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Pas irrationnel

Le prix à payer pour voir les choses changer : cette variable politique sous-estimée qui explique pourtant pourquoi les électeurs ferment les yeux sur les excès de Trump ou des populistes

Alors que les électeurs Républicains américains soutiennent toujours massivement Donald Trump, malgré l'impeachment et les scandales, la gauche américaine leur reproche de ne pas vouloir voir la vérité en face, en l'occurrence le président américain pour ce qu'il est vraiment. Pourtant, il serait faux de croire que la confiance que les Républicains américains accordent toujours à Donald Trump est le résultat d'une ignorance.

Christophe Boutin

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Atlantico : On reproche fréquemment aux soutiens d'hommes politiques populistes une certaine ignorance ou un refus de les voir pour ce qu'ils sont. Au contraire, plutôt que l'illustration d'un degré d'ignorance, n'est-ce pas plutôt le résultat d'un choix conscient, d'une compréhension de ce qu’est la scène politique actuelle ?

Christophe Boutin : Il faudrait sans doute commencer par se demander qui reproche aux soutiens des hommes politiques populistes leur aveuglement, leur incompréhension, leur absence de culture politique, voire les mauvais et bas sentiments qui guideraient leurs choix. Rappelons-nous la critique des « déplorables » par Hilary Clinton, les « sans dents » méprisés par François Hollande, les mille et une saillies d’Emmanuel Macron ou des membres de son gouvernement sur cette France qui « boit de la bière et mange avec ses doigts », comme vient de la définir Gérald Darmanin. Rappelons-nous aussi le chœur dégoûté des éditorialistes et intellectuels sur cette « France rance » qui ne comprend décidément rien à leur lumineuse pensée. C’est en fait toute l’oligarchie progressiste qui monte comme un seul homme – et femme ! – au créneau pour s’étonner ou s’indigner de ce que le peuple refuse de suivre ses mots d’ordre.

Or, si effectivement certains peuvent se laisser convaincre par un discours démagogique, c'est là reconnaissons-le le risque habituel de toute démocratie, on le sait depuis Aristote. Et nos progressistes ne sont d’ailleurs pas en reste pour la plupart dans l’usage d’arguments de ce type quand ils sont forcés d’aller rencontrer les chers électeurs – et électrices - sur les places de marché – avec il est vrai, reconnaissons-le, une mention spéciale pour un Emmanuel Macron qui est souvent plus pédagogique que démagogique lorsqu’il est directement confronté à des opposants, y compris virulents.

En fait, le discours progressiste bascule rapidement dans la caricature la plus simpliste : si vous êtes d’accord avec eux, ses tenants vous décernent un brevet de rationalité et de respectabilité ; si vous ne l’êtes pas, c’est que vous avez refusé d’écouter la voix de la raison, par bêtise ou à cause d’obscures motivations, ce qui vous disqualifie. Il est d’ailleurs étonnant de voir ces progressistes qui aiment tant prétendre parler à la seule raison, et pas aux sentiments - et moins encore aux instincts -, flatter ainsi ceux qui, en les écoutant, refuseraient de basculer du côté obscur de la Force, et sont présentés comme les nouveaux résistants. Une propagande aussi subtile que l’hollywoodienne, et qui dispose non seulement du soutien de la plupart des médias… mais aussi d’un appareil répressif d'État qui applique de manière extensive des lois liberticides en matière de surveillance et de répression.

Et pourtant, malgré tout cela, certains s’obstinent à voter pour les leaders populistes… On peut proposer quelques pistes à ceux qui se demanderaient encore pourquoi. La première serait de savoir si le discours de ces leaders ne ferait pas référence à des réalités quotidiennement vécues par les électeurs, des réalités que les progressistes tenteraient eux d’occulter, en euphémisant le vocabulaire ou en torturant les chiffres. Or il est difficile d’empêcher les gens de voir ce qu’ils voient : toutes les grandes rééducations du XXe siècle ont échoué, et ceux qui les ont tentées n’ont dû leur maintien pouvoir qu’à une répression toujours plus violente, La seconde piste serait, se penchant sur les quarante dernières années, de se demander si les leaders progressistes, de droite et de gauche, n’ont pas prioritairement servi les intérêts d’une oligarchie plutôt que le Bien commun de la Cité, menant pour cela une politique très clairement dirigée contre une part non négligeable de la population de leurs États.

En soutenant les candidats populistes, leurs électeurs n'ont-ils pas tendance à penser que c'est le prix à payer pour voir la situation de leur pays s'améliorer ? Certes les frasques de leurs candidats sont peut-être évidentes, mais ne se disent-ils pas que c'est un mal pour un bien, d'autant plus que les autres candidats ne sont peut-être pas plus irréprochables ?

Les électeurs pardonnent beaucoup de chose, et jusqu’au mensonge, mais pas cette trahison que l’on vient d’évoquer, et mettre sur la scène publique, pour la contrebalancer, les frasques de leader populiste, en espérant en écarter les électeurs, est souvent une erreur. Ce côté « humain, trop humain », lorsqu’il est réel et non simulé, rapprocherait plutôt en effet l’élu de l’électeur. C’est ce leader mêlant le tribun et « l'homme fort », pas toujours très clair dans ses choix, c’est vrai, sans doute pas très respectueux des procédures, et flirtant même parfois ouvertement avec la légalité, mais, l'électeur en reste persuadé, qui défend sa cause. Il lui pardonne donc quasiment toutes ses frasques, et on le voit d’ailleurs avec ces réélections d’élus impliqués dans des scandales et « blanchis » par le suffrage. Si certains s’en plaignent, on notera en passant qu’un élu aussi peu populiste qu’Alain Juppé, auditionné par la commission des lois pour savoir si, ayant été condamné, il était digne de siéger au Conseil constitutionnel, s’est lui aussi targué de cette absolution populaire.

Quant au caractère irréprochable des supposés parangons de vertu, la vie politique actuelle démontre quotidiennement que ce n’est souvent, comme le disait Joseph de Maistre, que « le mensonge de l'hypocrisie greffé sur la trahison ». D’où une absence de confiance dans la classe politique, si ce n’est un discrédit général dont Alexis de Tocqueville examinait les causes dans sa Démocratie en Amérique : « Dans la démocratie – écrivait-il -, les simples citoyens voient un homme qui sort de leurs rangs et qui parvient en peu d'années à la richesse et à la puissance […].Ils en placent donc la principale cause dans quelques uns de ses vices, et souvent ils ont raison de le faire. Il s'opère ainsi je ne sais quel odieux mélange entre les idées de bassesse et de pouvoir, d'indignité et de succès, d'utilité et de déshonneur. »

Joseph de Maistre écrivait des vertueux de son époque, dans ses Considérations sur la France : « Lorsqu'on entend ces prétendus républicains parler de liberté et de vertu, on croit voir une courtisane fanée, jouant les airs d'une vierge avec une pudeur de carmin ». Face à cela, le leader populiste aux frasques pleinement assumées semble décidément plus sain. Le voici en effet qui parle sans se soucier de « politiquement correct », qui renverse les tables électorales, qui ridiculise les prévisions des « sachants », et, une fois parvenu au pouvoir, qui fait rendre gorge aux oligarques. Et malgré les discours lénifiants des prophètes de la modernité inclusive, les électeurs, pleinement conscients que les temps qui viennent seront durs, demandent cette autorité.

Comment expliquer l'avènement d'une vie politique qui se structure autour de ce « prix à payer », de ce choix du moindre mal ?

Mais tout choix politique – si ce n’est tout choix - est un choix du moindre mal. Il est rare en effet qu’une option nous soit totalement favorable et son opposée absolument néfaste ; qu’un programme politique satisfasse l’ensemble de nos désidérata et que l’on ne trouve dans celui de nos adversaires aucun élément convaincant. Mais, en politique comme dans la vie, nous hiérarchisons et, ne pouvant faire tous les choix, nous établissons des priorités. Ce choix prioritaire serait selon Rousseau celui du bien commun et non de l’avantage privé, car l’homme serait raisonnable et bon, quand il n’est pas perverti par la société malsaine, et saurait s’effacer devant l’intérêt collectif D’autres théoriciens, plus cyniques peut-être, se demandent eux si de choix individuels utilitaristes ne peut pas naître un Bien collectif. Mais dans tous les cas il s’agit de faire un choix, et, pour qui ne s’illusionne pas, c’est toujours un choix du « moindre mal », car la solution parfaite n’existe que dans très peu de cas.

Disons-le très clairement, il est sans doute préférable d’avoir affaire à quelqu’un qui ait cette approche réaliste de la vie et de la politique plutôt qu’à un mystique enflammé. Il ne s’agit pas en effet alors d’annihiler l’adversaire, de le détruire comme étant intrinsèquement mauvais, mais simplement, dans la liste des questions qui nous préoccupent tous deux, d’avoir eu une autre priorité que la sienne – ce qui ne veut donc pas dire s’arroger une vérité absolue et le condamner au silence d’une manière plus ou moins… définitive. La politique libérale – au sens du libéralisme politiques des débuts du XIXe siècle en France ou en Angleterre – relevait sans doute de cette approche réaliste et apaisée. C’est en tout cas en hiérarchisant leurs priorités que les électeurs populistes – comme les autres – se donnent de tels leaders.

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