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La guerre mondiale des taux de changes est déclarée

Jean-Paul Betbeze revient sur la situation financière et monétaire en cette période de crise économique liée au coronavirus. Il évoque notamment la situation du dollar face au yen et au franc suisse.

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Le dollar est le gagnant, mais il ne peut ni ne veut l’être trop. Pas trop, ce qui rendrait très difficiles les exportations américaines. Pas trop non plus, ce qui permettrait certes aux entreprises américaines de faire des razzias sur les entreprises européennes en déroute (par exemple), mais ce qui susciterait des réactions très hostiles. Pas trop donc, le dollar ne voulant pas se trouver face à des décombres économiques et sociaux. Mais gagnant quand même.

Mais comment doser l’avancée du dollar ?

-4,4% : l’euro a perdu 4,4% depuis début janvier par rapport au dollar, pour la Livre sterling ce fut 6,8%. Le dollar n’a aucun intérêt à ce que l’euro baisse trop ! Evidemment la situation est pire pour le rouble (-20%), le Rand sud-africain (-25%), le peso argentin (-11,5% depuis janvier, -51% sur un an), ou la monnaie brésilienne (-38% depuis janvier) qui dévisse dangereusement. On se doute que c’est bien pire pour le Liban en faillite déclarée : il fallait 3 000 Livres libanaises pour avoir 1 dollar le 15 avril et 3 700 le 23.

+1% par rapport au dollar depuis janvier, avec une banque centrale en perte : la Suisse ! De l’autre côté du spectre des inquiétudes, on trouve le franc suisse. Il a « seulement » gagné 1%, grâce à des interventions de la Banque Nationale Suisse qui acheté des tombereaux d’euros et de dollars pour éviter qu’il ne monte trop. La BNS ne voulait pas que le taux de change du franc suisse aille au-delà de la parité 1 dollar = 1 franc suisse. Nous en sommes à 0,97 : pas très loin donc. Pour elle, cette égalité aurait asphyxié l’économie suisse. Donc, pour l’empêcher, en mars et en avril, et pour contrer ainsi l’afflux de devises étrangères qui achetaient ce franc suisse protecteur, la Banque nationale suisse a vendu ses francs contre euros puis contre dollars, à un rythme jamais vu depuis 2015. Selon le FMI elle aurait vendu pour 45 milliards de francs suisses depuis la mi-février. Cette somme, énorme, représente 6,5% de son PIB. Chercher une monnaie refuge est tellement pressant que l’on est prêt à payer des taux courts négatifs (-0,75%). Et même la nouvelle que la Banque nationale est en perte ne change rien à cette inclination ! Au premier trimestre 2020 en effet, elle annonce 38 milliards de francs suisses de pertes, dont 32 sur son portefeuille boursier (titres et instruments de participation), qui était valorisé à 750 milliards fin décembre. La BNS « paye » ainsi sa protection contre la montée trop foret du Franc suisse et son attrait pour les valeurs technologiques américaines. Elle est en effet le huitième plus grand investisseur public au monde, selon une étude de l'Official Monetary and Financial Institutions Forum (OMFIF) et détient un nombre « impressionnant » d'actions américaines. Fin 2019, il s’agissait notamment de 4,2 milliards de dollars d'actions Apple, de 3,6 milliards de dollars d'actions Microsoft, de 2,4 milliards d'actions Amazon et de 1,6 milliard d'actions Facebook.

+ 1,6% par rapport au dollar, le yen prend également l’allure de monnaie refuge, alors que le pays est en récession (-1,8% sur un an) ! Le yen est l’autre monnaie refuge du monde, aux côtés du franc suisse. Mais pourquoi un tel résultat… paradoxal pour un pays dont la dette publique égale déjà 2,4 fois le PIB ? Parce que la Banque du Japon (BoJ) vient de décider de supprimer toute limite à ses rachats d'obligations souveraines japonaises ! Elle est le centre du capitalisme japonais, le financeur de l’État et de la bourse. En effet, la BoJ a commencé à racheter des actions en 2010 pour tenter de lutter contre la déflation. Depuis, elle est devenue le premier actionnaire de 55 des 225 entreprises du Nikkei !

Bref, les deux monnaies qui font « un peu mieux » que le dollar, le franc suisse et le yen sont vues comme des asiles, sans être pour autant des économies puissantes, avec des banques centrales qui achètent des actions… et y perdent ! Face à elles, les États-Unis, leur économie et la Fed demeurent sans pareil.

Et le yuan ? Bien sûr il a baissé de 1,6% depuis janvier et de 4,9% sur un an, avec évidemment des interventions pour éviter de passer de trop la « ligne » de 7 yuans pour un dollar… qui aurait « énervé ». Cette situation peut s’expliquer aussi pour deux autres raisons : les prévisions favorables du FMI selon lesquelles le PIB chinois serait supérieur en 2021 de 10,5% à celui de 2020, contre -3,5% pour les États-Unis et la non prise en compte des crédits liés aux « routes de soie », on parle de 130 milliards de dollars, dont une part pourrait être compromise (qui sait ?).

Bref, tout le monde s’endette, sans savoir comment rembourser, rien ne presse, mais qu’est-ce que ceci cache. Et le dollar, dans cette obscure situation paraît le plus sûr et le plus transparent. Il gagne, parce qu’il peut oser et doser le plus important soutien budgétaire pour s’en sortir, vers 2,5 trillions de dollars, sans souci de financement. La Fed est toujours là, et il n’y a pas mieux.

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