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liberté d'expression démocratie menace
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©SEBASTIEN BOZON / AFP

Bonnes feuilles

L’ère des victimes : le règne de la tyrannie des minorités et de la privatisation de la censure

Anne-Sophie Chazaud publie "Liberté d'inexpression : nouvelles formes de la censure contemporaine" aux éditions de L’Artilleur. La liberté d’expression est devenue la cible d’attaques très préoccupantes en France. Quels sont les nouveaux outils, juridiques et linguistiques, de la censure ? Extrait 1/2.

Anne-Sophie Chazaud

Anne-Sophie Chazaud

Anne-Sophie Chazaud est essayiste et chroniqueuse. Auteur de Liberté d'inexpression, des formes contemporaines de la censure, aux éditions de l'Artilleur, parution le 23 septembre 2020. 

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La société contemporaine se caractérise, pour diverses raisons et selon des biais variés, par une exacerbation spectaculaire des individualités et regroupements d’individualités se reconnaissant une cause commune. Cette saturation de l’espace public par l’individualisme dont il est malade, tel que l’a par exemple analysé en profondeur Marcel Gauchet , se traduit, socialement, par une montée en puissance du paradigme victimaire comme matrice de toute forme d’engagement « collectif », ce dernier n’étant plus qu’une addition de monades souffrantes, vindicatives et revendicatives plus ou moins compatibles entre elles selon les sujets du moment.

C’est la notion d’« individualisme contre la démocratie » ou, plus exactement, contre la République au sens de « chose commune » (res publica) universaliste et devant laquelle les intérêts individuels et catégoriels, à un moment, devraient s’effacer afin de faire place à l’intérêt général. Les causes autour desquelles s’agrègent ces individualités sont par conséquent ramenées à des éléments relevant de la sphère privée ou personnelle devenue enjeu sociétal supplantant l’enjeu social : questions de sexualité, d’apparence physique, de couleur de peau, de religion, de choix d’alimentation, la déclinaison minimaliste étant extensible à l’infini… Cette obsession nombriliste de l’individu pour lui-même a trouvé un écho dans l’évolution politique des mentalités postmodernes avec l’avènement institutionnalisé du gauchisme culturel au cours des quarante dernières années : c’est du reste l’abandon des grands conflits sociaux et de la conception traditionnelle du progrès social au profit de l’adhésion aux combats minoritaristes, abandon du peuple au profit de minorités supposées opprimées qui expliquera, en retour de boomerang, la « revanche » actuelle des peuples par le biais de ce qui est qualifié souvent de façon péjorative de « populisme ». 

Dans ce contexte, les baby-boomers et anciens soixante-huitards qui valorisaient en leur temps la pensée libertaire, revendiquant avec toute la vigueur de leur impertinente jeunesse une allergie radicale à toute forme de censure et de contrainte morale, se sont transformés en prescripteurs moralisants pour le bien supposé des minorités opprimées qu’ils se sont cru le devoir de valoriser et de défendre, le sort du prolétariat ouvrier traditionnel n’étant plus trop leur affaire, ce qui explique parallèlement l’abandon de la dialectique classique comme support historicisé de la lutte des classes. Le salmigondis et l’enchevêtrement de l’intersectionnalité des luttes ne seront pas parvenus à ressouder ce profond hiatus. 

Dans ce système, le logiciel antiraciste et « inclusif » a pris le pas sur toute autre forme de structuration de la pensée sociale et politique, il en est devenu la matrice et le nouveau catéchisme, présentant le principal avantage d’être parfaitement compatible avec l’avènement du système néolibéral, décliné ensuite en ses multiples avatars possibles (antisexisme, antiphobies de toutes sortes au sein de notre désormais fameuse « cage aux phobes ») : chaque minorité est une niche, un marché à la fois économique et moral, c’està-dire une composante d’un système de pouvoir. Tant et si bien que les libertaires d’autrefois sont devenus – et pour les mêmes raisons catéchistes –, dans cette nouvelle Généalogie de la morale, les nouveaux « hommes du ressentiment » dont Nietzsche qualifiait autrefois les chrétiens. Il s’agit dès lors de dire le Bien tout en s’autoflagellant par haine de soi dans un accès renouvelé d’« idéal ascétique » (lequel s’accommode du reste fort bien des obsessions diététiques, alimentaires et hygiénistes de l’époque) et, surtout, d’empêcher que d’autres disent ce que l’on a identifié comme étant « mal » et, par ce biais, de perpétuer la position dominante et prescriptrice à laquelle on s’est hissé. 

Ce conformisme moralisant a été abondamment décrit, décrié et moqué à travers la dénonciation de plus en plus audible du « politiquement correct » ou encore de ce qu’on a qualifié de « bien-pensance », sans qu’il soit par conséquent nécessaire de revenir ici en détail sur les multiples manifestations de cette dérive. Notons que cette dénonciation (qui a longtemps été impossible et fut donc indispensable) de ce conformisme pourrait parfois devenir elle-même un exercice de style convenu, une forme de complainte victimaire induisant ses propres mécanismes de stéréotypes qu’il convient par conséquent d’éviter, une fois qu’on en a clairement établi le constat et la description, lorsqu’on entend déconstruire soi-même de manière systémique la pensée victimaire et moralisante. 

Ce qui importe en revanche désormais, une fois ces indispensables constats établis, c’est de comprendre et d’analyser comment ce mouvement sociétal s’est articulé à divers phénomènes pour se transformer en système à la fois dominant et profondément liberticide (ce qui est le propre de tous les systèmes dominants). 

La survalorisation contemporaine des victimes ou victimes supposées, l’exaltation des minorités prétendument opprimées, multipliables à l’infini, comme figures privilégiées du credo néoprogressiste et l’inflation législative visant la liberté d’expression pour les motifs en apparence les plus vertueux, ont produit un phénomène de privatisation de la censure couplé à une judiciarisation de la société sur le modèle américain. Car, si la Constitution américaine est particulièrement protectrice en termes de liberté d’expression, le fonctionnement de la société sur une base judiciaire omniprésente vient quant à lui faire peser sur ladite liberté un poids autrement plus dissuasif dont la surveillance puritaine de tous par tous aboutit à la production d’armes de censure et d’autocensure massives produisant depuis quelques semaines un phénomène d’effondrement civilisationnel. Par ailleurs, comme le fait observer l’essayiste Christopher Caldwell, si la Constitution protège de manière forte la liberté d’expression, le Civil Rights Act de 1964 qui est venu consacrer le mouvement pour les droits civiques afin de mettre fin à la ségrégation (ce qui était évidemment indispensable) a eu pour effet pervers d’exposer « chaque recoin de la vie américaine à l’examen des juges. Cela a ouvert la voie à un nouveau système de gouvernement, consistant à changer la société non plus de façon démocratique, comme c’était le cas auparavant, mais par le biais d’une réglementation bureaucratique et de décisions de justice » en créant une sorte de « seconde constitution » par le biais judiciaire d’une traque obsessionnelle à la discrimination de tous par tous. 

En France, c’est finalement la double peine qui s’applique puisque s’y combinent à la fois la domination institutionnelle, culturelle et sociale des dogmes politiquement corrects et la surinflation de lois liberticides. L’étau ainsi formé est redoutablement efficace. 

Les associations, les parties civiles, les ligues de vertu ont rivalisé de combativité pour porter des actions en justice toujours plus nombreuses, à la faveur notamment de la loi Pleven de 1972 relative à la lutte contre le racisme. 

Là encore, l’enfer est pavé de bonnes intentions et le diable se loge dans les détails. En effet, c’est tout d’abord ce dispositif qui permet explicitement aux associations militantes de se saisir de la justice, en l’absence même de plainte individuelle. On sait que certaines en ont fait désormais leur fonds de commerce militant.

Extrait du livre d’Anne-Sophie Chazaud, "Liberté d'inexpression : nouvelles formes de la censure contemporaine", aux éditions de L’Artilleur.

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