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©ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

Pas d'amalgames

Les Imams d'Europe se mobilisent contre la radicalisation… sans grandes perspectives de succès

C'est ce mardi que s'ouvre, à Paris, le premier colloque des imams d'Europe contre la radicalisation. Pendant 4 jours, une soixantaine de religieux européens et égyptiens se retrouveront à l'initiative, entre autres, de l'imam de Drancy, Hassen Chalghoumi.

Malik Bezouh

Malik Bezouh

Malik Bezouh est président de l'association Mémoire et Renaissance, qui travaille à une meilleure connaissance de l'histoire de France à des fins intégrationnistes. Il est l'auteur des livres Crise de la conscience arabo-musulmane, pour la Fondation pour l'innovation politique (Fondapol) et France-Islam le choc des préjugés (éditions Plon). Physicien de formation, Malik Bezouh est un spécialiste de la question de l'islam de France, de ses représentations sociales dans la société française et des processus historiques à l’origine de l’émergence de l’islamisme.

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Atlantico : L'imam de Drancy est à l'initiative de ce colloque, or il est très largement critiqué en France et sa légitimité est largement remise en question. Dès lors, sa présence en tant qu'organisateur de l'évènement ne risque-t-elle pas d'en minimiser la portée ? Si parmi les autres imams présents on compte également des religieux venus de la prestigieuse université d'Al-Azhar, est-ce à dire que la délégation présente sera représentative de l'islam actuel ? 

Malik Bezouh : Du 17 au 20 février se tient à Paris le “Colloque des Imams d’Europe” dont l’objectif est d’opposer une digue à la radicalisation des esprits sous l’influence de l’extrémisme islamique. Cependant, il est fort à craindre que l’intention, fort louable au demeurant, soit sans effet aucun sur le terrain religieux français. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’à l’origine de ce projet se trouve un personnage, l’imam Chalghoumi, honni par l’écrasante majorité des Françaises et Français de culture ou de confession musulmane.

Que lui est-il reproché ? Avant de répondre à cette question relevons cette incohérence insupportable aux yeux de nos compatriotes musulmans consistant à exiger d’eux qu’ils s’attèlent à faire émerger un islam gallican, ancré dans la réalité française, cependant qu’il est mis ostensiblement en avant un imam, né en Afrique du Nord, ne maitrisant pas l’usage de la langue française dans ce qu’elle a de plus basique et dont l’expression orale est plus que lacunaire. Ces graves problèmes de locution, s’ils peuvent paraitre anecdotiques, ne doivent nullement être minorés car ils exaspèrent au plus haut point des Français musulmans éprouvant un immense malaise, pouvant aller jusqu’au sentiment de honte, à chaque fois que l’imam Chalghoumi se répand en public avec un français à ce point approximatif.

À ces difficultés de taille s’ajoute le syndrome, de loin le plus handicapant pour l’imam Chalghoumi, dit du « béni-oui-oui ». À l’époque de l’Algérie française, des indigènes algériens, soigneusement sélectionnés par le pouvoir colonial, étaient mis en avant à des fins de propagande évidente : étaler ostensiblement la générosité d’une France coloniale résolue à guider, par la main, les indigènes sur le chemin du progrès en les arrimant à la civilisation à laquelle ils auraient tourné le dos pour cause de mahométisme. Le rôle de pure représentation et de faire valoir du béni-oui-oui consistait alors à dire « oui » aux choix politiques coloniaux. En échange de sa docilité, celui-ci bénéficiait de faveurs et de marques d’égards octroyées par le pouvoir colonial. Aujourd’hui, le colonat n’est plus. Pourtant, dans l’imaginaire collectif des français issus de l’immigration maghrébine, la blessure coloniale, mal refermée, est ravivée par la médiatisation d’un imam non choisi et, pour tout dire, imposé par un système politico-médiatique alors même que Monsieur Chalghoumi souffre d’un manque de légitimité patent au sein du paysage islamique de France. Rappelons, en outre, que cet imam n’est absolument pas reconnu par les différentes instantes représentatives de l’islam de France.

Enfin ; à l’heure de ce défi quasi-civilisationnel, celui du combat contre le radicalisme islamique, qui peut raisonnablement croire que le discours de l’imam, une litanie de lieux communs sans grand intérêt, dénué de toute profondeur sociologique et historique, peut contribuer à défaire les thèses des tenants d’un islam tantôt salafisant, tantôt politico-contestataire ?

Voilà les raisons pour lesquelles cette initiative n’a que très peu de chances d’aboutir : la présence même de l’imam Chalghoumi l’a d’ores et déjà torpillée ; tout du moins en France.

Il est vrai que d’autres imams seront présents lors de ladite conférence. En particulier ceux issus de l’université islamique égyptienne d’Al-Azhar. Pour autant, l’on ne peut affirmer que cela soit suffisant pour dire que ces hommes de Dieu soient représentatifs de l’islam contemporain, fort hétérogène par ailleurs. De plus, l’université islamique d’Al-Azhar n’est pas à proprement parler une institution réformiste. Pis encore : elle est ultra-conservatrice sur le plan théologique comme en témoigne les prises de positions de son recteur, Ahmed el Tayeb, affirmant que tout croyant a le droit de corriger sa femme si cette dernière se montre désobéissante, sous réserve qu’il ne lui brise pas les os[1]. Par ailleurs, le comité religieux, siégeant au Parlement égyptien, « a annoncé fin 2017 qu’un projet de loi visant à criminaliser les athées[2] » était en cours d’élaboration, avec le soutien… d’Al-Azhar.

Si les deux axes principaux de ce colloque seront la lutte contre le terrorisme islamiste et la question du retour en Europe des djihadistes partis combattre aux côtés de Daesh, ce discours rationnel, logique, peut-il être rassembleur notamment face au discours des radicaux qui séduit par son offre en rupture, par son explication globale ?

Répétons-le inlassablement : il est paradoxal de la part des grandes institutions islamiques du monde musulman, à l’instar de l’université Al-Azhar, de clamer leur volonté de combattre le fanatisme d’obédience islamique alors même que celles-ci, supposées effectuer ce travail de filtration et de modernisation des sources canoniques de l’islam qu’elles ne font pas, demeurent engoncées dans un conservatisme religieux anachronique empêchant, pour l’heure, une réformation profonde du culte musulman.

Plus grave : ces institutions religieuses alimentent – de façon insidieuse – la radicalisation des esprits en professant massivement une lecture salafisée de l’islam dont certains aspects n’ont rien à envier à celle défendue par les jihadistes. Car, entre nous, quelle différence de nature existe-t-il entre l’Université islamique Al-Azhar justifiant religieusement l’exécution d’un musulman renonçant à l’islam et des fanatiques assassinant, dans les rues d’Égypte, de Jordanie, etc., un individu accusé d’avoir abjuré sa foi ?

Dit autrement, tant que l’on ne remettra pas en cause l’exégèse élaborée par les théologiens entre les VIIIème et XIIIème siècle, il est bien difficile d’imaginer une évolution positive de la pensée musulmane contemporaine. Les mots et les beaux discours ne suffisent pas. Certes, ils peuvent faire illusion et rassurer les masses occidentales. Mais cela ne durera qu’un temps. Les attentats terroristes, que l’on peut légitimement craindre tant le Proche et le Moyen-Orient sont à feu et à sang - un terrain fertile pour le jihadisme - , nous ramèneront vers la réalité crue.

Insistons, avec emphase, que le jihadisme possède une dimension révolutionnaire qu’un discours, même rationaliste au possible, ne peut stopper. Et ce d’autant plus que ceux qui tiennent ce discours sont vus par les forces contestataires de l’islam politique comme des « suppôts » des pouvoirs autocratiques, voire despotiques, qui dominent le monde arabe. Car la contestation des pouvoirs en place, dans un milieu où l’islam est majoritaire, peut naturellement devenir islamiste. Or qu’est-ce que le jihadisme sinon un islamisme radical poussé dans ses derniers retranchements ? Il apparait donc que la solution réside, non pas dans l’organisation de conférences traitant, dans des salons feutrés, de la nécessité de combattre le fléau du radicalisme islamo-contestataire, mais dans la démocratisation des régimes arabes.

C’est le seul moyen de tarir les sources de la contestation islamo-politique et, partant, du jihadisme dont il dérive. Cela est valable pour l’Orient despotique. Concernant l’Occident démocratique où vivent des minorités musulmanes, la problématique est bien différente. Une certitude néanmoins : en France, l’imam Chalghoumi conforte le camp islamo-contestataire pour les raisons précitées. Ce qui est un comble pour un individu se présentant comme un rempart contre l’extrémisme. En effet, il ne suffit pas de s’autoproclamer comme tel ; encore faut-il le soutient de la base si l’on veut créer autour de ses valeurs un phénomène d’adhésion. Et c’est là où le bât blesse. Car l’imam Chalghoumi, tel un berger sans troupeau, est totalement isolé. Et cela n’est pas près de changer tant l’évocation de son simple nom suscite un rejet quasi-convulsif chez les français musulmans.

En résumé, si l’on veut développer un discours capable de faire pièce à celui prôné par les éléments révolutionnaires de l’islam contestataire, il est impératif, d’une part, de jeter les bases d’une nouvelle théologie musulmane capable de séduire une jeunesse dont une partie rêve en effet d’élévation et, d’autre part, que cet islam-alternatif soit porté par des personnalités jouissant d’un minimum de crédibilité…

En un imam de Drancy contesté, des religieux d'Al-Azhar moins ouverts qu'ils ne le paraissent et un islam radical qui séduit encore qu'elles sont les chances de réussite de ce colloque ? Comment faire en sorte d'augmenter les chances de succès d'un tel événement qui reste une bonne initiative ? 

Au vu des éléments précédents, il est fort à craindre que les chances de réussite de ce colloque soient des plus faibles. Et c’est là un euphémisme. En France, pays qui renferme en son sein la plus importante des communautés musulmanes européennes, l’islam identitaire, le pendant de l’identitarisme chrétien, les forces salafisantes et le courant islamo-contestataire se renforceront d’autant plus que l’on donnera aux françaises et français de confession ou de culture musulmane l’impression qu’on les méprise en choisissant à leur place leur représentant. Imagine-t-on un seul instant, dans notre pays, un prêtre ou un rabbin non reconnu par leur institution respective, Eglise et Consistoire, s’afficher ainsi dans les médias et parler au nom des chrétiens, pour le premier, des juifs, pour le second ? Non évidemment. De ce point de vue-là, force est de constater que l’imam Chalghoumi est un cas d’école tant il concentre les erreurs d’une classe politico-médiatique résolue à imposer, d’en haut, un religieux à la "France musulmane d’en bas" qui n’en veut pas.

Autre difficulté et non des moindres : l’islam défendu par les religieux égyptiens présents à ce colloque n’est pas en rupture avec certains aspects théologiques radicaux de l’islam classique. Pour s’en convaincre, cette affligeante histoire. Celle d’une mère de famille égyptienne qui, en 2017, ayant perdu la foi en Allah, s’est vu notifier, par le Tribunal des affaires familiales, le 24 décembre de la même année, une déchéance de ses droits parentaux. Plus concrètement, la justice lui a retiré la garde de ses enfants[3]… en accord avec la loi islamique défendue, avec force, par les bigots d’Al-Azhar. Et que dire de l’homophobie endémique en Égypte ! Une conséquence directe des discours de l’institution islamique considérant les homosexuels comme des « pervers » à pourchasser. Cela explique la condamnation en 2019 du journaliste égyptien Mohamed al-Gheiti, à un an de prison ferme, pour avoir eu l’outrecuidance d’interviewer un homosexuel[4]

En résumé l’on ne peut combattre le radicalisme islamique tout en l’alimentant discrètement ; par petite touche. Le temps des doubles-discours est révolu. Nous le disons sans relâche : seule une critique profonde des sources canoniques de l’islam classique, doublée d’une réelle remise en cause, permettra l’élaboration d’une théologie libératrice. Portée par de véritables réformateurs, celle-ci touchera profondément et durablement les cœurs et les esprits.

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