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Une fillette afghane vaccinée contre la polio.

Faillite sanitaire

Les Nations Unies déclarent l’état d’urgence sur la polio : comment nous en sommes arrivés là

44 nouveaux cas de poliomyélite ont été détectés au Pakistan, en Syrie et au Cameroun. Et le virus se propagerait respectivement vers l'Afghanistan, l’Irak et la Guinée équatoriale. Les Nations Unies ont donc déclaré lundi 5 mai l'état d'urgence sur la poliomyélite. Il s'agit de la deuxième déclaration d'état d'urgence depuis 2007.

Antoine Flahault

Antoine Flahault

« Antoine Flahault, est médecin, professeur de santé publique, co-directeur du Centre Virchow-Villermé, à la Faculté de Médecine de l’Université Descartes, Sorbonne Paris Cité, à l’Hôtel-Dieu (APHP), et directeur de l’Institut de Santé Globale, à la Faculté de Médecine de l’Université de Genève ».

 

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Atlantico : Lundi 5 mai 2014 a été déclaré l'état d'urgence sur la poliomyélite par l'Organisation Mondiale de la Santé. 44 cas de plus ont été enregistrés depuis l'année dernière, notamment dans trois pays, le Pakistan, la Syrie et le Cameroun, qui commencent eux-mêmes à le répandre dans leurs pays voisins, à savoir en Afghanistan, en Iraq et en Guinée équatoriale respectivement. Comment expliquer la recrudescence d'une maladie que l'on cherche à éradiquer depuis près de 25 ans ? Qu'aurait-il fallu faire pour empêcher cette situation ?

Antoine Flahault : En 1988, 350 000 cas de poliomyélite ont été rapportés à l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). L’an dernier seulement 406. Il n’y a pas d’autres exemples à ma connaissance de réduction de 99% d’une maladie pendant la même période dans le monde. Et cela est dû à des efforts considérables engagés à un niveau international et pilotés par l’OMS, avec un fort soutien de la Fondation Bill et Melinda Gates. L’objectif visé est d’éradiquer cette maladie, qui est due à l’infection par un virus, qui a fait des ravages dans le monde jusqu’à ce qu’on dispose de vaccins efficaces pour espérer la voir disparaître de la planète. Maintenant, l’éradication, c’est-à-dire la lutte contre le 1% des cas restant, n’est pas une mince affaire, et les efforts à consentir restent considérables, à tel point, que sans être pessimistes, certains se posent la question de sa faisabilité. L’OMS n’en démord par, et je fais partie de ceux qui soutiennent l’organisation internationale dans cet ambitieux projet, mais certaines voix se sont récemment élevées pour expliquer que l’objectif n’était pas réaliste ou pas à notre portée. Aujourd’hui on assiste à une poussée de plusieurs foyers épidémiques particulièrement difficiles à contrôler, parce qu’ils surviennent dans des zones de conflits ou dans des endroits particulièrement reculés et inaccessibles du monde, mais on a déjà connu ce type de résurgences dans un passé récent, par exemple en 2003, au Nigéria, lorsque des populations non vaccinées, parfois même refusant la vaccination, avaient donné lieu à des cas de poliomyélite et à une « exportation » du virus vers des régions limitrophes qui avaient cru s’en débarrasser. Si l’on baissait la garde aujourd’hui, on pourrait très bien se retrouver confrontés, d’ici à quelques années à plusieurs centaines de milliers de cas par an, et retomber rapidement à la situation des années 1980. La situation est donc loin d’être sous contrôle et la déclaration d’éradication de la planète n’est pas encore à l’ordre du jour. Pour éclairer le lecteur qui ne saurait pas ou plus ce qu’est la poliomyélite car elle a disparu de nos régions, elle est due à un virus très contagieux qui une fois toutes les 200 infections entraîne des paralysies musculaires irréversibles. Dans les autres cas, il survient des signes mineurs, ou encore des paralysie musculaires qui régressent sans séquelles. 5 à 10% des personnes paralysées risquent cependant de mourir lorsque que les muscles respiratoires sont atteints. La poliomyélite touche essentiellement les enfants de moins de cinq ans.

Pourquoi ces pays précisément ont connu cette recrudescence ? Les pouvoirs publics y sont-ils pour quelque chose ?

Fin 2013, il ne restait plus que trois pays où le virus circulait dans certaines de leurs régions de façon endémique : le Nigeria, le Pakistan et l’Afghanistan. Désormais de nouvelles zones sont concernées comme la Libye, le Cameroun et la Guinée équatoriale, à chaque fois pour des raisons de zones de conflits ou d’accès aux soins difficiles qui dans les deux cas altèrent la couverture vaccinale et permet au virus qui circule dans l’environnement par importation de s’installer et de causer des cas de poliomyélite.

Quelles solutions peut-on mettre en place pour freiner la propagation du virus, voire l'éradiquer totalement ? Est-il d'ailleurs possible de l'éradiquer totalement ?

Les solutions proposées reposent entièrement et uniquement sur la vaccination car il n’y a pas aujourd’hui de traitement contre l’infection par ce virus. Par ailleurs, d’une part la maladie est fortement contagieuse, mais le virus est très résistant dans l’environnement, et l’on peut tout à fait être contaminé (si l’on n’est pas correctement vacciné) lors d’une baignade en eau douce contaminée, où en buvant de l’eau contaminée par exemple. Il deux grands types de vaccin, l’un d’administration orale qui est très efficace mais comporte un petit risque de développer une poliomyélite d’origine vaccinale ; l’autre administré par voie injectable (celui que l’on utilise exclusivement en France aujourd’hui) qui est très sûr, efficace pour éviter la poliomyélite, mais qui ne permet pas d’éviter de porter le virus dans ses intestins et de le transmettre par les selles dans l’environnement et donc de causer des cas de poliomyélite là où le virus continue à circuler dans l’environnement. Certains préconisent dans les zones à haut risque de circulation du virus, d’utiliser une combinaison des deux formes de vaccins, car on ne connait pas de cas de poliomyélite vaccinale chez ceux qui une fois vaccinés par le vaccin injectable se voient administrer aussi le vaccin sous sa forme orale. C’est un peu ceinture et bretelle, ce n’est pas du tout coûteux parce que la forme orale ne coûte presque rien, mais cela confère à la fois une immunité individuelle efficace et une immunité collective qui réduit les risques de propagation de la souche infectieuse. En analysant cette politique pratiquée en territoires palestiniens et adoptée par les Israéliens qui assistaient à une résurgence de la circulation du virus dans l’environnement, j’ai pu avec des collègues de cette région vérifier le bien-fondé de cette approche qui pourrait être utilisée à chaque fois que la situation l’exige.

 

Dans l'ensemble, peut-on dire qu'il y a une vraie prise de conscience de la part de la communauté internationale concernant ce virus ?

Oui, sur le plan international il y a une mobilisation massive contre la poliomyélite. Jusqu’à ce jour, la variole est la seule maladie humaine qui ait été éradiquée (d’ailleurs je n’ai jamais compris pourquoi l’on n’avait pas attribué le prix Nobel de Médecine à l’OMS pour cela). Aujourd’hui, l’OMS estime que dix millions d’entre nous, marchons sans paralysie liée à une poliomyélite que nous aurions contractée sans les efforts conjoints visant à la lutte contre ce virus dans le monde. Les efforts financiers qui ont été consentis pour tenter de parvenir à l’éradication ont été évalués à cinq milliards d’euro sur six ans, et certaines voix se sont élevées parce qu’elles considéraient que c’était beaucoup trop par rapport au nombre faible de cas évités, mais c’est sans comprendre la dynamique des maladies infectieuses, qui pour certaines ne se stabilisent pas à un bas niveau tant qu’elles ne sont pas totalement éliminées, ou alors elles nécessitent des efforts permanents et renouvelés qui finissent par être beaucoup plus coûteux. D’ailleurs des économistes ont estimés à 50 milliards de dollars, les économies que procureraient sur une période de 20 ans une éradication de la poliomyélite dans le monde (ces économies seraient bien sûr largement réalisées dans les pays à plus faibles revenus de la planète), sans compter les gains en termes de santé dont les enfants épargnés par les séquelles de la polio pourraient bénéficier et les décès ainsi évités. Quand on connaît les difficultés que l’on a à convaincre les parents à faire vacciner leurs enfants dans certains cas, on peut redouter que la polio puisse ré-émerger un peu partout dans le monde, en particulier auprès des groupes hostiles par principe à la vaccination, ou négligents et non à jour dans leurs rappels vaccinaux. Ces cas de figure se sont déjà produits en ce qui concerne la poliomyélite, et surviennent de plus en plus fréquemment pour des maladies comme la rougeole ou la coqueluche actuellement.

Qu'en est-il de la situation en France ? Et en Europe plus généralement ?

En Europe, la poliomyélite a été déclarée par l’OMS comme éliminée depuis juin 2002. Mais, l’on voit que tant que circule le virus sur la planète, avec les échanges intercontinentaux pluriquotidiens, il ne faudrait pas grand-chose pour qu’une personne non vaccinée se retrouve en danger, même en France. L’Europe est aux premières loges pour recevoir des visiteurs de retour des zones où circulent des virus de la polio, et pour qu’une circulation environnementale s’installe à nouveau, et menace en premier lieux ceux qui ne sont pas bien protégés contre le virus.

Propos recueillis par Clémence de Ligny

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