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La France est-elle islamophobe ?
La France est-elle islamophobe ?
©Reuters

Exception culturelle ?

Les Français, ces islamophobes ? Et pourtant toujours pas de Pegida à l’horizon et des indicateurs qui montrent que l’islam inquiète moins ici que chez nos voisins

Le mouvement "Pegida" fait débat en Allemagne, par son positionnement rejetant radicalement l'islam et ses valeurs. Malgré les tensions communautaires en France, aucun mouvement d'une telle ampleur n'a vraiment réussi à émerger, malgré des tentatives. La "faute" à des divergences entre les groupuscules qui ne parviennent pas à se fédérer.

Bernard Godard

Bernard Godard

Bernard Godard a été fonctionnaire jusqu'en 2008 au ministère de l'intérieur : d'abord officier de police aux RGX jusqu'en 1997, puis chargé de mission en cabinet ministériel (1997-2002) puis au Bureau central des cultes en charge des relations avec le culte musulman.
 
Il est l'auteur de La question musulmane parue en février 2015 chez Fayard, mais également co-auteur du Dictionnaire géopolitique de  l'islamisme (Bayard 2009) sous la  direction d'Antoine Sfeir et de Les musulmans en France (Robert Laffont, 2007 réédition Hachette pluriel  2009) avec Sylvie Taussig.
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Atlantico : Alors que la France connaît depuis plusieurs années – avant même le traumatisme du 7 janvier 2015 – des frictions marquées avec l'islam, il n'existe pas comme en Allemagne des mouvements de type "Pegida" se revendiquant d'un rejet radical de l'islam, et enclenchant surtout une vraie dynamique. Pourquoi cette "spécificité" française ?

Bernard Godard : En France, l'expression anti-islam, ou ce qui s'en rapproche, existe déjà à travers plusieurs courants politiques comme le Front national ou la Droite populaire, ce qui n'est pas forcément le cas en Allemagne. Et si en France, il n'existe pas de Pegida, c'est surtout par manque de fédération de groupes se positionnant contre l'islam, et qui eux existent bel et bien. Ils se divisent en trois mouvances : la première, c'est celle des identitaires d'extrême droite, parfois proche des chrétiens intégristes, héritiers des "nationalistes-révolutionnaires".  Ils sont assez anciens et assez structurés. La seconde mouvance, c'est le "bloc identitaire", beaucoup plus "franchouillard" ; ce sont typiquement ceux qui ont organisé les "apéros saucisson-pinard". Ils se déclinent beaucoup en province, et ont récupéré une bonne partie des proches de "Chasse, Pêche, Nature et tradition". Il faut faire d'ailleurs attention de ne pas les confondre avec la première mouvance que j'ai évoqué, on est loin ici des idéaux de Charles Maurras. Le dernier groupe enfin, c'est typiquement celui de "Riposte laïque", dont certains membres viennent de la gauche ou de la libre-pensée, et qui ont un discours sur "l'universalisme" et un "néo-républicanisme" qui s'accompagne d'une défiance vis-à-vis de l'islam. Il existe aussi une dernière mouvance, moins connue, plus réduite et plus transversale, qui est issue du néo-conservatisme américain et qui craint le "choc des civilisations". Ces groupes ont tous en commun leur rejet de l'islam, mais contrairement à ce que l'on peut voir en Allemagne avec Pegida, ils ne sont absolument pas fédérés.

Lire également : "C’est dur d’être élu par des cons" : quand la dénonciation obsessionnelle de l’islamophobie cache surtout un incroyable mépris pour le peuple en général et les musulmans en particulier

 

Pegida se revendique aussi, sur le papier, d'un dépassment des clivages droite/gauche. Qu'est-ce qui rend en France le clivage indépassable sur la fédération des différents groupuscules ? 

Il y a eu des tentatives de rapprochement car l'anti-islam reste un élément vraiment fédérateur. Mais ces groupes ne peuvent pas contourner leurs divergences qui sont elles aussi énormes. Je pense notamment au positionnement sur la question de l'Etat d'Israël. Et les républicanistes de gauche ne peuvent pas franchir le pas de l'alliance avec l'extrême droite.

En Allemagne, le contexte est différent. Le vrai parti d'extrême droite, avant l'apparition d'Alternativ für Deutschland (AFD) plus "soft'", était le Parti national-démocrate (NPD). Il était le seul qui osait braver un interdit, que tous les autres respectent : la référence au nazisme. Et cela permet au mouvement Pegida de ne pas avoir une coloration politique trop forte, et de ne pas pouvoir être taxé de "nazisme".

Ces blocages en France sont-ils partis pour durer ? Peut-on un jour assister à une fédération des différents mouvements ?

Riposte laïque est admiratif devant Pegida et voudrait impulser un mouvement similaire. Les jeunes identitaires, de leur côté, sont jeunes, bien structurés, et générateur d'idées. A un moment donné, un rapprochement avec certains républicanistes est possible – mais avec la totalité cela me semble exclu. Cela dépendra sans doute beaucoup aussi des prochains positionnements politiques de la droite française, et du signal qui sera envoyé. Avec ce qui vient d'arriver, ce n'est pas complètement impossible.

Malgré la colère et l'effroi généré par les attentats d'islamistes radicaux, et la crainte "d'amalgames", peu de colère a réellement été émise à l'encontre de l'islam en général. La France est-elle moins "islamophobe" que les autres ?

J'en doute. En 2012, un sondage avait montré la défiance des Français à l'encontre des journalistes, de l'islam ou des élites politiques. Il y a peut-être même un contexte plus favorable qu'en Allemagne à l'émergence de tels sentiments. Environ 30% de l'opinion allemande comprend ce qu'exprime Pegida, je ne suis pas certain qu'en France ce serait beaucoup moins.

Et je pense que c'est vraiment la dépolitisation relative des mouvements en Allemagne, comme Pegida dans ce cas précis, qui permet son succès. En France, comme les choses sont plus politisées, et que les gens qui sont anti-islam le sont pour des raisons plus complexes, cela empêche l'alliance des mouvements. Mais cela ne veut pas dire que la France est moins "islamophobe" que l'Allemagne.  

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