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Moins de racisme, plus de rébellion : ce grand paradoxe de la révolte des nouveaux anti-racistes qu’il faudra bien trouver les moyens de résoudre
©LIONEL BONAVENTURE / AFP

Débat politique français

Moins de racisme, plus de rébellion : ce grand paradoxe de la révolte des nouveaux anti-racistes qu’il faudra bien trouver les moyens de résoudre

Comme le relèvent chaque année différentes enquêtes dont celle du Comité national consultatif des droits de l’homme, le racisme est historiquement en net recul en France. Mais c’est aussi ce qui explique que les blocages racistes qui demeurent deviennent insupportables.

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier est docteur en histoire, enseignant, formateur et consultant. Ancien membre du groupe de réflexion sur la laïcité auprès du Haut conseil à l’intégration. Dernier ouvrage : Laïcité, émancipation et travail social, L’Harmattan, sous la direction de Guylain Chevrier, juillet 2017, 270 pages.  

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Michel Prum

Michel Prum

Michel Prum est Professeur émérite à l'Université de Paris, Responsable du GRER, Groupe de Recherche sur l'Eugénisme et le Racisme (ICT - EA 337) et Directeur de la collection "Racisme et eugénisme" (L'Harmattan).

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Atlantico.fr : Que nous révèlent les chiffres de la CNCDH sur le racisme en France ? La force nouvelle de ces mouvements « anti-raciste » français est-elle de fait paradoxale ? 

Guylain Chevrier : Le baromètre de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme, portant sur le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie (2018), montre depuis plusieurs années la poursuite d’une tendance au recul des préjugés racistes et du rejet de l’immigration amorcé dès 2014. Ainsi, si 42 % des Français estiment encore qu’« aujourd’hui en France, on ne se sent plus chez soi comme avant », ce chiffre est en recul de 5 points par rapport à 2017, et surtout de 17 points depuis le maximum atteint en décembre 2013. Les conceptions biologiques du racisme sont désormais marginales en France : seuls 9 % des Français (stable) estiment en effet qu’« il y a des races supérieures à d’autres ». Il montre aussi que la laïcité est perçue par une majorité des Français comme un élément indispensable du « vivre ensemble ». Elle évoque quelque chose de « positif » pour 72 % d’entre eux, contre 7 % seulement qui y voient quelque chose de « négatif ». Rappelons au passage que la laïcité est ce principe politique d’organisation de l’Etat, qui le rend impartial par le fait de ne se réclamer d’aucune conviction ou croyance particulière pour gouverner. Il ne voit ainsi que des citoyens.  

Quel paradoxe effectivement, que la réponse à cette évolution positive de la part de telles organisations se réclamant de la lutte contre le racisme, soit de redoubler de virulence dans leur mise en procès de la France sur le sujet ! On le comprend si on s’intéresse de plus près à ces mouvements dits « antiraciste », qui n’ont rien à voir avec le combat antiraciste classique qui est fondé sur une conception universaliste de l’Homme, et la revendication à l’égalité entre tous. Au contraire, ces mouvements s’appuient sur un discours racial, mettant en scène des « minorités » qui seraient opprimées par une population blanche, par essence héritière du passé colonial, dont la domination serait la cause de tous les problèmes. La question principale ne serait ainsi plus sociale ou relative à l’intégration des populations immigrées, mais celle des discriminations. Leur but, remplacer l’égalité républicaine par la reconnaissance juridique de minorités, par le jeu d’une politique de discrimination positive. Nous avons donc affaire à un projet politique d’instauration du multiculturalisme juridique en France tourné contre la République. Il ne faut donc pas s’attendre à ce qu’ils se félicitent des progrès attribués, en la matière, au modèle républicain.

Selon le bilan annuel du ministère de l'Intérieur, les faits racistes et xénophobes ont très fortement augmenté en 2019, avec une hausse de plus de 130%, passant de 496 à 1142. « Pour l'essentiel, ces faits relèvent de la catégorie des 'menaces' (977) », a-t-on expliqué. Mais surtout, selon Frédéric Potier, délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT, cette augmentation est à attribuer à « une montée des extrémismes identitaires, un climat de tension anxiogène. » On ne peut éviter de faire le rapprochement avec ce genre de phénomène. 

Alors que les actes et les propos racistes n'ont jamais été aussi faibles, les mouvements anti-raciste n'ont jamais été aussi forts. Comment expliquer ce paradoxe ?

Michel Prum : Il faudrait d’abord vérifier ce constat. Si l’on se place sur le temps court de l’époque contemporaine, certes le racisme était plus virulent en France au moment de la guerre d’Algérie et de la décolonisation. Si l’on se place sur le temps très long de l’histoire de l’humanité, on trouvera des civilisations moins racistes, voire non racistes. L’exemple de l’Antiquité romaine est intéressant. C’était un monde très violent, un monde où l’esclavage était de règle. Mais cet esclavage n’était pas celui des Etats-Unis d’avant 1861-1865. On devenait esclave comme « prise de guerre », parce qu’on se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment, mais ce n’était pas lié à des traits phénotypiques. Pas d’essentialisation raciale. On pouvait racheter sa liberté et sortir de l’esclavage. Donc le monde n’a pas toujours été raciste et on peut peut-être espérer qu’il ne le sera pas toujours. Ce n’est pas dans l’ADN humain. C’est une production historique et non un invariant anthropologique.

Si les mouvements antiracistes sont plus forts, ce n’est pas un paradoxe de penser que le racisme est plus faible. Cela montre peut-être l’efficacité des mouvements et la bonne réception des campagnes qu’ils organisent.

Enfin le fait qu’un acte raciste se produit et la déclaration au commissariat d’un acte raciste sont deux choses différentes et si l’on peut facilement répertorier les plaintes et les mains courantes, il est beaucoup plus difficile d’apprécier ce qui se produit et les propos qui se disent dans la société. 

Les nouveaux militants anti-racistes dénoncent un racisme "structurel" de la part de l'État. Est-ce le cas ?

Guylain Chevrier : On avance effectivement dans ces mouvements l’idée d’un racisme d’Etat en France, qui serait « systémique » ou « structurel », et donc inscrit dans son ADN. Il n’y a rien de plus faux, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de racisme ou des discriminations en France, mais c’est un autre problème.  

Notre République s’oppose à cette vision par sa nature même, car elle donne des droits à tous par le principe d’égalité qui la fonde, et trône à l’article 1er de notre constitution, qui considère chaque individu sur son sol comme bénéficiant des mêmes libertés, droits, mais aussi répondant aux mêmes devoirs. Le marqueur en est une société française du mélange au lieu de la séparation. L’enquête TeO, trajectoire et origine, reprise par le Haut Conseil à l’Intégration (2011) montrait que concernant les couples mixtes, « un peu plus de quatre immigrés sur dix [vivaient] avec un conjoint né en France, et dans 90% des cas [qu’il s’agissait] d’une personne de la population majoritaire. » Selon l’Observatoire des inégalités, à classe sociale égale, les enfants d’immigrés réussissent aussi bien, sinon mieux, que les enfants des non-immigrés. Ceci soulignant que la problématique des classes sociales reste essentielle au regard de la différence d’origine. Pour autant, il n’est pas question de nier qu’il existe des discriminations, « l’origine » étant le premier critère de celles-ci avec « le handicap », selon le rapport annuel du Défenseur des droits, pour environ un quart d’entre elles. On précisera que selon la CNCDH, ce sont 6000 affaires qui chaque année sont concernées par les discriminations, dont environ dix pour cent reçoivent une condamnation pénale. Elles ne restent donc pas impunies. Un ordre de grandeur relativement limité malgré tout, même si ce chiffre peut être poussé sans doute à la hausse en raison du nombre de victimes ne portant pas plainte. Cela étant, même en multipliant le chiffre des mises en cause par dix, nous n’arriverions à rien qui n’ait à voir avec un racisme endémique, ou « systémique ». Selon encore l’enquête TeO, suivant les parcours individuels d’immigrés et de leurs enfants, étudiés d’une génération à l’autre, on constatait que 74% occupaient des postes d’ouvriers qualifiés contre 62% pour leurs pères, 24% dans les professions intermédiaires contre 7%, 14% pour les cadres contre 4%. Nous sommes donc loin d’être une société bloquée sur la question raciale. 

Dans le monde anglosaxon, et particulièrement aux Etats-Unis, c’est le principe de non-discrimination qui prévaut, car la société est organisée sur le mode du multiculturalisme, des séparations sur la base des différences ethniques, religieuses… Au Royaume-Uni, ces séparations reproduisent les anciennes influences de l’empire colonial britannique, aux Etats-Unis, elles sont l’expression d’un pays qui s’est construit sur des vagues d’immigration bien sûr, mais aussi, un héritage de l’esclavage, et d’une conquête tardive des droits civiques pour les personnes noires, avec un lourd passif. L’égalité est plus entre les différences qu’entre les citoyens, qui disparaissent derrière la logique des groupes identitaires. Rappelons au passage que l’esclavage n’a jamais eu droit de cité dans l’hexagone, mais a existé dans les colonies, et qu’il a été aboli avec la Traite dès la Ier République en 1794, puis rétabli par Napoléon, à nouveau aboli définitivement par la Seconde République, en 1848.

Ce racisme d’Etat affecterait nécessairement la police dans notre pays. Le contexte du décès de Georges Floyd, afro-américain, à la suite d’une arrestation musclée de la police aux Etats-Unis, avec des poursuites de plusieurs policiers pour homicide involontaire, a alimenté cette démarche de victimisation à vocation racialiste, en l’hystérisant. On a sauté sur l’occasion pour faire le parallèle en tentant de faire passer la France pour les Etats-Unis.

20 Minutes a interrogé Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS et auteur du livre « De la police en démocratie », selon lequel les policiers « cibles particulièrement les minorités, en France comme aux Etats-Unis. », considérant qu’en France on refuserait de le reconnaitre. Mais peut-on vraiment plaquer ainsi ce qu’il y a dans la tête d’un policier américain dans celle d’un policier français ? Il existe un réel ciblage aux Etats-Unis qui n’est en France qu’à la marge, en témoigne les rares condamnations en la matière. S’il existe du racisme dans la police, la police n’est pas raciste comme corps constitué, parce que notre société n’est pas structurée sur des minorités vivant les unes à côté des autres et se regardant en chiens de faïence. Mathieu Zagrodzki, chercheur associé au Cesdip, auteur d'une thèse sur les polices de proximité en France et aux Etats-Unis, et co-auteur de Vis ma vie de flic (Hugo Doc, 2020) explique dans le journal Marianne, que « Les polices américaines tuent plus d’un millier de personnes par an, pour 320 millions d’habitants. La police et la gendarmerie en France, une vingtaine, c’est donc sans commune mesure. » Dont d’ailleurs très peu sinon aucun, pourraient être assimilés à des crimes raciaux.  Il précise aussi qu’« Une étude de 2009 menée dans le métro à Paris montre que le risque est pour eux (les personnes d’origine étrangère) entre 3 et 11 fois plus important d’être contrôlé. Mais ce n’est pas la seule variable. Il y a l’âge, le genre, le style vestimentaire, le lieu. Si vous êtes un Africain de 45 ans à 9h30 à la Défense, vous avez une probabilité assez faible de vous faire contrôler. Si vous êtes un Maghrébin d’une vingtaine d’année en sweat à capuche à 22 heures en bas d’une tour, vous avez au contraire une probabilité très forte de vous faire contrôler. » Avec les Gilets jaunes, on a pu constater que les manifestants qui défilaient, bien que pour certains blancs, n’étaient pas épargnés par la police comme tels, bien au contraire. Ils ont même été nombreux à avoir été blessées par les forces de l’ordre de façon très appuyée. 

Michel Prum : Non, on ne peut pas dire qu’aujourd’hui en France l’Etat soit raciste. Il existe, c’est évident, du racisme, par exemple dans la police, et le « contrôle au faciès » n’est pas un mythe, il suffit de se promener dans le métro à Paris pour voir quelle population est systématiquement contrôlée par les forces de police. Il existe aussi un fort racisme en dehors de l’Etat, comme le montrent les difficultés de certains à obtenir un entretien d’embauche avec un nom ou un prénom connotés « africains », par exemple. En revanche l’Etat a produit toute une législation antiraciste, les tribunaux français sanctionnent les comportements racistes. Dire que l’Etat est raciste ne fait pas progresser les choses et en tout cas pas le combat antiraciste.

Face à ces militants, quelle réponse peut être apportée pour faire évoluer positivement la situation ?

Guylain Chevrier : Je crois que du côté de ceux qui dirigent ces mouvements, le dialogue parait difficile sinon impossible au regard de l’opposition radicale de leur projet politique avec notre société, l’idéologie racialiste dans laquelle ils se sont enfermés, et le discours de haine virulent et violent qu’ils ont adopté. Par contre, il est urgent de s’adresser à ceux, beaucoup de jeunes en quête d’un idéal de justice, qui sont entrainés dans ce courant et se trompent de combat. C’est la République qu’ils doivent défendre en la protégeant contre bien des dangers, qui constitue un idéal humaniste sans égal, celui de l’universalité des droits, dont les progrès qu’elle a permis indiquent le chemin. Rappelons au passage à ces jeunes que cette logique des identités continue de coûter très cher aux mouvements progressistes américains. Elle divise les forces sociales en groupes identitaires concurrents, en garantissant à un ultra-libéralisme arrogant de continuer longtemps à ne rencontrer aucun obstacle majeur aux inégalités qu’il crée là-bas. C’est une impasse dangereuse qu’on entend nous importer en France et qui pourrait bien aboutir à de graves affrontements. N’oublions pas le danger d’une radicalisation qui sous ce signe peut fructifier à dessein.

On doit redonner confiance au citoyen dans sa police et à la police dans sa mission auprès des citoyens. Si l’inviter à se saborder en se déclarant raciste à l’invitation de ses détracteurs est hors propos, elle ne doit pas moins combattre en elle-même les éléments racistes qui n’ont rien à faire dans une police républicaine, et qui s’illustrent dans ce domaine, comme un réseau social interne à celle-ci semble l’avoir révélé il y a quelques heures. Elle doit montrer sa différence avec une police américaine prise dans une logique d’affrontement systémique entre communautés, que nous ne connaissons pas encore heureusement en France. 

On a trop longtemps sous-estimé les dangers de l’abandon de nos principes républicains à la faveur d’un clientélisme politico-religieux, ethnique, qui est fréquemment venu remplacer l’idée de projet politique. Des petits accommodements locaux déraisonnables en passant par un Conseil d’Etat toujours prompt à céder dans ce domaine, jusqu’au président de la République réunissant les cultes en visioconférence en pleine crise sanitaire pour penser « la société d’après », il semble que quelque chose se soit déréglé du côté du pouvoir politique. On a encouragé à penser comme légitime de recourir à la logique de la communauté pour négocier des avantages en rompant avec l’égalité entre les citoyens. On assiste ainsi en réalité à la mise en place d’un multiculturalisme rampant dans notre pays, et l’impulsion contraire ne vient toujours pas de l’Etat, c’est inquiétant. C’est une pente dangereuse qui nourrit l’idéologie de ces mouvements dits « antiracistes », qui ramènent la race dans le débat politique et l’empoisonnent, et l’absence de réaction à la hauteur semble dire que la République serait coupable, ce qui est faux. On la trahit. Il est temps de faire marche-arrière.

Michel Prum : Je crains que le dialogue soit difficile, pour ne pas dire impossible. Le courant qui se déclare « décolonial » et que l’on entend beaucoup aujourd’hui n’a pas comme qualité majeure l’écoute de l’autre. Interdire par la force le spectacle Les Suppliantes d’Eschyle au prétexte que ce serait du « black face » raciste (alors que le metteur en scène, qui se plaçait dans une tradition millénaire du théâtre grec, ne peut pas être soupçonné de racisme) est navrant. Ne pas vouloir laisser la parole à Alain Finkielkraut (que l’on soit ou non d’accord avec lui) n’est pas un autre exemple de dialogue. Donc la seule réponse (plus facile à dire qu’à faire) est de construire un mouvement antiraciste universaliste, qui refuse par exemple les réunions « mono-raciales » et qui permette à toutes les personnes concernées par le racisme, quelle que soit la couleur de la peau, d’avancer ensemble.

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