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Pourquoi Nicolas Dupont-Aignan aura du mal à rassembler sur son nom la droite nationale Zemmour-Villiers-Buisson qui se cherche pourtant un candidat

Avec 5% des intentions de vote, le président de Debout la France devra rallier autour de lui pour espérer un bon score à l'élection présidentielle de 2017. Malgré son positionnement souverainiste, les batailles d'ego et certaines divergences retiennent encore une partie de la droite de porter sa candidature.

Saïd Mahrane

Saïd Mahrane

Saïd Marhane est rédacteur en chef au journal hebdomadaire Le Point. Il couvre particulièrement l'actualité politique.

Voir la bio »Bruno Larebière

Bruno Larebière

Journaliste indépendant, spécialisé dans l’étude des droites françaises, Bruno Larebière a été durant dix ans rédacteur en chef de l’hebdomadaire Minute. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Jean-Paul II (éd. Chronique, 1998) et De Gaulle (éd. Chronique).

Il prépare actuellement un ouvrage sur Les Droites françaises vues de droite (parution 2017).

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Atlantico : Nicolas Dupont-Aignan a récemment déclaré sa candidature à l'élection présidentielle de 2017. Que pensez-vous de la candidature du président de Debout la France, qui recueille environ 5% des intentions de vote actuellement ?

Saïd Mahrane : Au cours du dernier Conseil national des Républicains, Henri Guaino a abordé, selon moi, un point fondamental, qui s'apparente à une rupture historique : il a déploré la disparition du RPR et plus particulièrement du gaullisme au sein de sa famille politique. Et quand on l'interroge sur la primaire de 2016, il dit ne voir aucun gaulliste parmi les candidats déclarés ou probables. Gaulliste, selon Guaino, signifie au sens où l'étaient Charles Pasqua ou Philippe Séguin, c'est-à-dire un gaullisme qui n'est pas une posture, un "truc" marketing chic, mais une conviction qui émane de leurs tréfonds. Quelle conclusion faut-il en tirer ? Guaino doit-il être candidat à cette primaire ? Il ne le sera pas, j'en suis convaincu, car, malgré les multiples divergences qui me paraissent rédhibitoires, il aime trop Nicolas Sarkozy pour se présenter, comme Philippe Séguin aimait Jacques Chirac, auquel il trouvait pourtant mille tares.

Ceci posé, on peut donc estimer que Nicolas Dupont-Aignan a l'occasion historique d'investir un espace qu'il n'avait pas jadis, en tout cas pas tant qu'Henri Guaino avait l'oreille de Sarkozy, ce qui semble être moins le cas. Je sais qu'il est de bon ton, à Paris, de moquer Dupont-Aignan. Or il a pour lui de connaître la France, et les Français, pour ceux qui l'identifient, lui reconnaissent une certaine authenticité. Il aurait pu rester à l'UMP, être porté par son parti, devenir ministre ou assurer paisiblement sa réélection, mais il a eu le mérite de la cohérence en le quittant pour créer un mouvement. D'un point de vue électoral, il peut attirer à lui les gaullistes de droite, nostalgiques du RPR, mais aussi ceux pour qui le vote FN est inconcevable. D'autre part, il peut avoir les faveurs des orphelins de Jean-Pierre Chevènement, aujourd'hui en retrait de la politique active. D'autant plus si Arnaud Montebourg ne se présente pas en candidat indépendant à la présidentielle. Qui portera, dès lors, les aspirations des souverainistes de gauche, qui refusent le carcan européen, plébiscitent, pour certains, une sortie de l'euro, et réclament plus de justice sociale ?

Mais le véritable drame de Nicolas Dupont-Aignan porte un nom: Florian Philippot. Le vice président du FN se pose en gaulliste et s'en va fleurir, tous les 9 novembre, la tombe du général de Gaulle à Colombey. Marine Le Pen, elle, se dit gaullienne, un ton en dessous de Philippot, pour ne pas froisser ceux de sa formation qui entretiennent toujours un ressentiment fort pour celui qui a renoncé à une Algérie française. 

La gauche gouvernementale a abandonné la question sociale au FN; les Républicains lui ont cédé le gaullisme.  Reste à Florian Philippot de mettre tout cela en musique et en slogans. Il fournit à sa présidente ce corpus doctrinal, qu'elle reprend volontiers et décline sur plusieurs thèmes, parmi lesquels l'Europe, la souveraineté nationale, un discours très dur vis-à-vis de l'Otan, sur la monnaie, la justice sociale, l'autorité de l'Etat, la Russie… 

Au grand dam des gaullistes authentiques, Marine Le Pen est porteuse du discours sur l'indépendance nationale, mais l'habite-t-elle réellement ? Pour ma part, j'en doute. Reste qu'elle représente aujourd'hui entre 20 et 25% du corps électoral. Nicolas Dupont-Aignan quant à lui engrange petit à petit mais peine à dépasser les 5%. 

Bruno Larebière : Il faut reconnaître à Nicolas Dupont-Aignan le mérite de la persévérance…

Je me souviens d’une longue conversation que nous avions eue en 2009. Il m’avait expliqué, en long, en large et en travers, pourquoi il était le seul, dans toute la classe politique, à pouvoir sauver la France. Il était persuadé d’être le seul, l’unique, parmi tous les tous les prétendants de droite, à pouvoir recueillir sur son nom une majorité de 50 % des voix plus une en raison de sa personnalité et de son positionnement.

En résumé, il m’avait expliqué que s’il se déclarait tel qu’il dit être (« Je suis de droite nationale, vous n’en doutez pas ? », m’avait-il répété), il ne pourrait jamais recueillir que 10, 15 voire 20 % des suffrages. Alors qu’en se positionnant comme gaulliste, il était en mesure d’emporter la majorité absolue…

Il y avait quelque chose de fascinant à l’écouter répéter en boucle sa certitude de se trouver au « point d’équilibre » de la vie politique française – c’était sa formule – sans autre argument que sa propre certitude.

Trois ans plus tard, à la présidentielle de 2012, Marine Le Pen n’a peut-être recueilli que 17,9 % des voix mais lui a fait très exactement dix fois moins : 1,79 % des suffrages. 6,4 millions de voix pour l’une, 640 000 pour l’autre. Mais il croit toujours que ça marchera. Un jour…

Dupont-Aignan est un pur produit de la Ve République gaulliste, celle qui, depuis 1962, organise, par l’élection du président de la République au suffrage universel direct, la fameuse rencontre entre un homme et un peuple. Il croit en son destin national.

Une partie de la droite, portée idéologiquement par des personnalités telles que Patrick Buisson, Philippe de Villiers ou encore Eric Zemmour, est dans l'attente d'une figure pour porter un projet de droite traditionnelle. Nicolas Dupont-Aignan a-t-il les atouts nécessaires pour l'incarner ?

Saïd Mahrane : Je ne les mélangerais pas tous. Patrick Buisson, en maurassien, a toujours détesté la République et le Général de Gaulle en particulier. Chez Philippe de Villiers, il y a une dimension religieuse, catholique, que ne porte pas Nicolas Dupont-Aignan. Si ce dernier reconnait, comme chacun, les racines judéo-chrétiennes de la France, il n'est pas dans une affirmation religieuse comme peut l'être Villiers.

Ce trio que vous évoquez rêve d'une union des droites et se reconnait davantage dans les positionnements de Marion Maréchal Le Pen et de Laurent Wauquiez. Sur l'islam, Nicolas Dupont-Aignan dira qu'une certaine lecture de la religion pose problème et il fera toujours une distinction entre les Français musulmans et les islamistes. Une distinction que les autres ne font pas, car ils estiment que l'islam en bloc est incompatible avec la République. Ils sont donc beaucoup plus radicaux que lui sur ce sujet et vont jusqu'à défendre l'idée d'un choc des civilisations. 

On peut cependant considérer qu'il y a des passerelles idéologiques entre eux, notamment sur l'Europe, l'identité nationale, l'indépendance… Mais la question de l'islam est majeure pour le trio que vous évoquez. À côté, Dupont-Aignan pourrait faire figure de centriste...

Bruno Larebière : Est-ce que vous connaissez beaucoup de gens qui votent pour Dupont-Aignan avec enthousiasme ? Je veux dire par là que le vote Dupont-Aignan est un vote par défaut. Ses électeurs ne veulent pas reconduire les candidats de la droite ex-UMP qui les ont déçus ou trahis mais ils ne veulent pas non plus se porter sur le Front national, ainsi qu’on a pu le voir aux récentes élections régionales en Ile-de-France, où la liste qu’il conduisait a recueilli 6,57 % des voix.

C’est tout le problème de Dupont-Aignan : on ne vote pas pour lui ; on lui apporte sa voix parce qu’on ne veut pas l’apporter aux autres. Cela correspond d’ailleurs au slogan qu’il porte jusqu’à ce jour : « Ni système, ni extrêmes ». Il capitalise par défaut. Cela fonctionne dans une certaine mesure lors d’élections intermédiaires sans enjeu, mais cela ne permet pas d’enclencher une dynamique victorieuse pour une élection présidentielle. Il se voit en sauveur – d’où, d’ailleurs, le titre assez douteux de l’ouvrage qu’il vient de publier, France, lève-toi et marche –, alors qu’en fait, il pratique une sorte d’économie politique de bon père de famille qui assure son existence politique.

Pour répondre plus précisément à votre question, Nicolas Dupont-Aignan n’incarne pas ce « projet de droite traditionnelle » pour de multiples raisons, la principale étant bien sûr son discours politique de gestionnaire souverainiste qui n’est absolument pas à la hauteur des enjeux civilisationnels. Cette droite traditionnelle réclame du souffle, une vision, l’expression charnelle d’un amour de la France, l’exaltation d’une civilisation et l’enclenchement d’une dynamique de reconquête, non pas tant d’un électorat mais avant tout des esprits, et là, il n’y est pas. Même le titre de son ouvrage ne fonctionne pas. S’il avait relu les évangiles, il aurait vu que Jésus dit au paralytique de se lever et de marcher pour rentrer chez lui ! « Lève-toi, prends ton lit, et va dans ta maison. » On a connu des perspectives plus enthousiasmantes …

 D’autre part, Nicolas Dupont-Aignan est en permanence dans le « ni, ni » alors qu’il lui faudrait être dans le « et, et ». Il n’enclenchera pas une dynamique sur deux rejets. De plus, il se place ainsi à la merci des autres candidats, qui ne vont pas se priver, lorsque la campagne présidentielle sera véritablement enclenchée, de réduire son espace. Pour « porter un projet de droite traditionnelle », il faut être dans la rupture et dans la transversalité. Pas dans la gestion d’un segment électoral.

L’homme – ou la femme – qui incarnera le projet de droite traditionnelle sera celui qui transcendera les clivages au nom d’un intérêt supérieur. Or Dupont-Aignan, lui, fait ressortir ces clivages pour se tailler un espace. Dupont-Aignan, c’est le Chevènement de la droite, sans le respect intellectuel qu’inspirait, en 2002, l’ancien ministre de la Défense.

Quels sont selon vous ses points négatifs, pourra-t-il les corriger dans les mois qui viennent ?

Bruno Larebière : Pour gagner une présidentielle, il ne faut pas avoir de tout perdre. Or, au fond de lui-même, il préfèrera toujours sortir à 4 % qu’à 0,4 %, pour avoir de quoi continuer à exister sur l’échiquier politique. Il menace de renverser la table mais ménage ses arrières. Sa stratégie est à son image et il ne peut pas se changer lui-même.

D’autre part, il va avoir du mal à expliquer, sur de longs mois, qu’il faut voter pour lui plutôt que pour Marine Le Pen, alors que son programme est la copie quasi identique de celui du Front national, et cela sur tous les sujets. Finalement, c’est un peu comme si Florian Philippot se portait candidat à la présidence de la République en expliquant que Marine Le Pen n’a pas les qualités pour occuper la fonction.

Je suis certain que Dupont-Aignan, par sa pugnacité, ferait un excellent ministre, mais je ne crois pas qu’il ait les qualités pour accéder la présidence de la République. Dommage que ce soit justement ce qu’il veut.

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