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Le Liban et la Jordanie doivent aussi faire face à un afflux de migrants syriens.
Le Liban et la Jordanie doivent aussi faire face à un afflux de migrants syriens.
©Reuters

Et là-bas

L’autre crise des réfugiés syriens : risques d’explosion au Liban, tensions en Turquie et situation sous contrôle en Jordanie

"Nous avons recueilli 1,4 million de Syriens, soit 20% de notre population", assure la reine de Jordanie. La situation semble pourtant différente sur le terrain.

Roland Lombardi

Roland Lombardi

Roland Lombardi est consultant géopolitique indépendant et associé au groupe d'analyse JFC-Conseil. Il est docteur en Histoire contemporaine, spécialisation Mondes arabes, musulman et sémitique. Il est membre actif de l’association Euromed-IHEDN et spécialiste des relations internationales, particulièrement sur la région du Maghreb et du Moyen-Orient, ainsi que des problématiques de géopolitique, de sécurité et de défense.

Il est intervenant à Aix-Marseille Université et à Sup de Co La Rochelle – Excelia Group. 

Editorialiste à GlobalGeoNews, il est par ailleurs un collaborateur et contributeur régulier aux sites d'information Atlantico, Econostrum, Kapitalis (Tunisie), Casbah Tribune (Algérie), Times of Israel. 

Ses dernières publications notables : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Etudes Internationales, HEI - Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l'Orient, vol. 128, no. 4, 2017 et « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Eté 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux.

Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.  

Ses derniers ouvrages sont intitulés Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (janvier 2020) et Poutine d’Arabie, ou comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (février 2020), aux VA Editions.

Vous pouvez suivre Roland Lombardi sur les réseaux sociaux :  FacebookTwitter et LinkedIn

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Atlantico : Combien de temps le Liban et la Jordanie qui sont de petits pays peuvent-ils résister à cet afflux et cette installation sur leur sol de réfugiés sans être totalement déstabilisés alors même que le pays du cèdre rencontre de sérieuses difficultés internes ? Dans quelle mesure ces pays peuvent-ils être déstabilisés ?

Roland Lombardi : La Jordanie a une vieille expérience d’accueil des réfugiés. C’est avec le Liban, l’Egypte et dans une moindre mesure la Turquie, un des rares Etats de la région à « jouer le jeu » et à faire réellement preuve de solidarité en respectant véritablement la fameuse tradition d’hospitalité arabe. Amman a même accueilli des Bosniaques et des Kurdes dans les années 1990-2000. Notons aussi que ce pays a déjà connu un important afflux de réfugiés : de 2006 à 2011, plus de 500 000 Irakiens ont rejoint le sol jordanien. Dans un passé plus lointain, le royaume hachémite a été le pays arabe qui a accueilli le plus les Palestiniens. Ces derniers composant d’ailleurs toujours une grande partie de la population jordanienne estimée aujourd’hui à environ 8 millions. Aujourd’hui, quelques 2 millions de Palestiniens ont encore le statut de réfugiés. Mais cette politique d’accueil n’a pas toujours été rose : rappelons juste les évènements de Septembre noir de 1970 à 1971, lorsque le roi Hussein avait écrasé (entre 4 000 et 20 000 morts selon les estimations) les membres des organisations politiques palestiniennes, notamment l’OLP, suspectée de déstabiliser le pays. Une vaste vague d’expulsion de réfugiés palestiniens vers le Liban avait alors suivi...

Aujourd’hui, avec près de 700 000 réfugiés syriens, est-ce que le royaume hachémite peut être déstabilisé ? On l’a vu, de par son expérience sur le sujet et compte tenu de la faible densité de population pour un pays de 92 000 km2, la situation reste sous contrôle. Par ailleurs, les services de renseignements jordaniens sont aussi les plus efficaces de la région pour prévenir les troubles… De plus, la Jordanie est un pays démographiquement homogène : la grande majorité de la population est arabe et sunnite comme les nouveaux réfugiés. Le pays, même s’il est en guerre contre l’EI, reste pour l’instant stable : le roi, craignant une contagion du « printemps arabe », avait entrepris d’importantes réformes dans les domaines socio-économiques et il bénéficie toujours du soutien et de la fidélité des chefs des grandes tribus bédouines qui sont des composantes incontournables du pouvoir.

La situation au Liban est quant à elle fort différente. D’abord, car c’est un petit pays : 10 450 km2, environ 6 millions d’habitants et une densité de 600 h/km2 ! De plus, c’est une mosaïque de communautés religieuses et politiques, principalement chrétiennes, sunnites et chiites. Le pouvoir dépend essentiellement d’un équilibre démographique fragile. Par le passé, n’oublions pas que l’implantation en masse de réfugiés et de combattants palestiniens, justement après les évènements évoqués plus haut dans les années 1970, a été un des facteurs déclenchant de la guerre civile du Liban de 1975 à 1990… Aujourd’hui le pays  héberge la plus forte densité de réfugiés par habitant. Les réfugiés syriens (plus d’un million et principalement sunnites) représentent 25% de la population au Liban. Imaginons par exemple la France avec 15 à 20 millions de réfugiés ! Le Liban est un pays généreux même si le gouvernement laisse la charge des camps aux ONG... Mais, le syndrome de la guerre civile libanaise est toujours vivace dans les esprits. Aussi, le risque d’infiltration de terroristes est grand et bien réel. Cette situation divise fortement les communautés et les partis politiques. Elle est généralement très mal vécue par les Libanais, surtout chrétiens et chiites. Il n’y a qu’à voir les dernières déclarations très hostiles sur le sujet de Michel Aoun, le chef du Bloc du changement et de la réforme…

Par ailleurs, présent au Liban en 2012, j’avais été personnellement témoin de graves tensions entre les premiers réfugiés syriens et les Libanais… Enfin, n’oublions pas que le pays du cèdre connait une grave crise politique (pas de président élu et crise de l’exécutif) et sociale (« crise des ordures »…). Surtout, que depuis le déclenchement de la guerre en Syrie, Beyrouth a connu une série d’attentats (comme en 2014) et des combats entre l’armée libanaise et des milices djihadistes, venues principalement de Syrie, ont lieu régulièrement dans le nord du pays comme à Ersal mais aussi tout le long de la frontière libano-syrienne où le Hezbollah (proche du régime syrien et très impliqué en Syrie) combat al-Nosra…

Clairement, la situation au Liban est très critique voire explosive. Même si le Liban a l’habitude des situations de crise, la seule question qu’on est en droit de se poser est la suivante : combien de temps s’écoulera avant l’étincelle qui enflammera une nouvelle fois le pays ?

Pour finir sur une touche positive : les réfugiés syriens au Liban et en Jordanie, contrairement aux réfugiés palestiniens du passé ou aux "migrants" présents aujourd’hui en Europe, ont vocation à rentrer chez eux. Le retour sera plus facile à organiser lorsque bien sûr la situation s’améliorera… ce qui n’est malheureusement pas d’actualité…

La Jordanie et le Liban reçoivent un soutien financier important de la part notamment des Etats-Unis et de l’Angleterre qui semblent avoir fait le choix de subventions plutôt que de l’accueil dans leur pays. Ainsi, l’aide totale britannique s’élève à un milliard de livres (soit 1,36 milliard d’euros) alors que le Royaume-Uni a accepté sur son sol 216 réfugiés syriens en situation vulnérable en un an. Les aides financières sont-elles suffisantes pour aider ces pays d’accueil face aux arrivées de réfugiés ?

Les aides financières aux pays d’accueil ne sont jamais suffisantes du fait de l’afflux toujours constant et s’accélérant des réfugiés. Pour exemple : certaines études évoquent le chiffre de 2 500 nouveaux réfugiés par jour au Liban ! Mais, même s’ils sont critiqués, ce sont les Etats-Unis et le Royaume Uni, comme les pays du Golfe d’ailleurs, qui font le meilleur choix dans leurs propres intérêts. Il vaut mieux investir dans les grands centres d’accueil déjà existants ou en créer d’autres en Turquie par exemple, que de suivre la politique irresponsable européenne qui consiste à accueillir massivement des centaines de milliers de réfugiés, de manière désordonnée et incohérente et surtout, au mépris des craintes légitimes de la majorité des Européens, et qui porte en elle les germes de graves tensions futures.

Comment la Turquie gère l’accueil de réfugiés ?

Comme à son habitude, sur les problèmes de la région, l’attitude de la Turquie est ambiguë.

Ce pays accueille près de 2 millions de réfugiés, mais confrontées à de sérieux troubles internes, les autorités turques poussent, de plus en plus et de manière indirecte pour ne pas dire sournoise, les réfugiés à gagner l’Europe ! A plus ou moins long terme, la Turquie, comme la Libye pour l’Afrique, va devenir (si elle ne l’est pas déjà…) une immense plaque tournante de l’émigration moyen-orientale.

Quelles sont les conditions d’accueil des réfugiés au Liban, en Jordanie et en Turquie ? Que sait-on de la vie de ces réfugiés ? (ceux qui travaillent, nomades ou pas, ethnies etc.)

Les conditions de vie diffèrent d’un camp de réfugiés à un autre. On vient de le voir le Liban et la Jordanie ont une certaine expertise dans l’accueil des réfugiés. Par exemple, certains centres d’accueil sont relativement mieux équipés que d’autres, à l’image du camp d’Azraq (construit « en dur ») inauguré l’an passé. Mais en dépit des aides financières des Occidentaux et des pays du Golfe et même si les ONG et l’ONU, avec le HCR, soutiennent en grande partie la charge des camps, les infrastructures restent généralement précaires. Et il est alors aisément compréhensible que vivre sous des tentes, à la merci des tempêtes de sable ou des températures extrêmes du désert comme en Jordanie, parfois sans électricité et avec un rationnement de l’eau, peut être traumatisant…surtout pour des enfants ! D’autant plus, que les problèmes des pays d’origine sont souvent transposés dans les camps. Ce qui fait qu’entre certains groupes de réfugiés, socialement et politiquement éloignés ou encore d’ethnies ou de confessions différentes, les tensions demeurent et les heurts sont fréquents.

Enfin, en attendant un éventuel retour, certains d’entre eux, les plus diplômés, peuvent peut-être espérer un jour s’intégrer aux sociétés d’accueil. Pour les autres, la grande majorité, trouver un travail sera très difficile au regard des situations sociales déjà très fragiles localement.

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