lynchage d'un personnage, mais le gouvernement de la cité; non pas l'agitation des chimères, mais le débat d'idées et l'expression de la vérité, la confrontation des projets, et le travail laborieux en vue d'améliorer le présent et de préparer l'avenir. Vaste programme... 

Depuis l'instauration du quinquennat, aucun président n'a su tenir le bon rapport aux Français. Macron ne fait finalement pas mieux qu'Hollande et Sarkozy. Avant eux, le président durait tant qu'ils pouvaient prendre de la distance avec les affaires courantes et apparaître en phase avec le pays profond, notamment à l'occasion des cohabitations. Le Président de la Ve République sous sa forme actuelle est-il condamné à un survol du pays qui se termine invariablement par un rude atterrissage ?

Le phénomène est antérieur à celui du quinquennat. Il est très spectaculaire: depuis le début des années 1970, la cote de confiance du chef de l'Etat ne cesse de s'effondrer sur le long terme, à l'exception des quelques périodes éphémères qui suivent les élections ou lors des cohabitations où il est marginalisé. Le quinquennat à aggravé et amplifié le mouvement. En faisant coincider le mandat présidentiel avec celui de la majorité parlementaire, il fait du président de la République l'incarnation de la globalité du pouvoir politique en effaçant le rôle du Premier ministre et celui de l'Assemblée nationale. A cela s'ajoute la sur-médiatisation quotidienne de l'occupant de l'Elysée. Il devient, aux yeux de l'opinion, l'unique responsable des difficultés ou des angoisses du pays: chômage, pauvreté, insécurité, déclin scolaire, flux migratoires...  Pourtant, il n'est pas certain que la chute de la fonction présidentielle soit une fatalité. Il faudrait, pour essayer d'en sortir, un chef de l'Etat assez visionnaire pour prendre du recul, de la hauteur, de la discrétion, et faire le choix de l'intérêt général contre le culte du moi, notamment en s'en remettant délibérément à un gouvernement responsable devant lui qui aurait toute lattitude pour agir sur le plan de la politique intérieure, économique, sociale et sécuritaire, quitte à rendre des comptes au président  au bout de quelques années. Pourtant, c'est très compliqué et une telle hypothèse se heurte à la difficultés de trouver dans la classe politique des hommes ou femmes à la fois compétents, désintéressés, et surtout, volontaires. 

A-t-on des exemples sous la cinquième de présidents ayant réussi à renouer le fil avec les Français ? Comment s'y sont-ils pris ? 

Jamais au cours d'un même mandat, dans des conditions d'exercice normal de la fonction présidentielle. C'est très frappant depuis 2002. Sur les quinquennats de Jacques Chirac, de Nicolas Sarkozy, de François Hollande, puis d'Emmanuel Macron, la chute de la cote de confiance présidentielle est une constante. Elle peut-être interrompue par des soubresauts. Les attentats terroristes de 2015 et 2016 ont provoqué un mouvement de solidarité autour de François Hollande, mais il fut extrêmement éphémère.  La confiance perdue ne se regagne jamais au cours d'un même quinquennat, pour des raisons qui tiennent à la psychologie collective. L'expérience du passé montre qu'un chef de l'Etat peut renouer le fil avec les Français dans deux circonstances. D'abord dans les cohabitations avec une majorité et un gouvernement du bord politique opposé: dès lors, le chef de l'Etat, marginalisé, n'est plus considéré comme le responsable des mauvaises nouvelles... En dehors de ce cas d'espèce, rendu improbable par le quinquennat, l'autre manière de renouer avec les Français est le renouvellement de la légitimité démocratique: Giscard d'Estaing, après sa victoire aux législatives en 1978, Mitterrand et Chirac après leur réélection en 1988 et 2002, qui furent toutefois permises par la cohabitation... On peut imaginer que si l'actuel chef de l'Etat souhaite  renouer avec les Français, tenter de rompre avec la malédiction élyséenne et éviter une fin comparable à celle de M. Hollande, il tentera de renouveler sa légitimité par la voie démocratique: référendum dans lequel il engagerait sa responsabilité ou législatives anticipées. Le risque est bien entendu colossal... 

 

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