Mali : Le choix de l’embarras | Atlantico.fr
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Un soldat de l'opération Barkhane en pleine mission.
Un soldat de l'opération Barkhane en pleine mission.
©Daphné BENOIT / AFP

Opération Barkhane

Mali : Le choix de l’embarras

Deux semaines après un nouveau coup d'Etat au Mali, Emmanuel Macron a annoncé la fin de l'opération militaire et une transformation de la présence française au Sahel.

Michel Goya

Michel Goya

Michel Goya est colonel dans l'armée de terre, aujourd'hui retiré du service actif. Il est désormais consultant en stratégie et organisation.

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Il est toujours étonnant de constater l’absence de profondeur historique des décisions politico-stratégiques. Lorsqu’on a décidé de lancer l’opération Barkhane en août 2014, on décidait de se lancer dans quelque chose que l’on n’avait pratiquement jamais réussi jusque-là, mais dans l’euphorie de la victoire de l’opération Serval quelque mois plus tôt, on tentait le coup quand même. Suprême inconséquence, non seulement on se lançait dans quelque chose de très hasardeux, mais on s’engluait aussi en Centrafrique, on s’engageait en Irak et quelques mois plus tard, on lançait même 10 000 soldats dans les rues de France, le tout en continuant les réductions d’effectifs et de budget.

Le scénario consistant à venir au secours d’un État défaillant mis en danger par une organisation armée importante avait pourtant été joué plusieurs fois du Tchad au Mali en passant par le Rwanda, pour ne parler que des engagements où la France avait le premier rôle. Cela n’a fonctionné qu’une fois, au Tchad avec les opérations Manta et Epervier, de 1983 à 1987, car la faiblesse de l’État qui nous appelait à l’aide était conjoncturelle. De fait, l’armée nationale tchadienne, qui ressemblait plus à une assabiya qu’à une armée régulière, était une bonne armée, mais elle se trouvait en position d’infériorité face au « gouvernement national de transition » (GUNT), en fait un groupe rebelle doté d’une assabiya similaire, soutenu par l’armée libyenne. L’intervention française, plus dissuasive qu’active, a permis d’équilibrer le rapport des forces jusqu’à ce que le GUNT se rallie au gouvernement en octobre 1986. Avec un peu d’aide française, les deux forces conjuguées ont alors détruit les forces libyennes dans le nord du pays et le sud de la Libye.

Pour le reste, on nous a appelé à l’aide parce que l’on se trouvait structurellement faible et l’intervention française n’a jamais rien changé fondamentalement à cela. Quand on s’est engagé au Tchad en 1969, nous sommes parvenus au bout de trois ans à neutraliser le Front de libération nationale (Frolinat) au centre du pays, mais pas dans le nord. On a  eu alors l’intelligence de considérer que cela suffisait. L’État a été sauvé, la majeure partie de la population sécurisée, et avec un bataillon en alerte à N’Djamena et une armée de l’air mixte franco-tchadienne on a pu contenir l’ennemi dans le nord. Point particulier, ce succès, relatif, mais succès quand même, n’a pu être obtenu que parce que l’armée tchadienne a été placée provisoirement sous commandement français. En réalité, le corps expéditionnaire était hybride et ce n’est ainsi que l’on pouvait vraiment être efficace.

Bien sûr, quand dans une poussée nationaliste le nouveau gouvernement tchadien a exigé le départ des dernières troupes françaises en 1975, les choses n’ont pas tardé pas à se dégrader, car l’État tchadien était intrinsèquement plus faible que les rebelles du nord. Il ne va pas tarder d’ailleurs à refaire appel à nous. On est donc revenu au Tchad en 1978, avec l’opération Tacaud, mais on l’a fait dans la demi-mesure en choisissant au bout du compte de s’interposer. Bien entendu, cela a été un échec, mais là encore on ne s’est pas obstiné et les forces ont été repliées en 1980. Notons au passage que cet échec n’a pas provoqué pas de grande déstabilisation dans la région. Les factions tchadiennes se sont combattus entre elles, jusqu’à ce qu’il n’en reste que deux dont une au pouvoir et l’autre en opposition. C’est la faction au pouvoir qui a fait appel à nous en 1983. Cela a fonctionné on l’a vu et la situation s’est stabilisée à peu près lorsqu’Idriss Déby a pris le pouvoir en 1990, avec notre bénédiction. Quitte à intervenir autant le faire du côté du plus fort, cela augmentera notre taux de victoire.

C’est un peu la réflexion que se faisaient tous les soldats de l’opération Noroit au Rwanda de 1990 à 1993. Pendant qu’en haut lieu on spéculait sur la présence de Britanniques ou d’Américains en face de nous et qu’on se félicitait d’avoir imposé la démocratie au dictateur Habyarimana, on comprenait sur la ligne de front que tout cela était factice. On voyait bien que le Front patriotique rwandais (FPR) était militairement très supérieur aux Forces armées rwandaises (FAR) que nous soutenions et que tous les conseils et stages de formation que nous pouvions prodiguer n’y changeraient rien. Tout au plus parvenait-on par notre présence et quelques coups de canon à contenir le FPR à la frontière avec l’Ouganda, mais on savait très bien que quand nous partirions le rapport de forces sera toujours à l’avantage du FPR. Il fallait être bien naïf de penser que l’imposition d’un accord de paix à des gens qui veulent en découdre équivalait alors à la paix. Bien entendu cela s’est terminé dans la violence, mais plus encore que nous l’imaginions. Rétrospectivement, il aurait mieux valu choisir l’Ouganda et le FPR comme alliés, Paul Kagamé aurait quand même instauré sa dictature, mais cela aurait été plus rapide et le génocide aurait sans doute été évité. On se serait aussi économisé près de trente ans d’accusations, sinon celle d’aider un dictateur, ce dont on avait l’habitude. A défaut, il fallait combattre vraiment le FPR, même discrètement, le long de la frontière pour essayer de le neutraliser pendant plusieurs années. Car, deuxième problème de l’époque, non seulement on choisissait des alliés faibles et corrompus, mais on ne les appuyait qu’avec des demi-mesures. Il ne faut pas s’étonner de n’avoir eu que des résultats médiocres, voire désastreux comme à Beyrouth en 1983-1984 lorsqu’on a appuyé le gouvernement libanais et son armée avec une force multinationale qui n’avait pas le droit de combattre. On connait le résultat : un retrait piteux après 356 soldats tués pour rien en 18 mois dont 89 français.

Toutes ces leçons n’ont visiblement pas porté. Lorsque la Côte d’Ivoire est elle-même déchirée en 2002, on aurait pu choisir de ne rien faire ou de combattre avec un camp, qui en droit aurait dû être le gouvernement légitime, et en potentiel, peut-être les Forces du nord. Encore une fois, on décidait de s’interposer et de couper le pays en deux pour essayer d’imposer la paix par des négociations. Bien entendu, cela n’a plus fonctionné qu’avant ou ailleurs. La paix c’est quelque chose qui imposée par un vainqueur. De « guerre lasse », on a enfin choisi en avril 2011 un camp, alors le plus légitime et le plus fort, et la crise a pris fin.

Évidemment, on s’est félicité officiellement de l’opération, dans les faits quand le gouvernement malien a à son tour été menacé en janvier 2013 par d’autres forces du nord, personne ne proposait cependant de « refaire Licorne ». On notera aussi que le gouvernement malien appelait au secours la France, car il ne pouvait appeler personne d’autre. L’armée française reste par défaut la seule force de réaction rapide de l’Afrique subsaharienne. Grande surprise, on décidait alors de combattre, avec un discours clair et des objectifs limités. Ce fut donc un succès.

Et nous voilà au point de départ. Après le succès de Serval, imaginer qu’en restant militairement au Mali, et qu’avec quelques stages de formation de type tonneau des Danaïdes prodigués par des instructeurs européens ou des centaines de millions d’euros d’aides en tout genre, on allait être relevé rapidement par une armée structurellement parmi les plus faibles et corrompus au monde, relevait de la magie. Or, la magie ne fonctionne que pour ceux qui y croient naïvement. Au bout de sept ans de Barkhane, il est peut-être temps d’ouvrir les yeux et de transformer cette opération.

Petit résumé. Nous avons mené 32 opérations importantes de guerre ou de stabilisation depuis 1962, les seules qui ont réussi alignaient correctement les planètes de la stratégie : un objectif clair et réaliste, des moyens adaptés et l’acceptation du risque. On y a su à chaque fois ce qui suffisait et on n’est pas allé trop loin, le trop loin se mesurant essentiellement à la solidité de la planche sur laquelle on s’appuie. Il serait temps aussi de comprendre que les planches pourries ne se transforment pas en plaques d’acier simplement parce qu’on le souhaite ou qu’on y injecte de l’argent.

Cet article a été initialement publié sur le site La Voie de l'Epée : cliquez ICI

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