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Une rencontre historique a eu lieu samedi 6 mars à Nadjaf, la grande ville sainte chiite du sud de l’Irak. Le pape François s’est entretenu avec le grand ayatollah Ali al-Sistani.
©DR

Visite du pape François

Islam chiite – Chrétienté, rencontre au sommet

Une rencontre historique a eu lieu ce samedi 6 mars à Nadjaf, la grande ville sainte chiite du sud de l’Irak. Le pape François s’est entretenu avec le grand ayatollah Ali al-Sistani, la plus haute autorité chiite du pays.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Deux sommités religieuses se sont rencontrées le 6 mars à Bagdad. Le grand Ayatollah Sayyid Ali al-Husayni al-Sistani et le Pape François. En dehors des banalités obligatoires auxquelles ils ont été contraints de se soumettre, cette rencontre revêt une symbolique très forte. Si le Vatican a multiplié les gestes vis-à-vis de l’islam depuis des dizaines d’années, ils étaient surtout dirigés vers la version sunnite de cette religion. Ainsi, une rencontre historique avait eu lieu au Vatican en mai 2016 entre le cheikh Ahmed Mohamed el-Tayeb, le 44e   imam de l’université al-Azhar du Caire et le pape François. Le 4 février 2019, el-Tayeb avait de nouveau rencontré le pape François à Abou Dabi et signé le document sur la fraternité humaine pour la paix dans le monde et la coexistence commune.

Cette rencontre en Irak est extrêmement importante sur le plan théologique mais, encore plus, sur le plan politique même si ces deux autorités religieuses ne revendiquent aucun rôle dans ce domaine (ce qui est un peu moins vrai dans le cas d’al-Sistani). Elle déplait à beaucoup de monde étant d’abord très mal ressentie par les sunnites, en particulier chez les salafistes-jihadistes qui y voient là la preuve de la collusion entre les « apostats » (les chiites) et les « mécréants » (les chrétiens). Mais sur le fond, cela ne changera pas grand-chose à ce qui existe déjà : la haine des salafistes-jihadistes (mais même si beaucoup d'observateurs se gardent de le dire, aussi des salafistes tout court) entretenue vis-à-vis en premier lieu des chiites puis ensuite des chrétiens. Afin d'ouvrir les yeux des incrédules, il suffit de voir comment sont considérés les chiites en Égypte, au Maghreb et dans bien d'autres pays musulmans.

Plus surprenant, cette rencontre déplait aussi fortement aux autorités américaines et israéliennes (l’auteur ne peut se prononcer sur l’opinion des peuples de ces deux nations) car elle donne une légitimité au moins morale aux chiites, donc aux Iraniens désignés comme les « ennemis de l’Occident » et le mot est faible quand on lit des déclarations faites par différents responsables politiques : « État terroriste, État voyou, etc. »).

Il convient aussi de rappeler que le Grand Ayatollah Ali al-Sistani est de nationalité iranienne - même s’il est l’autorité religieuse chiite supérieure en Irak - et que, si l’on suit les préceptes du chiisme, il est aussi le supérieur hiérarchique de l’Ayatollah Ali Khamenei qui dirige l’Iran… À noter qu’il a toujours souhaité montrer son indépendance vis-à-vis de Téhéran allant même jusqu’à tancer le major général Qassem Soleimani, le chef de la force Al-Qods des pasdarans qu’il trouvait trop « entreprenant » en Irak. Il s’en était expliqué directement avec l’Ayatollah Khamenei.

Le discours convenu

Le pape François a déclaré venir en Irak en « pèlerin de paix ». En réponse Ali al-Sistani lui a affirmé son engagement pour la « paix » et la « sécurité » des chrétiens d'Irak. Sistani a déclaré que « les dirigeants religieux et spirituels doivent jouer un rôle important pour mettre un terme à la tragédie […] et exhorter les parties - en particulier les grandes puissances - à faire prévaloir la sagesse et le bon sens, et à effacer le langage de la guerre  […] Elles ne doivent pas défendre leurs propres intérêts au détriment du droit des peuples à vivre dans la liberté et la dignité ». C'est cette partie de déclaration qui a sans doute déplu aux États-Unis et en Israël : comment des peuples peuvent-ils vivre « dans la liberté et la dignité » en dehors de celles instituées par Washington ? 

Après cette rencontre dans la ville sainte chiite de Nadjaf, le pape a poursuivi son pèlerinage à Ur, ville natale d'Abraham dans le sud de l'Irak pour prier en faveur de la « liberté » et l'« unité » afin de mettre fin aux guerres et au terrorisme. Il a tenu à prier avec des dignitaires musulmans chiites et sunnites, mais aussi yézidis - une minorité martyrisée par Daesh -, sabéens et zoroastriens. Il est revenu sur les guerres dans la région : « hostilité, extrémisme et violence […] sont des trahisons de la religion. Et nous, croyants, nous ne pouvons pas nous taire lorsque le terrorisme abuse de la religion ». Daech avait également provoqué des ravages en Syrie voisine, ce que le pape n'a cessé d'évoquer dans ses discours. Il a appelé à prier pour un cheminement « du conflit à l'unité » dans tout le Moyen-Orient, et en particulier dans la ‘Syrie martyrisée’». Là, il a du encore plus déplaire à Washington et Tel Aviv qui ne voient dans ce pays qu’un champ clos pour affronter l’Iran par proxies interposés.

Enfin, il s'est rendu au Kurdistan irakien où il a été reçu par le Gouvernement régional du Kurdistan du clan Barzani. Les rares chrétiens restés en Irak vivent majoritairement dans cette région car les Kurdes leur assurent un minimum de sécurité. 

Voici dans ce monde de "dingues" (qui ne rêvent que d'une chose: que les autres s'étripent) deux personnalités qui sont des références morales qui prêchent des valeurs de paix et de cohabitation. On ne peut que saluer leur démarche même si elle paraît illusoire. Elle n'est en aucun cas inutile.

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