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Angela Merkel.

Crise grecque

Mais quelle est vraiment la nature de l’Union européenne ? Petit rappel à l’Allemagne de la définition d’une zone monétaire optimale

En évoquant les "principes communs" que partagent les pays de la zone euro, Angela Merkel sous-entend surtout les principes allemands. Mais l'espace euro est composé de nombreux pays qui ne partagent pas les mêmes préférences en termes de monnaie. On est loin encore bien loin d'une zone monétaire optimale.

Mathieu  Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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Atlantico : Angela Merkel a annoncé : « Nous avons des principes communs, des principes sur lesquels repose l’union économique et monétaire. Le fait que nous avons une monnaie commune montre la confiance qui existe entre partenaires européens ». Quels sont ces principes communs dont parle la chancelière allemande au sujet de la zone monétaire ? En quoi ce discours peut-il paraître bien idéaliste compte tenu de la situation dans laquelle se trouve actuellement l'Europe?

Mathieu Mucherie : Quand Angela Merkel dit qu'il y a un socle commun en termes de politique monétaire c'est sous-entendu un socle commun de principe allemand. Elle fait référence au fait qu'il y a eu une convergence dans les années 90 autour des pratiques de la Bundesbank parce qu'à l'époque de la constitution de la monnaie unique, la banque centrale de référence qui avait une vraie légitimité depuis la fin des années 1970 dans le combat contre l'inflation c'était justement la banque centrale allemande. Ce que la chancelière appelle les principes communs ce sont en réalité des principes qui sont proches de ceux de la Bundesbank à savoir une banque centrale qui ne s'intéresse qu'à l'inflation. Dès qu'il y a une petite tendance inflationniste, on monte les taux et surtout on ne dévalue pas. Tout le socle de la politique monétaire se fonde en réalité sur les principes qui sont ceux de la Bundesbank. Ce ne sont pas ceux des autres pays mais ils s'y sont ralliés de facto en acceptant que l'ancre nominale soit l'Allemagne.

Angela Merkel fait référence aux principes allemands qu'elle considère comme non négociables puisque la logique du passage à la monnaie unique c'était renoncez à vos monnaies et acceptez l'hégémonie allemande ou ce sera sans vous. C'était bien le pacte il y a vingt ans. Et on a bien voulu aliéné notre souveraineté monétaire parce qu'on avait un très mauvais bilan. Quand vous avez une lire italienne que vous dévaluez tous les trois ans et que vous avez le passif de la banque centrale italienne à la fin des années 80, faire une croix sur votre souveraineté monétaire ne vous coûte au final pas grand-chose. Vous renoncez à une monnaie qui est un peu considérée comme une monnaie de singe. Et si ça vous permet d'avoir la crédibilité de la Bundesbank et une monnaie allemande, il n'y a, à première vue, que du positif. On croyait qu'il y aurait un retour de l'inflation et qu'en important la crédibilité allemande on allait faire une très bonne opération. Le choix était vite vu parce que malheureusement les monnaies en question étaient très faibles. Donc l'idée était d'accepter les principes allemands pour obtenir une inflation et des taux allemands. De ce point de vue-là le deal était perçu comme assez attrayant. Le problème c'est qu'un peu plus tard on se retrouve avec des principes allemands avec une gouvernance à l'Allemande mais avec des taux qui ne sont plus allemands. Par exemple aujourd'hui vous avez des taux complètement différents entre l'Italie et l'Allemagne ou l'Espagne et l'Allemagne, ce qui n'était pas le cas avant 2009 où ils étaient tous à très peu de chose près le même.

Lorsque l'on parle de l'Union européenne, la monnaie unique apparaît comme l'une des principales avancées qui permettent de la définir. Angela Merkel a affirmé "si l'euro échoue l'Europe échoue", ce qui dit beaucoup sur la place prééminente que prend la monnaie unique dans le projet européen. En quoi la zone monétaire actuelle nous dit beaucoup sur le fait que l'Union européenne se cherche encore ?

C'est très curieux de lier la monnaie à la construction politique de l'Europe. Ce n'était pas obligatoire. On aurait très bien pu faire une Europe via la défense. Et l'idée de dire que si l'euro échoue cela remettrait en cause toute l'Union européenne n'est pas juste à mon avis. L'euro peut échouer parce que c'est une tentative, assez curieuse, de réintroduction d'un régime de change fixe en plein XXIème siècle. Quoiqu'il en soit si l'euro échoue, on garde les acquis de l'Union européenne à savoir le désarmement douanier ou un certain nombre de collaborations sur des politiques choisies. On peut être dans l'Union européenne et ne pas avoir l'euro et d'ailleurs si l'on regarde la croissance de ces pays depuis sept ans, j'ai plutôt l'impression qu'ils s'en sortent mieux que ceux qui ont l'euro. Et ils n'ont pas plus d'inflation que nous. Donc les propos de la chancelière allemande sont là pour angoisser les gens. L'idée est de dire que si l'euro échoue, sous-entendu si l'hégémonie monétaire allemande disparaît, l'Union européenne va s'effondrer et l'on va revenir au protectionnisme. Mais ce n'est pas comme cela que ça se passe. Vous pouvez très bien avoir un niveau élevé d'intégration européenne avec les acquis du marché unique notamment et ne pas aller jusqu'à l'unification monétaire.

Le problème de l'Europe c'est qu'elle a voulu se faire avant tout par la monnaie. C'est la façon la plus ambitieuse mais la plus difficile. En général cette étape ne se fait pas avant une cinquantaine d'années de fédéralisme budgétaire et de renforcement de la mobilité du facteur travail à l'intérieur de l'Union. Elle a voulu accélérer le temps et elle n'a pas réussi. Les Etats-Unis ont eu besoin de plus de 150 ans pour se rapprocher d'un modèle de zone monétaire optimale. L'Europe a voulu le faire en quelques années. Or comme le disait le prix Nobel d'économie Douglass North : "On n'accélère pas l'histoire sans coûts". Il aurait peut-être fallu aller auparavant ailleurs. On aurait pu avoir un renforcement des programmes communautaires ou le développement d'autres outils de solidarité. Il y a l'Europe de l'éducation à faire mais aussi l'Europe des nouvelles technologies ou de la défense. Et nous on a préféré la faire par la monnaie. Et toute l'énergie depuis vingt ans sur le plan institutionnel et financier a été consacrée à l'union monétaire et à la défense de la parité fixe. C'est un gros investissement et pour le moment on n'a pas le rendement qui va avec. Et on le voit au jour le jour, tous les efforts de l'Europe sont vampirisé par cette zone monétaire. Les acteurs qui s'occupent de l'Union européenne hors zone euro, à l'image de  la commission européenne, se sont fait piller. Il ne leur reste plus rien. Tout le pouvoir maintenant va à la BCE. On n'est plus au temps de la commission Delors où on libéralisait le marché et où on construisait une Europe du commerce. Aujourd'hui tout se joue à Francfort.       

Quelles sont les caractéristiques d'une zone monétaire optimale? 

C'est une zone où il y a une forte homogénéité des préférences notamment en termes d'arbitrage inflation/chômage. En gros, tout le monde préfère à peu près le même niveau d'inflation. Ensuite il y a très peu de chocs asymétriques. Ce sont des pays qui se ressemblent tellement que grosso modo il va leur arriver les mêmes chocs au même moment. Ils vont être sur des cycles communs. En conséquence, les chocs asymétriques vont être rares. Et lorsque ceux-ci arrivent, dans une union monétaire optimale, ces chocs vont être assez facilement absorbés par deux canaux principaux.

En premier lieu, on a les transferts budgétaires qui ne sont pas des prêts, comme on l'observe avec la Grèce, mais des dons littéralement. Ils sont automatiques et sans condition. C'est ce qui s'est passé aux Etats-Unis au milieu des années 80 avec le contre-choc pétrolier du Texas. Les Texans sont en pleine crise. Ils sont alors aidés par l'Union puisque les autres Etats via le budget fédéral leur versent plus de subventions à ce moment-là tandis que dans le même temps les Texans, eux, contribuent moins à ce même budget fédéral. Le Texas a ainsi bénéficié de plusieurs points de PIB pour se sortir de la crise. Et cela s'est fait naturellement, sans conditionnalité et sans discussion. Autre exemple, le Michigan est en crise automobile et il reçoit des subventions conséquentes depuis trente ans. C'est ce qui se passe aussi en France avec les DOM-TOM. On les subventionne par certains mécanismes et cela sans conditionnalité. Ce sont des dons. On part du principe que ce sont des nationaux donc il n'y a pas de discussion.

A ces transferts budgétaires s'ajoute un autre canal pour réguler les chocs asymétriques à savoir les transferts de main d'œuvre. Quand le Texas est confronté à la crise suite à un contre-choc pétrolier, ce n'est pas grave. Le Texans va s'installer dans un autre Etat américain. Une bonne partie de la régulation va se faire par ces mouvements de population. S'il y a moins de boulots au Texas, on va en chercher ailleurs. Mais cette logique n'existe pas en Europe. C'est déjà difficilement observable à l'intérieur des nations alors c'est encore moins le cas à l'échelon européen. La flexibilité salariale au sens large s'inscrit aussi dans cette logique. Il s'agit de la capacité à baisser les salaires ou à licencier quand il faut le faire qui permet d'absorber les chocs asymétrique. Et évidemment là-aussi c'est beaucoup plus facile aux Etats-Unis qu'en Europe.

En quoi l'Europe n'est pas une zone monétaire optimale?

Premièrement, il s'agit du manque d'homogénéité des préférences. On s'aperçoit qu'on n'a pas les mêmes préférences. Par exemple, entre la France et l'Allemagne, on a beau converger, on a quelque peu capitulé en France. En termes d'arbitrage croissance/inflation, on n'a pas le même curseur qu'en Allemagne. Et je ne parle même pas de la Grèce où les différences sont encore plus importantes. Ensuite, on n'a pas les mêmes structures productives. Les taux d'industrialisation ne sont pas les mêmes et donc les gains de productivité chaque année différent. Il est évident que si vous mettez des pays de services comme l'Espagne dans un régime monétaire commun avec des pays qui ont une industrie qui pèse pour 40% du PIB, on aura par conséquence des cycles différents et plein de chocs asymétriques vont se produire. Par ailleurs les pays n'ont pas les mêmes sources de financements. Certains sont financés en taux variable et d'autres en taux fixe. Dans la zone euro en conclusion, les pays n'ont ni les mêmes structures productives, ni les mêmes canaux de financement et ils n'ont pas le même positionnement dans le cycle. Cela fait énormément de différences d'un Etat à l'autre et c'est ce qui fait que l'on subit régulièrement des chocs asymétriques. On y est globalement plus exposé que si l'on était dans une zone monétaire optimale. Et dans le même temps on n'a ni la mobilité du facteur travail et la flexibilité des salaires ni les transferts budgétaires qui permettraient de réguler les chocs asymétriques. Pour faire simple, l'Europe a quinze fois moins de fédéralisme budgétaire que les Etats-Unis et trois à quatre fois moins de mobilité de la main d'œuvre et de flexibilité salariale et en plus on fait face à des chocs asymétriques plus forts.

Qu'est-ce qui manque à l'Union européenne pour devenir une zone monétaire optimale?

Une opération du Saint Esprit! Le souhait des chefs de l'Europe serait que les Grecs deviennent des Allemands en adoptant leurs principes mais je n'y crois pas du tout. Pour être une zone monétaire optimale, ou en tout cas s'en rapprocher, il faudrait à la fois renforcer le fédéralisme budgétaire et la flexibilité de la main d'œuvre. C'est la voie progressive et cela nécessiterait un peu de temps. Le problème c'est que l'Europe est engagée dans une course contre la montre. Le temps des marchés et de la dislocation de la zone euro n'est pas du tout le même que celui du renforcement du budget européen. D'autant que ceux qui sont les plus fédéralistes, notamment les Allemands, sont les premiers à refuser la logique d'une union monétaire de fédéralisation véritable sur le plan budgétaire. Avec la crise ce sont eux qui refusent de lâcher sur le plan des transferts. Il y a beaucoup d'hypocrisie là-dedans.

Quant à la flexibilité de la main d'œuvre, on peut la renforcer mais dans des périodes de crise avec des Etats sous programme, l'opération est difficile. En effet c'est à ce moment-là que l'on fait face à des problèmes sociaux qui limitent la marge de manœuvre. On l'a vu avec le FMI qui a mis sous programme un certain nombre de pays d'Amérique latine, il y a eu une fatigue de l'ajustement structurel. On se rend compte que les pays décrochent au bout de 4-5 ans de rigueur. C'est ce qui se passe aujourd'hui en Grèce de façon très nette mais aussi en Espagne qui ne fait plus le moindre effort budgétaire depuis dix-huit mois. On le voit bien ici la difficulté européenne à s'acheminer vers une zone monétaire optimale.

Après il y a quelque chose que l'on pourrait faire, c'est d'accepter la sous-optimalité et les chocs et de se dire, qu'à partir de ce moment-là, la BCE va mener une politique plus favorable aux plus faibles en dévaluant massivement la monnaie ou encore en mettant des taux négatifs pour donner une chance à l'euro de survivre. Le risque c'est que ça génère des bulles et des déséquilibres dans les pays les plus sensibles. C'est ce qui s'est passé au début de la zone euro avec une politique trop accommodante qui a fait que certains pays se sont fortement endettés. C'est très compliqué de faire une politique de taux dans des pays pas très bien accordés qui n'ont ni les mêmes intérêts ni les mêmes préférences.

En quoi la situation actuelle en ce qui concerne la zone monétaire amène l'Europe à se poser la question de ses limites territoriales? L'Europe n'a-t-elle pas laissé entrer des pays dont la politique monétaire était encore trop fragile en vue de mettre en place une zone monétaire optimale?

C'est sûr que l'hétérogénéité des préférences dont je vous parlais serait bien plus grande si l'on parlait de l'Europe des 3 ou des 6 plutôt que l'Europe des 19. Mais c'est très difficile de créer un club vertueux et avec pleine de promesses pour ensuite le restreindre à 7 ou 8 membres. C'était compliqué à l'époque de la construction de la zone euro de le limiter qu'à quelques pays. Il y a une quinzaine d'année, se qualifier à l'euro c'était se qualifier dans la première division. On penserait alors qu'il n'y aurait que des avantages et aucun inconvénient, à savoir les inconvénients d'un régime de change fixe qui n'est pas du tout optimal. Comme les décideurs en général pas bien formés aux questions monétaires, ils n'ont pas perçu les désagréments. L'Europe aurait dû être plus restrictive dans l'intégration à la zone euro. Cela aurait permis d'encaisser moins de chocs et globalement des chocs plus facilement gérables. Plus vous étendez ce type de club et plus l'optimalité de la zone monétaire se réduit.

 

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