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Philippe Genuit : "Cela ne posait pas problème avant. Le rapport à l'enfant n'était pas le même, donc ce n'était pas spécialement un tabou."
Philippe Genuit : "Cela ne posait pas problème avant. Le rapport à l'enfant n'était pas le même, donc ce n'était pas spécialement un tabou."
©Reuters

Tabous à gogo

Pédophilie féminine, gérontophilie, abus sur handicapés : ces nombreuses violences sexuelles qu’on refuse de regarder en face

Alors que les affaires de pédophilie dans l’Église ou l'éducation font les gros titres actuellement, la question de la pédophilie dans notre société reste encore délicate à aborder. D'autant plus qu'en termes d'abus sexuels, d'autres tabous sont encore loin d'être levés.

Jean-Pierre Bouchard

Jean-Pierre Bouchard

Jean-Pierre Bouchard est psychologue et criminologue spécialiste des agresseurs et des victimes. 

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Philippe Genuit

Philippe Genuit

Philippe Genuit est psychologue clinicien au Centre Ressource pour les Intervenants auprès des Auteurs de Violences Sexuelles (Criavs) de Midi-Pyrénées à Toulouse.

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Atlantico : A l'heure où l'on entend dans l'actualité beaucoup de discours affirmant que les tabous concernant la pédophilie sont en train d'être levés (avec les affaires touchant l'Eglise, l'école, etc.), est-ce vraiment le cas selon vous ?

Jean-Pierre Bouchard : Une partie du tabou est levée, mais l'on s'aperçoit que c'est toujours pour les mêmes raisons : quand les affaires arrivent devant la justice et que les victimes dévoilent des faits avec des preuves. Après, il se peut que ces phénomènes-là aient une ampleur plus grande. Il y a une délinquance, une criminalité cachée, noire, inconnue, dont nous ne sommes pas certains qu'elle soit révélée un jour. Oui, les tabous sont partiellement levés, mais uniquement quand il y a déjà des poursuites engagées. Ce ne sont pas les auteurs ou leurs connaissances qui dénoncent ces faits. On trouve toujours ce phénomène de contrainte judiciaire. Les victimes prenant de plus en plus d'assurances, avec des délais de prescriptions de plus en plus longs, elles peuvent évidemment porter plainte.

Il s'agit ici d'un thème grave, ce sont des crimes. Le viol est un crime, qu'il soit à caractère pédophile ou non. Souvent, dans le tabou, le silence et le non-dit, ces gens passent à l'acte pendant très longtemps. Ce sont des criminels en série qui dorment et sont méconnus. Et quand on parle de criminels en série, c'est qu'il y a un minimum de trois crimes commis.

Philippe Genuit : C'est le terme "tabou" qui me gêne un peu. Pas au niveau moral ou quoi que ce soit, mais je pense que chaque société fabrique ses exutoires, et il y a des choses auxquelles on ne pense pas. Je ne pense pas que c’était un tabou au sens où c'était complètement interdit et refoulé, je pense juste que cela ne posait pas problème avant. Le rapport à l'enfant n'était pas le même, donc ce n'était pas spécialement un tabou.

Aujourd'hui, cela pose problème. C'est plus une question sociologique ou anthropologique que politique ou morale. Attention, cela ne veut pas dire que des personnes n'ont pas souffert ! Mais plus on met ce phénomène en exergue, plus les personnes qui avaient mis ça de côté se dévoilent et se découvrent. C'est plus une question de société et de problématisation de rapports sociaux qu’un tabou qui aurait gêné la divulgation de ces choses-là. Ces choses étaient connues, mais la société n'en faisait pas un plat.

Quand j'étais petit, j'étais en internat chez les Jésuites, et on savait entre nous qu'il y avait des curés qui avaient la main leste. En même temps, on se passait le mot et si on ne voulait pas, on ne voulait pas. Mais on connaissait les petits copains qui avaient plein de bonbons dans les poches. Cela ne veut pas dire qu’il n’y en ait pas qui n’ont pas souffert, c’est juste que cela ne posait pas du tout les mêmes problèmes qu’aujourd’hui.

Les tabous n'étaient pas si tabous que ça. Cela se savait, mais cela se traitait différemment. Il y avait d’autres problèmes, et personne n’aurait mis l’autorité des curés ou des professeurs en question. Même si certaines choses se disaient, les parents avaient vécu des choses équivalentes et cela faisait partie de l’initiation de l’humanité. Donc pour moi ce n’est pas un tabou, mais une problématisation différente.

Par ailleurs, cette focalisation sur ces abus pédophiles ne cache-t-elle pas d'autres tabous selon vous ? Que dire notamment de la pédophilie féminine, phénomène qui existe mais qui n'est pas forcément présent dans le débat public ?

Jean-Pierre Bouchard : A mon avis, c'est une toute petite partie du voile qui est levée aujourd'hui. En matière de pédophilie sur des garçons, que ce soit dans le contexte ecclésiastique, éducatif ou autre, il y a de grandes chances qu'on ne sache pas tout. Il y a d'autres thématiques évidemment tabous.

On sait par exemple par des victimes que certaines femmes, et certaines mères en particulier, peuvent avoir des conduites pédophiliques vis-à-vis de leurs enfants ou d'autres enfants en bas âge, quand ils ne peuvent pas révéler les faits. C'est plus rare, mais les victimes peuvent aussi révéler ce genre de faits en grandissant. On trouve rarement ces femmes devant les tribunaux. C'est un tabou supplémentaire qui n'est pas encore levé.

Philippe Genuit : C’est un autre phénomène qui n’est pas problématisé. Cela fait des années que j’en parle (et je ne suis pas le seul), depuis les années 1980-1990. L’une de vos consœurs, Anne Poiret, avait écrit L’ultime tabou sur cette question-là. Pour l’instant, ce n’est pas quelque chose qui pose problème à la société car ce n’est pas pensé et élaboré comme question.

En termes juridiques, ces femmes sont beaucoup moins nombreuses que les hommes à être incarcérées. Mais si l’on parle de pédophilie dans le sens d’un rapport sexualisé avec l’enfant, on parle alors souvent d'inceste, et c'est dans la famille que la majeure partie des cas se font, ainsi que dans d’autres institutions où l’on retrouve ce rapport parental délégué (éducation, clergé…).

Pour l'instant, la question de la pédophilie féminine n'a pas été problématisée socialement au niveau judiciaire, sociétal, etc., alors qu'elle est bien présente.

Y a-t-il d'autres tabous que la société a encore du mal à lever ? Qu'en est-il par exemple de la gérontophilie ou de l'abus de personnes handicapées, faibles ou malades ? Même s'il est difficile d'avoir des chiffres précis, a-t-on une idée de l'ampleur du phénomène ?

Jean-Pierre Bouchard : Tous ces phénomènes existent. Pour ce qui est de la gérontophilie, il faut savoir ce qu'on entend par là. A partir de quel âge est-on considéré comme une personne âgée ? Pour ce qui est des handicapés ou des personnes âgées, pas forcément à même de se défendre ou d'avoir un consentement éclairé, c'est ce qu'on appelle l'abus de personnes vulnérables ou dépendantes. Il y a plusieurs variantes : rechercher le comportement sexuel, utiliser la crédulité d'une personne âgée (cela a toujours existé), etc. Si les personnes sont très âgées ou très vulnérables, elles peuvent ne pas se rendre compte de l'exploitation qui est faite.

Les abus sur personnes vulnérables existent vraiment. Quand les victimes sont riches, cela peut être pour de l'argent, quand elles ne le sont pas forcément, cela peut être tout simplement pour de la consommation sexuelle. Elles sont influençables, ne savent pas vraiment se défendre, n'ont pas beaucoup de famille pour les entourer… Ce n'est pas quantifiable, mais c'est quelque chose qui existe.

Philippe Genuit : Je ne pense pas qu'on ait une idée de l'ampleur du phénomène, d’autant qu’on commence seulement à problématiser la question des maltraitances envers les personnes vulnérables. Cela peut concerner l'enfant, l'handicapé, le vieillard, celui qui n’est pas en position de pouvoir répondre, en quelque sorte.

Ces questions arrivent aujourd’hui du fait qu’on institutionnalise beaucoup avec les maisons de retraite, etc. C’est-à-dire qu’avant, les vieillards étaient dans le milieu familial, donc on s’en occupait à l’intérieur de la famille et on ne s’intéressait pas à ce qu’il se passait chez le voisin. Aujourd'hui, on a des aides soignantes qui font des selfies avec des vieux, etc. Du coup, on s’aperçoit du phénomène. Mais ces choses-là ont toujours existé. On se retrouve avec une forme d’hospitalisme chez des personnes vulnérables, handicapées ou âgées, et des maltraitances institutionnelles. Le sexuel est convoqué dans ces cas-là et fait encore plus honte ou choque davantage. Là encore, pour moi ce n’est pas un tabou qui se lève : chaque société aura toujours ses exutoires. Pour l'instant, l'exutoire c'est le pédophile. Et en disant cela, il ne s’agit surtout pas de minimiser la souffrance des victimes.

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