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Sur le plan purement économique, Emmanuel Macron s'inscrit très clairement sur une ligne libérale qui, certes, rejoint celle de la direction actuelle du PS. Cependant, elle ne répond absolument pas aux définitions types de ce que pouvait être la gauche.
©PHILIPPE LOPEZ / AFP

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Macron, homme de droite pour 19% des Français et de gauche pour seulement 12% : le tableau en creux de l’idée qu’ils se font de la gauche aujourd’hui

88% des Français estiment qu'Emmanuel Macron n'est pas de gauche, selon un récent sondage Elabe. Alors que l'économie constitue un marqueur fort des sensibilités des personnalités politiques, les positions de l'ancien ministre de l'Economie semblent, sur ce sujet, en porte-à-faux avec le reste de la gauche française.

Yves-Marie Cann

Yves-Marie Cann

Yves-Marie Cann est Directeur en charge des études d'opinion de l'Institut CSA.
Voir la bio »Sylvain Boulouque

Sylvain Boulouque

Sylvain Boulouque est historien, spécialiste du communisme, de l'anarchisme, du syndicalisme et de l'extrême gauche. Il est l'auteur de Mensonges en gilet jaune : Quand les réseaux sociaux et les bobards d'État font l'histoire (Serge Safran éditeur) ou bien encore de La gauche radicale : liens, lieux et luttes (2012-2017), à la Fondapol (Fondation pour l'innovation politique). 

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Atlantico : Selon un récent sondage Elabe pour l'Express, seuls 12% des Français estiment d'Emmanuel Macron qu'il est de gauche malgré les positions de l'ancien ministre de l'Économie en matière sociétale, qu'il s'agisse de l'islam, ou de la légalisation du cannabis. Pierre Joxe a par ailleurs récemment comparé Macron à Hermès "dieu des voleurs et des banquiers". Que peut-on en déduire de ce qu'est la gauche aux yeux des Français ? Le fait qu'Emmanuel Macron soit clairement libéral sur le plan économique ne montre-t-il pas que l'économie est le principal curseur pour déterminer si un candidat est de gauche ou de droite ?

Sylvain Boulouque : La gauche repose sur des interprétations fondamentales à la fois dans l'économie et dans le social. Emmanuel Macron va à rebours d'un certain nombre de celles-ci.

L'Islam constitue aujourd'hui une ligne de fracture à gauche. Une partie de la gauche, comme Emmanuel Macron, défend le droit à porter le voile, en se basant sur un autre argumentaire que celui de la laïcité. Ceux qui portent le voile sont majoritairement arabes ou nord-africains. Ils apparaissent aujourd'hui comme les franges les plus exploitées de la société française. Par conséquent, pour cette partie de la gauche (qui n'est pas majoritaire) ils doivent avoir le droit à des signes de ralliement identitaires. Cette partie de la gauche, qui défend le port du voile est, paradoxalement assez radicale. Emmanuel Macron se rapproche donc effectivement des positions défendues par une partie de la gauche quand il milite pour le droit au port du voile. Il se définit comme libéral au sens anglo-saxon du terme, soit sous tous les aspects que cela recouvre (économique, politique, sociétal). Or, la majorité de la gauche n'est pas libérale. Cela renvoie, à mon sens, à l'éclatement de la société française contemporaine. Nous ne sommes absolument plus dans les mêmes grilles de lecture que celles d'il y a quelques années. Ce changement très important dans la société française contribue à ce que les positions d'Emmanuel Macron soient aujourd'hui en porte-à-faux avec le reste de la gauche française.

Sur le plan purement économique, Emmanuel Macron s'inscrit très clairement sur une ligne libérale qui, certes, rejoint celle de la direction actuelle du PS. Cependant, elle ne répond absolument pas aux définitions types de ce que pouvait être la gauche il y a encore quelques années. Cette définition type, c'est celle d'une gauche étatique, interventionniste sur les plans économiques et sociaux. L'économie est un curseur essentiel pour démarquer des candidats au sein de la gauche. Elle l'est également pour distinguer un candidat de gauche d'un candidat de droite, même si c'est moins marqué. Et pour cause ! Les politiques économiques de centre-gauche ou de centre-droite qui sont conduites en France produisent une certaine stabilité. On pourrait également noter que même les gauches les plus radicales, comme c'est le cas de Syriza en Grèce, appliquent les politiques économiques européennes. Les différences sont réelles, on les retrouve sur plusieurs thématiques : services publics, redistribution des richesses, imposition fiscale… Elles sont simplement moins marquées qu'il y a 30 ans, et nettement moins qu'il y a 70 ans. Sous Mitterrand, la gauche arrive au pouvoir et annonce qu'elle va nationaliser l'économie, ce qu'elle tente de faire. Depuis, aucun dirigeant de gauche ne s'y est essayé. Lionel Jospin s'est davantage attablé à la libéralisation de l'économie. Ce qui change fondamentalement entre la gauche et la droite à ce niveau, ce sont les barrières et les limites qui sont posées. C'est sur ces points, économiquement, qu'il est possible de discerner un candidat de droite d'un candidat de gauche.

Au sein de la gauche, néanmoins, c'est l'un des curseurs les plus importants pour démarquer deux candidats. Tout ce qui s'inscrit dans le marxisme économique est encore très fort à gauche, comme en témoigne le programme de Jean-Luc Mélenchon. C'est avant tout sur son programme économique qu'il se distingue de François Hollande. C'est là que leurs programmes sont les plus incompatibles et cela montre que ce marqueur est très fort à gauche. On pourrait faire le même constat pour Arnaud Montebourg, qui se distingue fortement du programme économique du président de la République. Il existe donc différentes identités de gauche, qui insistent plus ou moins sur le clivage renationalisation/libéralisation, en fonction des affinités politiques. Concrètement, plus un candidat est à gauche sur l'échiquier politique, plus il va être tenté de nationaliser l'économie. Ce n'est pas une tendance uniquement propre à la gauche on la retrouve également chez les frontistes.

Yves-Marie Cann : La perception qu’ont les Français du positionnement politique d’Emmanuel Macron résulte de plusieurs facteurs. J’en identifie au moins trois. Le premier, ce sont les mesures d’inspiration libérale qu’il a portées en tant que ministre de l’Économie et qui se sont concrétisées par le vote de la "Loi Macron" à l’été 2015 : libéralisation des transports par autocars, assouplissement de la législation concernant l’ouverture des commerces le dimanche ou encore réforme de certaines professions réglementées (notaires, auto-écoles, etc.).

Son expérience comme banquier d’affaires, avant de rejoindre François Hollande comme Secrétaire-général adjoint de l’Élysée, contribue aussi aux résultats auxquels vous faites référence. De cette expérience, beaucoup en ont déduit une certaine proximité d’Emmanuel Macron avec le monde de la finance et des grandes entreprises, qu’a entretenue son passage à Bercy pendant deux. Au risque de réactiver l’image d’une "gauche sectaire", certains considèrent qu’une telle expérience est antinomique d’un positionnement à gauche et lui refuseraient par principe un tel ancrage politique.

Enfin Emmanuel Macron, par ses prises de parole au moment du lancement de son collectif "En marche !", a contribué à brouiller les lignes. Beaucoup en ont en effet déduit qu’il n’est ni de gauche, ni de droite, même s’il a ensuite cherché à préciser sa pensée. Ainsi, s’il a affirmé qu’il n’est pas socialiste lors de sa visite au Puy-du-Fou le 19 août, il se revendique comme étant de gauche, ce qu’il a rappelé lors de l’interview qu’il a accordée au 20h de TF1 le soir de sa démission du gouvernement.

Comment ces marqueurs ont-ils évolué avec le temps et comment sont-ils perçus par la population française aujourd'hui ? Qu'est-ce que cela dit de l'évolution idéologique potentielle de la gauche ?

Yves-Marie Cann : Quoique que l’on dise de la disparition des frontières entre gauche et droite, parfois à juste titre tant certaines politiques publiques peuvent être indifférenciées, les valeurs dans lesquelles se reconnaissent les Français restent des marqueurs forts de leur proximité à un bord politique en particulier.

D’une manière générale, les proches de la gauche se caractérisent ou plutôt se différencient du reste de la population par le fait qu’ils se disent plus attachés, plus sensibles à la notion de collectif plutôt qu’à l’individualisme. Ils valorisent davantage l’intervention de l’État et son rôle de régulateur que ne le font les sympathisants du centre et de la droite, plus empreints de libéralisme même si l’on y recense beaucoup d’héritiers du colbertisme et de la droite bonapartiste. Ils se disent aussi plus européens que souverainistes, et plus progressistes que conservateurs. Il s’agit aussi d’un segment de la population davantage ouvert à une France multiculturelle plutôt que fidèle à son héritage historique et culturel, notamment dans sa dimension judéo-chrétienne.

Ces marqueurs évoluent sans cesse, il ne s’agit en rien d’élément statiques et fixés pour l’éternité. On note ainsi qu’au cours des 30 à 40 dernières années, un glissement progressif s’est opéré au sein de la gauche, partant des préoccupations sociales au cœur de son positionnement et de son incarnation, notamment à destination du monde ouvrier et des couches populaires, vers des préoccupations plus sociétales auxquelles sont plus sensibles les diplômés de l’enseignement supérieur, les urbains et une partie des cadres et des professions intellectuelles. Pour beaucoup, la gauche et le Parti socialiste apparaissent alors comme le camp des minorités, qu’elles soient issues de l’immigration, sexuelles, religieuses, etc. l’éloignant progressivement des milieux populaires et d’une fraction non négligeable de la population active désormais tentée par le Front national.

Sylvain Boulouque :  Par le passé, la société était beaucoup plus collective, l'individu ne comptait pas, ou peu. C'est tout l'inverse aujourd'hui. À partir de là, la gauche, qui a toujours beaucoup tablé sur le collectif, est obligée de s'adapter. C'est aussi lié aux transformations économiques et sociales, ainsi qu'à la croissance démographique à venir… Un certain nombre de références culturelles ont évolué. La gauche ne peut pas ne pas s'adapter. Logiquement, les forces qui prônaient le collectif ont décliné au profit de celles qui défendent l'individualisme. 

En outre, la gauche n'a pas su redéfinir ses marqueurs jusqu'à présent. Elle s'interroge encore sur ce qu'elle doit faire. C'est très inquiétant, parce qu'elle ne sait pas comment s'y prendre. Il n'y a pas eu d'aggiornamento théorique, bien que la droite n'ait pas fini sa démarche non plus. Concrètement, cela donne des politiques gouvernementales non préparées ou pensées.

 

Au cours de son quinquennat, François Hollande a souhaité engager un "aggiornamento" du Parti socialiste sur les questions économiques, avec une réponse plus libérale. Cela peut-il expliquer l'opposition que le président rencontre dans son propre parti ?

Sylvain Boulouque : L'opposition au sein même du PS que rencontre François Hollande résulte de plusieurs facteurs. Il a pris des engagements de campagne qu'il n'a pas tenus. L'électorat de gauche est attentif à la marchandise qu'on lui vend et considère que le programme pour lequel il a voté n'a pas été mené. Cela entraîne évidemment un décalage. Cet aggiornamento que François Hollande souhaitait engager s'est fait, finalement, dans une certaine continuité. Les gens de gauche ont donc l'impression d'avoir signé un chèque en blanc, de vivre une rupture de contrat, de non-respect des promesses électorales.

Dans ce sentiment de rupture, le marqueur économie et le positionnement économique de François Hollande ont évidemment joué un rôle considérable. La réforme du droit du travail en est un bon exemple. Une partie des engagements sociétaux (assez minime, au final) a été tenue. C'est le cas du mariage pour tous, bien évidemment, mais pas de la réforme de la justice ou du recrutement de professeurs promis. Tous les marqueurs sociétaux n'ont pas fait l'objet d'un respect des engagements.

Dans le livre Un président ne devrait pas dire ça…, François Hollande exprime son souhait de sacrifier le Parti socialiste au profit d'un Parti du progrès, ce qui est également difficile à comprendre pour les électeurs de gauche. D'autant plus qu'il est le seul au courant de cette hypothèse. La rupture de confiance est nette.

Yves-Marie Cann : Sur les questions économiques, beaucoup des politiques menées par François Hollande et des réformes votées depuis son élection à la présidence de la République s’avèrent en effet teintées de libéralisme et auraient certainement pu être portées par la droite si elle avait été en responsabilité. Je pense notamment aux abaissements de charges sociales dont ont bénéficié les entreprises avec le Pacte de responsabilité. Cela a été d’autant mal perçu des Français que dans le même temps beaucoup de ménages ont dû encaisser un véritable coup de massue fiscal qui, rappelons-le, avait débuté dès la fin du quinquennat de Nicolas Sarkozy.

Tout cela s’étant opéré sur fond de chômage de masse, le ressentiment et la colère à l’égard de l’exécutif atteignent désormais des niveaux si élevés qu’ils compromettent fortement les chances de réélection de François Hollande en 2017. Certains au Parti socialiste s’en font les porte-paroles et ont effectivement mené la vie dure à François Hollande et à Manuel Valls. Toutefois, si ces tensions peuvent parfois s’expliquer par des considérations purement tactiques, elles doivent aussi beaucoup au décalage entre les promesses du candidat Hollande et les actions menées par le président Hollande. Ainsi, nulle réécriture du traité "Merkozy" en 2012, la loi bancaire qui devait conduire à la séparation des activités de dépôt et des activités spéculatives des banques s’avère bien en-deçà des ambitions initiales, les haut-fourneaux de Florange ont définitivement cessé leur activité alors que l’on avait promis de tout faire pour les redémarrer, etc.

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