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Premier "flic" de France : le jour où Christophe Castaner est devenu ministre de l’Intérieur

Pauline Théveniaud et Jérémy Marot publient "Le kéké de la République" aux éditions Plon. Qui se cache derrière Christophe Castaner ? Il y a trois ans encore, ce nom était inconnu du grand public. Christophe Castaner est un rescapé de l'ancien monde, propulsé ministre de l'Intérieur dans le sillage d'un président à la trajectoire de comète. Extrait 1/2.

Pauline Théveniaud

Pauline Théveniaud

Pauline Théveniaud est reporter au service Politique du Parisien.  

Voir la bio »Jérémy Marot

Jérémy Marot

Jérémy Marot est reporter au service politique de l'Agence France Presse (AFP), chargée du suivi de La République en marche, après avoir couvert la campagne présidentielle d'Emmanuel Macron depuis octobre 2016. 

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Assis à la gauche du Premier ministre, au premier rang de l’hémicycle, Christophe Castaner observe, tout à la fois grave et électrifié, l’agitation qui s’empare de l’Assemblée nationale. Les bancs de droite comme de gauche s’amusent de voir le navire macroniste, si fier et sûr de lui, tanguer sur les eaux houleuses de l’actualité. Ce mardi 2 octobre 2018, la confusion est totale. La veille, le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, a présenté sa démission à Emmanuel Macron afin de se libérer pour les municipales de Lyon. Mais le chef de l’État pense avoir rattrapé son vieux grognard par la manche. On en est là, à l’heure où, depuis le perchoir, Richard Ferrand ouvre la séance des questions au gouvernement. Seulement, « Gégé », comme on l’appelle en Macronie, manque à l’appel. Le député de droite Éric Ciotti ouvre le feu. « Y a-t il un pilote place Beauvau ? » Ses collègues déchaînés embraient. « Quel cinéma ! », « Peut-on le joindre par Skype ? », « Ils séquestrent le ministre de l’Intérieur ! », « Libérez Collomb ! » Édouard Philippe, costume gris et boutons de manchettes aux couleurs du drapeau français, tente de colmater les brèches, tandis que Manuel Valls, qui fait ce jour-là ses adieux à la politique française direction Barcelone, constate, consterné, les dégâts. Peu avant 16  heures, c’est la débandade. Gérard Collomb maintient sa démission dans une interview accordée au Figaro au moment du pousse-café. Cela, le Premier ministre l’apprend, comme le grand public, sur l’écran de son smartphone. Édouard Philippe se tourne aussitôt vers Castaner. « J’espère que tu n’as rien de prévu ce soir… –  Non », répond le secrétaire d’État en charge des Relations avec le Parlement, convaincu qu’il tient sa chance. Juste avant de se rendre au Parlement, il a déjà poussé ses pions auprès du Président, à l’occasion d’un déjeuner en tête à tête à l’Élysée. Christophe Castaner est persuadé d’être le mieux placé. Le vivier est si restreint… La fenêtre s’ouvre un peu plus tôt que prévu dans son calendrier personnel. « J’avais intégré cela dans mon logiciel, et pas du tout un remaniement en octobre », témoigne-t il. Il pensait conduire le parti jusqu’aux élections européennes de mai 2019, mais tant pis. Dans sa manche, un seul atout, susceptible cependant de tout emporter, sa loyauté et son dévouement envers Emmanuel Macron. « Le seul sujet, c’est la confiance, résume un proche du Président. Quand on est à Beauvau, on sait tout sur tout. Le moindre truc qui se passe. Ça ne peut pas être quelqu’un en qui le Président n’a pas une confiance absolue. Point barre. » L’ancien « premier flic » de Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux, abonde. « C’est un poste pour lequel, si l’on veut être efficace, il faut qu’il y ait une fluidité totale avec l’Élysée. » Et puis, le pouvoir n’en a pas terminé avec les affres de l’affaire Benalla, survenue à l’été 2018. Le climat est à la suspicion entre l’exécutif et certains cercles au sein de la préfecture de police de Paris, accusés d’avoir réglé leurs comptes et alimenté le grand déballage. « Le Président se dit que c’est tellement le bordel qu’il faut nommer à Beauvau quelqu’un qui est vu comme proche de lui et soit extérieur aux jeux de lutte à la préfecture de police », détaille un conseiller d’Emmanuel Macron. Mais alors qu’au fil du temps l’extrême sensibilité du poste s’est encore accrue à mesure qu’enflait la menace terroriste, la candidature Castaner bute sur ses faiblesses, son manque de connaissances techniques et de réseaux dans les forces de l’ordre ou les arcanes de la haute administration comme le corps préfectoral. Et puis sa nomination engendrerait un nouveau bonneteau à la tête du parti et au gouvernement. « Il faut refaire de la RH, ça prend deux à trois semaines, et dans ce cas-là tout le monde lève le crayon dans le gouvernement, entourage compris, glisse un stratège. Ça paralyse tout, ce genre de truc. » 

S’il veut Beauvau, il faut forcer la décision. « C’est quelqu’un qui, quand il s’est fixé un but, met tout en place pour l’atteindre. Celui qui n’a pas su qu’il était intéressé était aveugle, sourd et paralytique », s’amuse Sibeth Ndiaye. Voilà un moment qu’il évoque ce rêve auprès de ses proches ou de certains de ses pairs du gouvernement. « Il y a une chose qu’il sait faire mieux que beaucoup, c’est marteler, imposer sa volonté quand il a une envie », confie Richard Ferrand. Au point, même, d’instiller l’idée auprès d’Emmanuel Macron dès avant son élection, comme pour la mettre en germe. Récit savamment entretenu auprès des journalistes, auxquels son entourage martèle qu’il était le « M. Régalien » de la campagne présidentielle, façon de montrer que Castaner coche bien les cases du poste. Cette version, il la soutient encore aujourd’hui. « Chaque fois qu’il y a des débats, y compris face aux spécialistes de la droite, c’est moi qui y vais. » Christophe Castaner s’est effectivement rendu à une table ronde, organisée le 29 mars 2017 par le Centre d’analyse du terrorisme (CAT), un think tank créé par le chercheur Jean-Charles Brisard. « Je m’étais déjà un peu payé Éric Ciotti et ses certitudes », se targue-t il. En réalité, il s’est infiltré dans un interstice. Le conseiller Didier Casas, qui pilote le groupe de travail sur les questions régaliennes dont Castaner n’est qu’un visiteur occasionnel, était tout désigné pour intervenir devant le CAT. Mais, en cette fin mars, il est cloué au lit par une vilaine grippe. Au moment de trouver un remplaçant au pied levé, il se tourne vers le seul député à avoir manifesté de l’intérêt pour son pôle. « Je l’ai briefé en dix minutes  : le kit de survie, c’est de dire trois trucs, qui correspondent à chaque branche de la police. Il avait répété ça mot pour mot. Et, honnêtement, plutôt bien », se souvient Casas. Ce « kit de survie » est décidément bien utile, y compris en face-à-face télévisé contre Florian Philippot, homme lige de Marine Le Pen. Où l’on voit Christophe Castaner réciter la leçon d’un ton docte, sur le plateau de BFM TV. « Vous savez, dans la pratique de la police, il y a vraiment trois piliers qui lui permettent d’agir. Il y a l’intervention […], l’investigation […] et la sécurité publique. C’est cet ensemble qui permet de réduire tous les risques. » Son bagou et son air décidé font le reste. 

Au mois d’octobre 2018, se joue une scène qu’un auteur de comédie n’aurait osé situer dans le bureau d’Édouard Philippe. Ni même imaginer, étant entendu que l’on parle là d’un remaniement pour un poste de premier plan et non d’une farce sur les mariages arrangés. Dans le rôle de l’entremetteur, le Premier ministre lui-même. Dans celui des promis, Christophe Castaner, cramponné à son ambition, décrocher Beauvau, et l’ancien directeur de la police nationale, Frédéric Péchenard. Technicien reconnu, venu de la droite, ce qui ne gâche rien, et poussé par Nicolas Sarkozy, il constituerait une belle prise de guerre pour le Président. Le ballet s’orchestre à Matignon. Édouard Philippe accueille d’abord Frédéric Péchenard. Ce dernier, auquel il a été question de proposer la préfecture des Hauts-de-France, a déjà passé une succession d’entretiens, avec Emmanuel Macron, mais aussi avec le secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler. Plusieurs noms ont émergé à mesure que les jours filent, celui de l’ambitieux ministre du Budget, Gérald Darmanin, de Nicolas Revel, ancien secrétaire général adjoint de l’Élysée, proche d’Emmanuel Macron. Castaner pense avoir enfin plié le match, quand surgit l’option Péchenard.

Si Édouard Philippe reçoit l’ancien flic ce jour-là, c’est qu’un tandem, alliance des contraires s’il en est, est envisagé. Tiens, d’ailleurs, n’est-ce pas la voiture de Castaner qui pénètre dans la cour pavée ? À son tour d’être accueilli par le Premier ministre tandis que Péchenard patiente, en secret, dans un bureau mitoyen du sien. Philippe présente son plan, Castaner ses doutes. « Et là, il me dit  : ça tombe bien, il est à côté. Et là, boum, Péchenard entre ! Ce n’était pas super agréable », se souvient le lieutenant de Macron. Le chef du gouvernement se retire, laissant les deux hommes seuls, plantés là, dans son bureau, une heure ou presque, dans l’espoir qu’ils fassent connaissance. On ne saurait faire parcours, profils et caractères plus dissemblables. Frédéric Péchenard prend le temps de cet entretien impromptu pour exposer ses vues. Ses exigences, aussi. Dans le panier de la mariée, ou plu  tôt du secrétaire d’État, il souhaite trouver des décrets d’attribution pour la police et la gendarmerie, mais aussi son propre cabinet. L’entretien est cordial, « très respectueux », dira Castaner. Il ne débouche sur rien. 

À la perspective de voir débarquer un ami de Sarkozy, des alliés de poids, et de circonstance, se réveillent pour épauler le macroniste dans sa quête. Déjà sceptique sur celui de Darmanin, le patron du MoDem François Bayrou, qui exècre l’ex-Président, grimpe aux rideaux en entendant prononcer le nom de Frédéric Péchenard. Les Marcheurs des premiers jours, aussi, tiquent. Leur père et DRH à tous, Philippe Grangeon, n’est pas allant. « Christophe était quelque part le seul, parmi les historiques restants, en mesure d’occuper le poste », insiste un familier du Président. Le vrai frein se situe à Matignon. Édouard Philippe est dubitatif. Une circonspection difficile à avaler pour Castaner qui, par calcul ou sincérité, avait pris soin d’accueillir ce fils d’Alain Juppé à bras ouverts. « J’ai eu le sentiment de ne pas être totalement soutenu », confie le ministre. Lui-même bombardé chef du gouvernement en quelques semaines, alors qu’il n’était encore qu’un député de droite orphelin après l’échec de son mentor à la primaire, Philippe s’interroge. La marche n’est-elle pas trop élevée pour l’élu de Forcalquier ? Les échos de la presse adjoignent l’irritation au scepticisme. Dans les couloirs de Matignon, on soupçonne fortement Castaner d’alimenter cette chronique. Lui fulmine en lisant dans les journaux qu’il menace de démissionner dans le cas où il n’obtiendrait pas l’Intérieur. « Ça sent le Darmanin ! », s’agace-t il auprès d’un proche. Il doit aussi travailler à enterrer une idée de Richard Ferrand : le propulser à la tête d’un grand ministère de la Cohésion des territoires. Quitte à délaisser séance tenante et télé  phone en main un dîner, afin de plaider longuement sa cause auprès d’Emmanuel Macron. « Il a tout fait pour l’éviter, témoigne un pilier de la Macronie. Il leur a dit : “Vous faites une erreur sur Beauvau. En Italie, il y a Matteo Salvini, en Allemagne Horst Seehofer, ce sont des gens à qui il va falloir tenir tête, il faut quelqu’un qui sache aussi communiquer.” »

Christophe Castaner arrache le morceau, au terme notamment d’un ultime coup de fil au chef de l’État alors en déplacement en Arménie. Un compromis est trouvé : il lui est adjoint un technicien, Laurent Nuñez, qu’Emmanuel Macron a personnellement choisi. Celui qui était jusque-là patron du renseignement intérieur (DGSI) aura un secrétariat d’État sans attribution. D’autres profils avaient été envisagés, celui de Didier Casas ou du préfet Pierre de Bousquet de Florian, coordinateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme. Le ministère est aussi délesté des relations avec les collectivités locales et recule dans l’ordre protocolaire. Cette cure d’amaigrissement, témoin des doutes autour de son profil, ne ternit pas le bonheur de Christophe Castaner, dont la nomination est officialisée après deux semaines d’un rocambolesque suspense, au cours desquelles le Premier ministre a dû lui-même assurer l’intérim. Son grand frère, Serge, siffle d’admiration par SMS. « Ben, mon cochon ! » Le plus ardu reste à venir, entre les murs de ce ministère où l’on vit en permanence sous la menace du risque terroriste, des catastrophes et, on le verra bientôt, des complexes enjeux de maintien de l’ordre. A-t il pris la mesure de ce qu’implique son ambition ?

Extrait du livre de Pauline Théveniaud et Jérémy Marot, "Le kéké de la République", publié aux éditions Plon 

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