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Frères ennemis

Mister Valls et Docteur Macron : la guerre de la "gauche du réel" qui se défend d’être socialiste

Se revendiquant tous deux d'une gauche moderne appelée à transformer le Parti socialiste dans un avenir proche, Manuel Valls et Emmanuel Macron entretiennent depuis des mois une rivalité de plus en plus forte sur la scène politique.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

Voir la bio »Christelle Bertrand

Christelle Bertrand

Christelle Bertrand, journaliste politique à Atlantico, suit la vie politique française depuis 1999 pour le quotidien France-Soir, puis pour le magazine VSD, participant à de nombreux déplacements avec Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, François Hollande, François Bayrou ou encore Ségolène Royal.

Son dernier livre, Chronique d'une revanche annoncéeraconte de quelle manière Nicolas Sarkozy prépare son retour depuis 2012 (Editions Du Moment, 2014).

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Atlantico : À l'occasion d'une interview donnée à RTL, Manuel Valls s'est fendu d'une réponse claire à l'égard d'Emmanuel Macron. Le chef du gouvernement a en effet déclaré : "la gauche du réel, c'est moi". Quelles sont les origines du conflit qui oppose aujourd'hui les deux hommes ?

Christophe Bouillaud : Il me semble que le conflit entre ces deux personnalités est essentiellement un conflit d'ambition dans la mesure où ils se situent sur des lignes politiques finalement assez proches, correspondant à une volonté de promouvoir ce qu'on a pu appeler le "socialisme libéral" ou le "libéralisme social". On peut noter une petite nuance dans le sens où Manuel Valls veut davantage mettre en avant l'autorité et son expérience des fonctions régaliennes de l'Etat. Fondamentalement, cela reste un conflit d'ambition personnelle de deux personnes de la même génération.

En-dehors des ambitions personnelles, ils ont pour l'instant eu des carrières assez différentes. Manuel Valls a effectué une carrière politique au sein du Parti socialiste somme toute très classique pour sa génération. Il a ainsi été parmi les jeunes dirigeants de l'UNEF, le syndicat étudiant lié au PS, pour ensuite travailler en cabinet, et enfin avoir une expérience importante d'élu local, plutôt réussie par ailleurs. Emmanuel Macron arbore au contraire une carrière bien plus rapide de haut fonctionnaire qui se prête à la politique et joue sur les portes tournantes entre le monde des affaires (banque Rothschild) et des postes dans des cabinets ministériels (et par la suite ministre). La différence se voit donc également entre un politique très traditionnel (Manuel Valls) et un amateur éclairé (Emmanuel Macron).

D'une certaine façon, Manuel Valls doit considérer qu'Emmanuel Macron veut aller plus vite que la musique, et qu'il n'a pas, par ailleurs, cette expérience essentielle pour un homme politique qui est un mandat obtenu grâce au suffrage universel.

De ce point de vue-là, Emmanuel Macron ressemble à quelques personnalités de la Vème République promues de la sorte par la faveur présidentielle. On peut penser à Raymond Barre ou plus récemment Dominique de Villepin. L'expérience montre que l'implantation éléctorale en un lieu est la condition nécessaire pour la poursuite d'une carrière politique par la suite. C'est ce qui fait la différence entre la disparition politique de Dominique de Villepin et la brillante carrière de Raymond Barre qui a été député du Rhône puis maire de Lyon. Manuel Valls doit donc quelque part considérer Emmanuel Macron comme un "amateur" un peu dangereux.

Christelle Bertrand : Emmanuel Macron a été activé par les proches de François Hollande pour contenir Manuel Valls qui, après les attentats du mois de novembre, semblait décidé à affaiblir le chef de l'Etat pour prendre sa place dans la course à la présidentielle. Julien Dray a lui-même coaché le ministre de l’Économie, il lui a présenté des parlementaires afin qu'il constitue un réseau. Julien Dray expliquait à l'époque que si Valls espérait incarner le renouveau et la jeunesse face à Hollande, il trouverait ainsi sur sa route plus jeune et plus réformateur que lui. Mais Emmanuel Macron s'est senti pousser des ailes. Alors qu'il venait de participer à une réunion extrêmement confidentielle, visant à préparer la campagne de François Hollande, son entourage a commencé à laisser fuiter son envie de quitter le gouvernement. Les conseillers de l’Élysée n'en revenaient pas. Depuis, Emmanuel Macron n'a cessé de travailler à sa candidature. Il a mis entre parenthèses ses activités à Bercy. L'un de ses Secrétaires d’État m'expliquait récemment que le ministre avait confié l’ensemble de ses dossiers à son administration et consacrait tout son temps à recevoir des soutiens en vue de la primaire. Manuel Valls en veut donc, tout naturellement, à ce rival qui a été utilisé afin de faire de lui un homme du passé et qui s'est pris au jeu.

Manuel Valls et Emmanuel Macron semblent se disputer le même créneau politique, particulièrement quand on sait que le Premier ministre revendique les idées que défend Macron (dépassement du PS, sociale réforme, gauche ancrée dans l'exercice du pouvoir, etc). Y a-t-il une véritable opposition politique entre eux ? Laquelle ?

Christelle Bertrand : On connaît finalement assez peu les convictions d'Emmanuel Macron. Il est favorable au travail du dimanche et à la baisse de l’impôt sur les sociétés, souhaite la dégressivité de l’Assurance chômage tout comme Manuel Valls. C'est un peu court pour en tirer des conclusions mais on sent se dessiner une ligne politique à droite de l'épicentre du PS proche de celle de Manuel Valls. Sur la forme néanmoins, Manuel Valls n’aurait jamais fait les erreurs commises par Emmanuel Macron. Lorsque, par exemple, il a traité les salariés de Gad d'illétrés. Il n'aurait jamais dit : "la meilleure façon de se payer un costard, c'est de travailler".

Sur les questions de société en revanche, les deux hommes divergent. Manuel Valls est un républicain convaincu qui défend une vision stricte de la laïcité alors qu'Emmanuel Macron se dit parfois nostalgique de la royauté et n'hésite pas à célébrer Jeanne d'Arc ou à se rendre au Puy-du-Fou pour saluer Philippe de Villiers. Mais la principale polémique qui a opposé les deux hommes a pris corps après le 13 novembre. Alors que Manuel Valls n'a eu de cesse de trouver des réponses sécuritaires aux attentats, Emmanuel Macron a semblé vouloir ouvrir un débat sur les causes de cette dérive d'un groupe de jeunes Français. A l'époque, les proches de François Hollande étaient aux anges, souriant : "vous verrez, Macron est beaucoup plus à gauche que ce que vous pensez" expliquaient-ils aux journalistes. Mais on attend toujours de voir.

Christophe Bouillaud : Il y a une différence de stratégie. Manuel Valls est un politique de longue expérience qui a la volonté de construire un parti qui dépasserait un jour le Parti socialiste, mais sur la base de celui-ci. Il a parfaitement conscience du fait que le métier politique s'exerce sur une longue durée, et qu'il est nécessaire pour mobiliser des politiques de leur offrir des perspectives de long terme. De l'autre côté, Emmanuel Macron avec son mouvement En Marche semble, de manière extrêmement naïve selon moi, vouloir créer ex nihilo un parti politique. Dans le cadre français, il n'est pas possible de faire carrière sans une solide base d'élus locaux à ses côtés. Cela paraîtrait totalement irréaliste.

Même si l'on s'intéresse à des hommes politiques comparable (Jean Lecanuet dans les années 1960, Valéry Giscard d'Estaing, Raymond Barre, etc.), tous ces gens qui ont voulu s'imposer au centre-droite ou au centre-gauche se sont toujours appuyés sur un réseau d'élus qu'ils avaient eu soin de mettre en place avant de se lancer dans l'arène nationale. A mon avis, le macronisme est surtout un phénomène largement appuyé par une sorte d'aura médiatique, mais il correspond assez mal au fonctionnement réel de la vie politique française où les élus locaux comptent énormément.

La seule différence idéologique que je pointerais entre eux résiderait dans le fait que la formation d'Emmanuel Macron l'amène à avoir une vision plus en profondeur des problèmes qui se posent à la France. Comme on l'a vu avec ses remarques sur la lutte antiterroriste, il comprend tout de même qu'il y a un arrière-plan social et économique à des phénomènes politiques. Manuel Valls, à l'inverse, pense que ce n'est qu'un problème de loi et d'ordre qui peut être résolu assez "facilement" à travers des mesures de simple police.

Mais la différence entre les deux reste assez minime dans la mesure où ils promeuvent tous les deux une adaptation de l'économie et de la société française à la mondialisation, et non pas la création d'un modèle français qui s'y opposerait.

Qu'en est-il du plan purement humain ? Constate-t-on une certaine forme d'antagonisme à ce stade ? Comment l'expliquer ?

Christelle Bertrand : Les deux hommes ne viennent pas du même monde et ont du mal à se comprendre. Manuel Valls, l'enfant d'immigré, issu d'un milieu artistique, a commencé à militer très tôt. Emmanuel Macron, fils d'un professeur de médecine enseignant en faculté, a commencé sa carrière comme inspecteur des Finances avant de bifurquer vers la banque, très loin de la politique. Manuel Valls a fait de la politique sa vie et a du mal à comprendre l'opportunisme de son rival qui s'est découvert un destin présidentiel il y a quelques mois. La popularité de l'ancien ministre de l’Économie doit aussi l'agacer alors que la sienne est en berne. Mais Emmanuel Macron constitue avant tout un obstacle sur la route que Manuel Valls compte se tracer pour 2022. En récupérant son idée de réformer le PS en l'ouvrant au centre et à la droite, il retire au Premier ministre, qui travaille à ce chantier depuis de longs mois, sa spécificité. D’où le tacle de Manuel Valls hier : "la gauche du réel, c’est moi". Il fait là un double sous-entendu, il souligne qu’il est lui réellement de gauche et dénonce l'absence d'engagement de l'ancien locataire de Bercy. Par cette formule bien choisie, Manuel Valls suggère aussi que le réalisme consiste à rester au gouvernement et à soutenir François Hollande alors qu'une candidature alternative risque de faire trébucher l'ensemble de la gauche dès le premier tour de la présidentielle.

Quels sont les enjeux d'un tel conflit ? Au-delà des querelles d'égo et les éventuels arrivismes de l'un comme de l'autre, cela pourrait-il avoir un impact sur la primaire de la gauche ou sur l'élection présidentielle ?

Christophe Bouillaud : En cas de retrait de cette primaire de la part de François Hollande, Manuel Valls serait probablement obligé de s'y présenter pour défendre le bilan de François Hollande (et donc le sien). Est-ce qu'Emmanuel Macron pourrait venir perturber le jeu de cette primaire, pour autant qu'il puisse s'y inscrire puisqu'il n'est membre d'aucun parti représenté dans cette primaire ? Ou alors est-ce qu'il pourrait se lancer de son côté dans une campagne présidentielle destinée à affaiblir encore plus le camp de la gauche. On peut ainsi imaginer une victoire d'Arnaud Montebourgh à la primaire de la gauche, et Emmanuel Macron qui se présente à la présidentielle pour affaiblir ses chances de gagner.

Mais je pense qu'on va surtout vite constater qu'à moins d'un ralliement d'un parti politique ou d'un groupe d'élus assez important, Emmanuel Macron n'a pas de troupes, en-dehors d'une poignée de militants. Manuel Valls, lui, peut mobiliser (même en minorité) des troupes et un certain nombre d'élus. N'oublions pas que pour se présenter à la présidentielle, il faut une base d'un certain nombre d'élus et que le changement des règles opéré récemment par le Parlement rend les choses peut-être encore plus compliquées qu'on ne le croit...

Christelle Bertrand : L'impact ne sera pas forcement négatif si Emmanuel Macron accepte de se présenter dans le cadre de la primaire de la gauche et pas en-dehors. Il attirera un public, venu du centre ou même de droite, qui sans lui se serait abstenu. Un public qui pourra, au second tour, se reporter sur François Hollande si ce dernier donne des gages à Emmanuel Macron. Ce qui est en jeu aujourd’hui, c’est la question du leadership durant la future campagne. Qui incarnera le fidèle second de François Hollande : Manuel Valls qui s’est déjà glissé dans ce rôle ou Emmanuel Macron à qui François Hollande devra promettre une place de choix dans le dispositif de campagne et dans le futur gouvernement s'il veut obtenir son soutien ? Bref, les tensions risquent encore d'être vives entre les deux hommes. Mais François Hollande n'a rien à perdre à laisser exister autour de lui une grande diversité politique qui attirera des électeurs eux-mêmes très différents. Reste à savoir comment capter cet électorat-là au second tour de la primaire et c'est tout le coeur du problème.

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