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Tempête sur les César : ces fondamentaux de la nature humaine que ne comprennent pas les guérilleros de la justice morale

Si les combats pour plus d'égalité et moins de violences (sexuelles, raciales, etc.) sont légitimes, la méthode utilisée par certains progressistes - notamment en faisant de ces combats un absolu moral - peut être contreproductif.

Jean-Cassien Billier

Jean-Cassien Billier

Jean-Cassien Billier est maître de conférences de philosophie politique et philosophie morale à l'université Paris IV-Sorbonne.

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Atlantico : Alors que tout le monde se bat contre les violences sexuelles, raciales etc., et à juste titre, les méthodes prônées par les "progressistes" (notamment dans l'affaire Polanski) sont-elles efficaces ?

Jean-Cassier Billier : Tout le monde ne se bat pas, ou du moins tout le monde ne se bat pas suffisamment, hélas, contre les violences sexuelles. Il est donc parfaitement pertinent de promouvoir le combat contre celles-ci. Il n’existe évidemment aucune bonne raison pour justifier ou excuser les violences sexuelles. Il faut cependant ajouter à ceci deux remarques.

La première est que ce combat, qui vise à faire reculer autant que possible les violences sexuelles et dans le même temps toutes les autres violences liées à des structures de domination, est profondément juste. Mais faire reculer autant que possible ne signifie pas les faire disparaître miraculeusement, sauf à imaginer que l’être humain pourrait devenir subitement entièrement bon. Les derniers millénaires nous ont donné quelques raisons de douter d’un tel miracle. Cela ne signifie pas non plus que les violences sexuelles soient les seules à combattre, en dépit de leur gravité. C’est donc un combat à mener lucidement, en visant un perfectionnement moral de nous-mêmes : nous devons devenir individuellement et collectivement meilleurs (qui pourrait soutenir que faire reculer le racisme ou le sexisme, n’est pas un progrès proprement moral ?), mais nous n’en resterons pas moins foncièrement imparfaits. Eviter un moralisme naïf sur ce point consiste à éviter d’imaginer que les héros des nécessaires combats moraux incarnent à la perfection un Bien intégral. Ceci n’est en rien une critique : il est au contraire extrêmement rassurant que le combat en faveur du Bien soit inévitablement mené par des combattants aussi imparfaits que nous-mêmes, dont l’une des principales qualités morales devrait toujours être la conscience aigüe de leur imperfection. Rien n’est plus ruineux pour la morale que l’idée qu’il existe de parfaits héros moraux : cela a tout de suite une odeur de Tartuffe ou de héros soviétique.

La seconde est que la méthode de combat doit être efficace. Ce qui est troublant dans cette nouvelle affaire Polanski, c’est qu’elle s’inscrit en faux contre la thèse somme toute très raisonnable défendue par Proust dans son célèbre Contre Sainte-Beuve : l’artiste n’est pas l’œuvre, et vice versa. Il faut donc accepter une certaine indépendance de l’œuvre d’art. Un artiste peut être, en tant que personne, moralement abject. Son œuvre n’est demeure pas moins une œuvre que nous devrions appréhender indépendamment de sa personne. En pratique, distinguer très nettement la personne de l’artiste et l’œuvre peut s’avérer difficile : profiter d’une cérémonie dans laquelle le dernier film de Roman Polanski est nominé pour protester contre sa personne n’est pas une mauvaise idée. C’est une bonne stratégie pour promouvoir la lutte contre les violences sexuelles : le reste du temps, il est assurément plus difficile de donner aussi une grande visibilité à la condamnation morale des faits reprochés à Roman Polanski en tant que personne. Mais il faudrait idéalement que la protestation ne porte que sur la personne et demeure à l’extérieur de l’œuvre. Car l’indépendance de l’œuvre d’art à l’égard de son créateur, et surtout des qualités morales de ce dernier, est tout simplement un fait : un artiste aux qualités morales louables peut produire des œuvres médiocres ou nulles ; un artiste peu recommandable, ou même carrément abject, en tant que personne, peut produire des œuvres géniales. C’est un fait embarrassant mais inéliminable. Protester contre un honneur fait à l’œuvre d’un point de vue artistique au nom des turpitudes morales de son créateur est certes un moyen simple pour faire parler de ce combat, mais qui a le grave défaut de reposer sur une erreur : l’œuvre n’est pas son créateur. Sans compter le fait que dans le cas d’un film, quelle que soit l’ampleur du talent artistique du réalisateur, l’œuvre est collective et découle largement aussi du talent des acteurs, sans compter de celui des cadreurs, etc. Dans un monde idéalisé on pourrait imaginer une manifestation aux portes de la cérémonie prônant tout la fois la libre appréciation esthétique du film par un jury et une virulente condamnation morale des actes reprochés à son réalisateur. Car ce qu’on lui reproche, ce n’est pas de faire des films. Et moins encore de faire un film qui promeut la lutte tout aussi nécessaire contre l’antisémitisme. Etant entendu que cette dernière caractéristique n’apporte ni ne soustrait rien à l’aspect artistique du film en question : les thèses moralement justes ne font pas forcément les bons films, pas plus que les bons sentiments ne font, en général, les bonnes œuvres d’art. La méthode adoptée, celle qui condamne indirectement le film pour condamner l’artiste, est-elle efficace ? Pas sûr du tout. Elle risque de donner l’impression d’une moralisation excessive dans sa portée, suggérant de brûler (symboliquement du moins) les œuvres des créateurs immoraux non dans leur art, mais dans leur vie personnelle. Or il ne faut pas tout confondre. Car cette confusion est de nature à susciter en retour un rejet pour « moralisme » de cette lutte, ce qui serait vraiment dommage au regard de l’urgence et de la justesse absolues de ce qui est combattu : les chiffres connus sur les violences faites aux femmes dans les sociétés contemporaines sont, on le sait, absolument consternants. L’excès de condamnation morale, si elle s’étend du créateur à sa création, comporte donc le risque donc d’affaiblir une lutte morale légitime et juste, si elle sait toutefois viser juste.

L'abus de politiquement correct et le fait d'en faire un impératif moral n'est-il pas en train d'affaiblir ces combats ?

L’abus du politiquement correct peut effectivement affaiblir des combats moralement justes. Il est très malaisé de fixer des critères sur la valeur proprement artistique d’une création, mais cette évaluation devrait demeurer essentiellement indépendante de l’auscultation des qualités morales de son créateur. L’affaire Polanski, qui met en jeu le rapport créateur-création, est loin de faire partie des cas les plus difficiles. Ces derniers apparaissent lorsque c’est l’œuvre elle-même qui véhicule des messages hautement controversés, ambigus ou tout simplement indéfendable d’un point de vue moral. Un film admirable d’un point de vue esthétique peut dans le même temps prôner de façon directe ou indirecte la violence masculine contre les femmes ou n’importe quelle autre attitude ou n’importe quel acte moralement indéfendable. Le problème, c’est qu’une moralisation absolue de l’art faite d’autorité (celle de la censure étatique ou religieuse) serait une tâche aussi infinie qu’absurde et délétère, dont on sait qu’elle ne pourrait produire qu’un catéchisme insipide et signer la mort de l’art. Que l’art soit (et pas seulement certains artistes) partiellement immoral indique simplement qu’il est à notre image. Si la censure morale de l’art ne peut être exercée par une institution étatique ou religieuse, reste que la société civile est parfaitement habilitée à exercer son pouvoir de protestation contre des œuvres en s’en détournant ou en les critiquant. Mais il serait effroyable que ce pouvoir soit exercé en tentant de les interdire ou, pire, de les détruire. Paradoxe : la liberté si légitime de la société civile dans l’exercice de la raison publique pour protester contre un crime moral court aussi le risque de tourner au lynchage moral d’un homme, même (voire surtout) lorsque de très fortes présomptions existent sur la culpabilité de celui-ci. Or le lynchage n’est pas la justice. Il faut le plus souvent que celle-ci passe par une institution, certes elle-même imparfaite, qui pourra établir avec exactitude la culpabilité et donner une voix à la défense. Dans des pays où les violences faites aux femmes sont poursuivies pénalement, la juste voix de la société civile doit savoir aussi accepter d’être relayée par l’institution judiciaire. La déception possible de certains procureurs moraux devant le fait que l’homme accusé des pires turpitudes a droit à un avocat est le juste prix à payer pour éviter l’horrible dérive vers une dictature morale qui ne rencontrerait jamais de limites. Une telle dérive viderait les combats moraux de leur sens.

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