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©The U.S. Amry/Flickr

Gagner les guerres, perdre la paix : la malédiction occidentale

Pourquoi nous sommes devenus incapables de gagner la paix alors même que l’Occident ne perd jamais ses guerres

Depuis la fin de la Guerre froide, plusieurs guerres ont été menées par les Occidentaux sans que ceux-ci parviennent à chaque fois à instaurer une paix durable. En cause : la confusion entre paix et stabilité, l'absence de stratégie concernant l'après, ou bien encore le manque de volonté.

Michel Goya

Michel Goya

Michel Goya est colonel et directeur d’études du domaine "Nouveaux conflits" à l’Institut de Recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM).

Il est breveté de l’enseignement militaire supérieur et docteur en histoire contemporaine de l’université Paris-Sorbonne (Paris IV).

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Atlantico : Barack Obama a reconnu récemment dans une interview à Fox News que sa plus lourde erreur en tant que président a été d'avoir manqué la planification de l'après-guerre en Libye. Si l'on fait un bilan de ces dernières décennies, quelles sont les guerres menées et gagnées par les Occidentaux qui n'ont pas aboutis sur la paix ?

Michel Goya : Le but des opérations militaires est de permettre d’atteindre le but politique qui est toujours la paix, meilleure ou moins bonne qu’avant selon que l’on se place du côté des vainqueurs ou des vaincus. La paix ne doit cependant pas être confondue avec la stabilité qui est un objectif de police, l’autre moyen, avec la guerre, d’employer la force légitime.

Le problème majeur de l’obtention de la paix, c’est que cela doit se faire à deux. Il faut que les deux camps s’accordent sur cet état de paix, c’est-à-dire, sauf rare exception comme en Corée en 1953, que l’un des deux accepte de se considérer comme vaincu. Cela a été le cas de la plupart des Etats que nous avons affrontés depuis la fin de la Guerre froide comme l’Irak en 1991, la République bosno-serbe en 1995, la Serbie en 1999, l’Etat ivoirien après le très bref conflit de novembre 2004 contre la France. C’est encore le cas en Libye en 2011 mais par disparition de l’adversaire. Cela n’a pas été en revanche le cas en 2001 contre l’Etat taliban, ni en 2003 contre l’Irak, car, soit comme les Talibans, l’adversaire n’a pas reconnu sa défaite, soit parce que l’ennemi disparu a fait place à de nouveaux ennemis, mettant ainsi en oeuvre une nouvelle guerre.

La paix, par négociation ou destruction, est plus difficile à obtenir face à des organisations armées, qui, il faut le rappeler, sont de très loin l’adversaire le plus important des armées occidentales depuis la fin de la Guerre froide, et même avant pour les armées française et britannique.

Les groupes armés sont extrêmement difficiles à détruire. Certains ont pu changer d’alliance comme les mouvements nationalistes sunnites irakiens en 2006-2007, ou les mouvements rebelles touaregs au Mali en 2013, mais aucun n’a vraiment été détruit. Celui qui s’est finalement le plus approché de la disparition est encore l’Etat islamique (alors nommé "Etat islamique en Irak") en 2007-2008. Des paix limitées ont pu être obtenues face à certaines organisations, comme l’armée du Mahdi en Irak en 2004 et 2008 ; mais encore faut-il que les deux camps acceptent de se reconnaître comme des interlocuteurs, ce qui n’est pas toujours le cas. C’est cette conjonction de retournements, disparition et de négociations, qui a permis d’obtenir la paix en Irak en 2008, sinon la stabilisation. Aucune paix en revanche n’a pas pu être obtenue contre les principaux groupes rebelles afghans.

Au regard de la puissance militaire des Etat occidentaux, en réalité des Etats-Unis, ce bilan est certes positif mais quand même très mitigé et obtenu après des efforts considérables.

Comment expliquer cette capacité des pays occidentaux à gagner militairement des conflits et leur incapacité à faire régner la paix par la suite ?

Sur le plan stratégique, le schéma clausewitzien de la guerre conçue comme l'affrontement de trinités armée-direction politique-peuple a globalement résisté à l’approche alternative américaine consistant à vouloir confondre victoire et destruction de la tête politique ennemie.

On peut, malgré les succès tactiques, rater cette destruction et persister quand même à la rechercher en refusant toute négociation, comme avec les Talibans à la fin de 2001. On peut aussi réussir cette destruction et se retrouver, comme en Irak, avec plus personne pour faire la paix et voir surgir de nouveaux adversaires. On peut, certes, être obligé d’aller jusqu’à cette destruction lorsque le centre de gravité de l’ennemi se confond avec la personne du chef - le colonel Kadhafi par exemple - et que celui-ci refuse toute soumission. Il faut cependant être conscient que l’Etat que l’on combat est aussi celui qui maintient l’ordre dans son pays et que le détruire laisse normalement la place à un désordre dont les conséquences sont imprévisibles.

 

La gestion de ce désordre doit donc être anticipée. Les conflits contre la République bosno-serbe en 1995 et la Serbie en 1995 ont correspondu aux canons clausewitziens du duel des armes, suivi de la soumission de l’Etat vaincu. Cela n’a pas empêché dans les deux cas de mettre en place une force de stabilisation importante pendant de longues années pour consolider cette paix. Les opérations de stabilisation en Afghanistan et en Irak ont été infiniment plus complexes car, outre qu’elles ont été improvisées, elles ont été largement entravées par la guerre qui, de manière inattendue, reprenait sous une nouvelle forme. Lorsque les causes qui font qu’une rébellion existent - et notre présence en est une - sont profondes, les efforts qu’il faut fournir pour obtenir à la fois la paix et la stabilité sont généralement colossaux.  

 

Est-ce une fatalité ? Est-il encore possible pour une grande puissance occidentale de faire régner la paix après une intervention militaire ? Si oui, comment ?

Encore une fois la paix, c’est lorsqu’une autorité locale accepte cet état de fait et est capable de l’imposer à ceux qui considèrent cette autorité comme légitime. S’il n’y a plus d’autorité ou que celle-ci n’est plus légitime, il est nécessaire d’en mettre une nouvelle en place le plus vite possible, éventuellement sous l’égide des Nations unies, comme au Cambodge dans les années 1990. Si les instruments régaliens locaux ne sont plus capables d’assurer la sécurité (ou si on leur refuse à l’issue de la paix, comme au Kosovo), il est nécessaire de mettre en place une force de police internationale de substitution. Cette force doit cependant être suffisamment importante d’emblée pour s’imposer à tous en même temps et partout. Plus de 40 000 hommes ont été mis en place pour assurer cette imposition dans des petits pays comme la Bosnie et le Kosovo ; il n’y en avait que 4 000 en Afghanistan et cantonnés à Kaboul en 2002. Et encore la sécurité n’est qu’un aspect du problème : il s’agit aussi bien souvent de prendre en compte toutes les missions régaliennes, comme la justice.

C’est un effort souvent considérable qu’il faut fournir, effort que personne ne veut plus vraiment assumer. On peut se plaindre effectivement que la guerre contre le régime Kadhafi n’ait pas été suivie d’une opération de stabilisation mais, en réalité, personne n’en voulait, les Libyens et la Ligue arabe en premier lieu, et personne ne voulait y participer. Outre que les armées occidentales n’ont pas forcément à assumer la charge de stabiliser le monde entier (qu’est ce qui empêche les forces brésiliennes ou indiennes par exemple à participer à cette œuvre plus activement ?), celles-ci ne peuvent en réalité plus faire grand-chose de très important sans l’aide des Etats-Unis.

 

Maintenant, tant que la paix n’a pas été obtenue, il faut continuer la guerre ou y renoncer si on considère que cela n’en vaut pas le coup. Il ne faut pas, en tout cas, mélanger les genres sous peine de grandes déconvenues : on fait la guerre ou la police mais pas les deux au même endroit. On peut faire la guerre aussi et se contenter d’objectifs limités. C’est ce que faisait traditionnellement la France, qui a mené, rappelons-le, 19 guerres depuis 1961. On obtient ainsi une paix, certes limitée à chaque fois et souvent provisoire, mais réelle. Les cinq guerres menées par la France au Tchad depuis 1969, contre le Front de libération nationale, la Libye, et maintenant les organisations djihadistes sahéliennes, peuvent apparaître à cet égard comme un modèle, d’impuissance pour certains, de réalisme pour les autres. 

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