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©PHILIPPE DESMAZES / AFP

L'impossible Budget 2021

Récession Covid : le grand écart s'accentue entre ceux qui vont bien et ceux qui coulent

Prévoir 2021 est devenu infaisable, alors que la France fait face à deux risques : le creusement de tous les déficits et le grand écart des situations et des évolutions, avec leurs séquelles.

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Bientôt 1 million de cas de COVID-19 en France, septième pays au monde touché en valeur absolue. Prévoir 2021 est devenu infaisable mais indispensable, si l’on avertit fermement des deux risques en cours : le creusement de tous les déficits, le grand écart des situations et des évolutions, avec leurs séquelles. Parlons donc plutôt de « cadrages flexibles » pour le Budget avec les Projets de loi de finances, cadrages à refaire régulièrement, et profitons-en pour alerter sur les deux risques qui augmentent : le dérapage de tous les comptes (déficit public, Sécurité Sociale, retraites, Allocations chômage, comptes extérieurs), en même temps que l’éclatement de toutes les situations, entre celles qui vont étonnamment mieux et celles qui plongent.

On peut toujours s’inquiéter des risques liberticides du masque, du couvre-feu ou de StopCovid, devenu TousAntiCovid. Mais mieux vaudrait admettre que la résurgence actuelle du virus vient du non-respect des « gestes barrières », autrement dit de l’exercice de la liberté de certains au détriment de celle des autres, et pas seulement les personnes âgées.... Alors, le consommateur français va redoubler d’inquiétude, moins consommer de services mais se faire livrer sa nourriture de base, une activité en grande expansion, ne plus voyager, ni aller au cinéma ou au café, mais bricoler plus et s’équiper pour télétravailler, autre activité en expansion. Aucun plaisir d’acheter des chaussures ou un vêtement avec un masque : attendons et faisons autre chose, plus adapté à la situation et à nos craintes. Donc, si nous consommons moins, sauf les dépenses courantes, nous épargnons plus. Et si la pandémie continue, voire empire ? A la liberté irresponsable de ceux qui ne respectent pas les « gestes barrières » répond la liberté du consommateur inquiet qui épargne : ces deux « libertés » nous précipitent dans une crise durable. Comment en sort-on ?

La résurgence du virus est manifeste, avec l’idée de tout faire pour « sauver Noël », mais sans le dire ! Pourquoi ne pas dire la vérité et nous mettre devant nos responsabilités ? 42 000 cas de COVID-19 le 22 octobre, nous sommes très loin du maximum de 7 578 cas le 31 mars (source Wordometer). Voilà un couvre-feu en Ile de France et dans huit métropoles puis étendu, puis 54 départements qui y sont désormais astreints. Le virus revient en France comme en Espagne, en Allemagne, au Royaume-Uni. Ro le taux de propagation du virus est actuellement ici de 1,5, autrement dit une personne infectée en contamine 1,5, le virus se propage de façon exponentielle. Cest certes moins vite que fin septembre (1,6), mais plus qu’en mai (0,8). Or faire chute Ro est le seul moyen pour faire disparaître le virus, en arrivant à un chiffre de contamination très faible.

Les chiffres du COVID-19, entre fêtes et freinages, avec l’objectif de Noël

(Source : Qualitiso, le blog des dispositifs médicaux)

En 2020 en France, les lois de finance courent après la pandémie. Depuis la loi de finance présentée en début d’année, nous en sommes à trois lois de finance rectificatives en 2020. La dernière date actualise les prévisions économiques pour 2020 avec une prévision de croissance révisée à -11% pour 2020. Le déficit public officiellement annoncé atteint alors 225 milliards d'euros, soit 11,5% du PIB, contre 9,1% dans la deuxième loi de finance rectificative du 25 avril 2020, 3,9% dans la première du 23 mars 2020 et 2,2 % dans la loi initiale pour 2020. Officiellement toujours, la dette française atteindrait 121% du PIB en 2020. On connaît l’histoire : l’inquiétude naît au premier trimestre (-5,9%), puis éclate au deuxième (-13,8%), une sorte de reprise suivrait (+16% ?) mais le quatrième trimestre montre un arrêt : 0%, sauf une baisse. Nous avons été intoxiqués par l’image d’une reprise en V, une chute vite réparée, sans séquelle.

Mais l’analyse de la reprise en V était doublement fausse car elle oubliait les dissymétries entre biens et services, à la fois dans la descente et dans la remontée. Face à un choc sanitaire, devant une maladie transmissible surtout par air, c’est la proximité qui fait naître le risque, donc les services qui sont en jeu et peuvent s’arrêter immédiatement. On peut travailler en usine et au bureau, moyennant des ajustements et des surcoûts, mais on ne va plus au cinéma. La descente des services peut ainsi aller à 80 ou 90% dans l’hôtellerie ou l’aviation, elle sera moindre (de 10 à 20%) dans l’industrie. C’est alors qu’apparaît la deuxième dissymétrie : celle de la reprise. Toutes les activités sont touchées, plus dans les services que dans l’industrie en général, évidemment plus en fonction des solidités financières des entreprises, de leurs parts de marché, de leur notoriété et de l’innovation qu’elles manifestent, donc de leurs marges. Les petits hôtels et restaurants, les petites boutiques dans les centres villes régulièrement visités par les « gilets jaunes » ont peu d’espoir de remontée. Si rien ne va mieux bientôt, ils se vendront, à perte, à des marchands de biens qui les transformeront en logements. Ajoutons qu’il est inutile de prolonger les chômages partiels pour certains métiers, mieux vaut encourager et financer des changements d’activité. Et donc le dire.

L’éventail des reprises : les K

Pour 2021, l’exercice officiel de prévision du Budget est poliment jugé « plausible » par le Haut Conseil des Finances Publiques, ce qui en dit long. En effet, le cadrage du gouvernement dans sa loi de finance de septembre annonce une baisse de 10% du PIB en 2020 suivie d’une reprise de 8% en 2021. Cette prévision peut sembler étrange, car elle est plus pessimiste pour 2020 que celles de l’OCDE et du Consensus des économistes (-9,6%) et même que la Banque de France (-8,7%), mais plus optimiste que tous pour la reprise de 2021 : 8% ! L’explication est simple : une baisse officielle plus grave permet un rebond officiel plus fort !

Mais, encore une fois, cette prévision globale ne prend en compte ni la remontée actuelle des chiffres de propagation du virus que l’on constate partout en Europe, ni surtout ses effets différenciés. Ils sont sanitaires, économiques avec la montée de l’épargne, sociaux avec les fermetures totales ou partielles de commerces et d’entreprises et surtout psychologiques. Ce sont eux qui pèsent sur les comportements des consommateurs et sur les décisions des patrons, pour investir et embaucher. Inutile de chercher un « nouveau normal », il y aura des cassures : mieux vaut aider à changer que mal réparer. C’est parce que les évolutions des comportements sont partout de plus en plus divergentes, à la hausse et à la baisse, que la croissance « globale » est menacée. Il vaudrait mieux le dire et rendre plus lisible la stratégie en cours, plutôt que d’avancer des chiffres moyens qui masquent les écarts croissants des situations que nous allons vivre. Alors aider ceux qui s’en sortent et aider en changer ceux qui, déjà fragiles, sont frappés par le COVID-19, ça c’est une relance !

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