Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
Des soldats du mouvement djihadiste Boko Haram.
Des soldats du mouvement djihadiste Boko Haram.
©

THE DAILY BEAST

Le Nigéria a-t-il échangé des djihadistes contre les écolières enlevées par Boko Haram ?

En avril 2014, plus de 200 jeunes filles nigérianes ont été enlevées par le mouvement djihadiste Boko Haram, qui a depuis fait allégeance à l'Etat Islamique. Récemment, 21 d'entre elles ont été libérées suite à des négociations entre le groupe terroriste et le gouvernement nigérian.

Philip Obaji

Philip Obaji

Philip Obaji est journaliste pour The Daily Beast.

Voir la bio »

The Daily Beast - Philip Obaji Jr

LAGOS, Nigéria - Depuis deux ans et demi, leurs parents, leurs concitoyens et des gens du monde entier ont exigé, plaidé, supplié les terroristes de Boko Haram : "Bring back our girls" ("Rendez-nous nos filles").

En effet, peu de temps après que plus de 200 jeunes femmes ont été enlevées dans la ville de Chibok, au nord-est du Nigéria, en avril 2014, la campagne pour les faire libérer est devenue virale. Même la première dame des États-Unis, Michelle Obama, a brandi le fameux hashtag Twitter : #BringBackOurGirls.

Mais c’est seulement maintenant, après de longues négociations - qui ont permis d’instaurer de la confiance - entre le gouvernement du Nigéria et une faction de l'organisation terroriste, que quelques-unes des victimes ont été libérées, et sur ces 21 étudiantes, 18 seraient mamans.

On ne peut que commencer à imaginer l'étendue de leur traumatisme. Ces jeunes femmes étaient assises en train de passer un examen de science lorsque les militants de Boko Haram les ont enlevées. Par la suite, les chrétiennes ont été forcées de se convertir à l'islam et la plupart ont été contraintes de se marier avec leurs ravisseurs, ce qui veut dire qu'elles ont été violées, même si certaines ont peut-être trouvé des moyens pour essayer d'accepter leur situation.

Et puis les bébés sont nés, et avec eux sont venues de nouvelles émotions, comme nous l'avons vu dans d'autres régions d'Afrique où le viol a été utilisé comme une arme de guerre.

Ce qui est clair pour le moment, c’est que les négociations pour libérer celles qui l'ont été, et peut-être beaucoup d’autres à l'avenir, ont été longues, et difficiles, illustrant la complexité de la guerre contre Boko Haram.

Un message publié sur Twitter récemment par Garba Shehu, le porte-parole du président nigérian, disait que la libération des 21 filles de Chibok était "le résultat de négociations entre l'administration et Boko Haram avec l’appui de la Croix-Rouge internationale et du gouvernement suisse" en ajoutant que "les négociations se poursuivront" pour la libération des autres jeunes femmes tenues captives.

Le gouvernement suisse a confirmé avoir été impliqué dans cette libération, et avoir aidé à coordonner les pourparlers entre les responsables nigérians et Boko Haram.

"A la demande du gouvernement nigérian, la Suisse a facilité les contacts entre les représentants du gouvernement et des émissaires de Boko Haram", a déclaré le porte-parole du ministère des Affaires étrangères suisse, Pierre-Alain Eltschingerd. "La Suisse est intervenue pour des raisons humanitaires".

Divers médias rapportent que les filles libérées ont été échangées contre quatre prisonniers appartenant au groupe Boko Haram dans la ville de Banki, au nord-est, près de la frontière avec le Cameroun.

Le ministre de l'Information du Nigéria, Lai Mohammed, a nié tout  échange. "Ce n'est pas un échange, c’est une libération résultant de négociations laborieuses et de la confiance entre les deux parties", a déclaré Mohammed. "Dès que la confiance nécessaire s’est installée des deux côtés, les parties ont convenu de la date et du lieu de la libération des 21 filles".

Comment la confiance s’est-elle installée ? Passait-elle par la libération des prisonniers ? Mohammed ne l'a pas dit.

Ensuite, les filles ont été remis aux responsables de la sécurité qui les ont emmenées dans la capitale du Nigéria, Abuja, où elles ont été officiellement reçues par le vice-président du pays, Yemi Osinbajo.

"Je peux confirmer qu'elles sont en bonne santé", a déclaré Osinbajo aux journalistes. "Au cours des prochains jours ou mois, nous serons en mesure de négocier la libération d’autres jeunes filles".


Jeudi soir, le gouvernement nigérian a donné l'identité des filles libérées : Mary Usman Bulama, Jummai John, Blessing Abana, Lugwa Sanda, Comfort Habila, Maryam Basheer, Comfort Amos, Glory Mainta, Saratu Emannuel, Deborah Ja'afaru, Rahab Ibrahim, Helen Musa, Maryamu Lawan, Rebecca Ibrahim, Asabe Goni, Deborah Andrawus, Agnes Gapani, Saratu Markus, Glory Dama, Pindah Nuhu, et Rebecca Mallam. Les 21 jeunes filles ont retrouvé leurs familles dimanche dans une atmosphère pleine d’émotion au cours d'un service religieux à Abuja.

"Je ne savais pas qu'un jour comme celui-ci viendrait, que nous serions en train de danser et de rendre grâce à Dieu", a déclaré Glory Dame, l'une des jeunes filles rescapées, au nom de ses compagnes, faisant allusion aux difficultés qu'elles avaient rencontrées. ''Nous n’avons quasiment pas eu de nourriture pendant un mois et 10 jours, mais nous ne sommes pas mortes. Nous remercions Dieu". Elle a ajouté qu'elle a échappé de justesse à l’explosion d’un obus dans la forêt.

Le président du Nigéria, Muhammadu Buhari, au cours d’une conférence de presse conjointe avec la chancelière allemande Angela Merkel vendredi à Berlin, a déclaré qu’environ 100 autres écolières "sont toujours dans les mains des terroristes quelque part près du lac Tchad entre le Cameroun, le Niger et le Nigéria" et que le gouvernement espère "obtenir assez de renseignements pour aller sauver celles qui restent".

Plus tôt, dans la semaine, le bureau de Buhari a déclaré que les djihadistes de Boko Haram avaient exprimé leur volonté de négocier la libération de 83 autres jeunes filles, et que la libération des 21 premières, jeudi, était la démonstration que le groupe islamiste détenait vraiment ces femmes.

"Ces 21 filles libérées sont censées être chargées de dire au gouvernement nigérian que cette faction de Boko Haram dispose de 83 filles de plus", a déclaré le porte-parole de Buhari, Shehu, à la Fondation Thomson Reuters. "Le groupe a dit qu'il était prêt à négocier si le gouvernement était prêt à discuter avec eux".

276 écolières ont été enlevées à Chibok en avril 2014 alors qu'elles se préparaient à passer un examen de science. Environ 57 d'entre elles se sont échappées peu de temps après, et l'une d’entre elles a été sauvée par les forces nigérianes avec l'aide de milices locales, en mai.

La libération des 21 écolières réduit le nombre d'étudiantes encore portées disparues à 197.

"Nous voyons cela comme une première étape crédible dans la libération éventuelle de toutes les filles de Chibok qui sont détenues", a déclaré le ministre de l'Information Lai Mohammed. "C’est également une étape importante dans la consolidation de la confiance qui existe entre le gouvernement et la direction de Boko Haram sur la question des filles de Chibok".

Le mois dernier, le gouvernement a annoncé qu'il avait conclu un accord avec Boko Haram, mais il a été bloqué lorsque les djihadistes, après un accord sur un échange de prisonniers, ont publié une nouvelle série de demandes.

Une situation habituelle. John Paden, un universitaire américain qui est proche du président, écrit dans sa biographie qui vient de paraître, Muhammadu Buhari : Les défis du leadership au Nigéria, que Boko Haram a initialement exigé 5 milliards d’euros (environ 5,6 milliards de dollars) en échange de la libération des écolières.

"A plusieurs reprises, les prisonniers ont été emmenés à Maiduguri pour faciliter un échange. Mais ces négociations sont revenues au point mort quand Boko Haram a exigé une rançon de 5 milliards d’euros pour les filles", écrit Paden, professeur d'études internationales à la George Mason University en Virginie.

"Le gouvernement nigérian ne pouvait pas accepter de verser une telle somme d'argent à Boko Haram qui pourrait être utilisée pour financer de futurs attentats", a conclu Paden.

Un responsable du gouvernement nigérian a aussi déclaré au Daily Beast, toujours en privé, le mois dernier, que les djihadistes ont également demandé la libération de terroristes liés au groupe Al-Qaïda qui a orchestré l'attentat contre un bâtiment des Nations unies dans la capitale du Nigéria, Abuja, en 2011, et qui a assassiné un certain nombre de ressortissants étrangers.

"Le gouvernement n'était pas disposé à négocier la libération de ces personnes", a déclaré ce fonctionnaire. "Les libérer aurait mis le pays en danger".

Boko Haram a été en proie à des dissensions et des divisions, certaines factions ont fait allégeance à l'Etat Islamique, tandis que d'autres se sont rapprochées d'Al-Qaïda.

Le leader de Boko Haram associé à l'enlèvement de Chibok était Abubakar Shekau. Mais il semble avoir été remplacé cette année par un homme qui se fait appeler Abou Moussab al-Barnawi. Ce dernier a promis de mettre fin aux attaques contre les musulmans et contre les lieux utilisés par des fidèles musulmans. Il a accusé Shekau de ne pas adhérer aux enseignements de l'islam en tuant d'autres musulmans, y compris les membres de son propre groupe djihadiste.

Il semble que les négociations du gouvernement nigérian se sont déroulées avec la nouvelle direction de Boko Haram, pas avec l'ancienne. En effet, l'armée nigériane a annoncé récemment qu'elle avait tué un certain nombre de commandants de Boko Haram et "mortellement blessé" Shekau dans un raid aérien – ce que Shekau a démenti plus tard en refaisant surface. On ne sait pas si Shekau et ses soutiens détiennent encore quelques-unes des filles de Chibok.

Bien que le gouvernement nie qu'il y ait eu un échange et dit qu'aucune rançon n’a été versée pour la libération des 21 écolières, ceux qui connaissent les méthodes des djihadistes n’y croient pas.

"Il est difficile de croire que la libération des étudiantes ne comportait pas un échange de prisonniers", dit Bala Chabiya, co-fondateur de l’organisation Hands of Love, une association qui travaille avec les victimes de Boko Haram.

"Les militants ont exigé la libération de combattants en échange des étudiantes, et j’ai tendance à croire que c’est ce qui est arrivé" a déclaré Chabiya, qui a conseillé un grand nombre de victimes de Boko Haram.

Pour ceux qui ont fait campagne pendant plus de 900 jours pour la libération de ces filles, tout ce qui compte pour le moment est qu’elles soient rentrées chez elles, et cela donne de l'espoir pour celles qui sont encore détenues.

"Je ne peux que pleurer en ce moment avec des sentiments mélangés", a tweeté Obiageli Ezekwesili, co-animateur du mouvement #BringBackOurGirls. "Nous pleurons et nous pensons aux 197 qui restent".

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !