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Iran : et si la stratégie de Trump portait ses fruits ?
©WIN MCNAMEE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Président imprévisible

Iran : et si la stratégie de Trump portait ses fruits ?

Après la frappe américaine contre le général Ghassem Soleimani, Donald Trump a maintenu sa position très ferme face à l'Iran lors de sa conférence de presse ce mercredi. Bien que l'Iran ait déjà répliqué en tirant des missiles sur deux bases militaires abritant des soldats américains en Irak, comment le pays pourrait-il se comporter dans les jours à venir ?

Roland Lombardi

Roland Lombardi

Roland Lombardi est consultant géopolitique indépendant et associé au groupe d'analyse JFC-Conseil. Il est docteur en Histoire contemporaine, spécialisation Mondes arabes, musulman et sémitique. Il est membre actif de l’association Euromed-IHEDN et spécialiste des relations internationales, particulièrement sur la région du Maghreb et du Moyen-Orient, ainsi que des problématiques de géopolitique, de sécurité et de défense.

Il est intervenant à Aix-Marseille Université et à Sup de Co La Rochelle – Excelia Group. 

Editorialiste à Fildmedia.com, il est par ailleurs un collaborateur et contributeur régulier aux sites d'information Atlantico, Econostrum, Kapitalis (Tunisie), Casbah Tribune (Algérie), Times of Israel. 

Ses dernières publications notables : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Etudes Internationales, HEI - Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l'Orient, vol. 128, no. 4, 2017 et « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Eté 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux.

Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.  

Ses derniers ouvrages sont intitulés Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (janvier 2020) et Poutine d’Arabie, ou comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (février 2020), aux VA Editions.

Vous pouvez suivre Roland Lombardi sur les réseaux sociaux :  FacebookTwitter et LinkedIn

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Frédéric Encel

Frédéric Encel

Frédéric Encel est Docteur HDR en géopolitique, maître de conférences à Sciences-Po Paris, Grand prix de la Société de Géographie et membre du Comité de rédaction d'Hérodote, l'auteur a fondé et anime chaque année les Rencontres internationales géopolitiques de Trouville-sur-Mer dont la 5è édition se tiendra  les 26-27 septembre 2020 sur le thème "Mémoire et géopolitique". Il vient de publier Les 100 Mots de la  guerre, coll. Que Sais-Je? (PUF).  

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Atlantico.fr : Donald Trump a surpris tout le monde en autorisant la frappe qui a causé la mort de Ghassem Soleimani, et alors que l'Iran a répliqué dans la nuit de mardi à mercredi, il a maintenu sa position très ferme face à la République Islamique lors de sa conférence de presse ce mercredi après-midi. Bien que l'Iran a déjà répliqué en tirant 22 missiles sur deux bases militaires américaines en Irak, face à l'attitude très imprévisible du président américain comment le pays pourrait-il se comporter dans les jours à venir ? 

Frédéric Encel : Le  Président américain est effectivement très imprévisible et a déjà démontré à maintes reprises qu'il pouvait être inconséquent. Nous avons affaire à quelqu'un qui ne s'entoure que très peu, et dont les décisions sont quasi exclusivement personnelles. Cependant, sur cette séquence, nous avons quand même de quoi être relativement optimiste au regard du contexte politique interne aux Etats-Unis. C'est-à-dire que Donald Trump entame une campagne électorale qu'il pense pouvoir remporter mais craint comme la peste de voir rapatrier sur le sol américain des cercueils de soldats... Il pense, à juste titre, que l'opinion publique ne lui pardonnerait pas d'avoir entraîné la mort de soldats américains, surtout qu'il avait promis, lors de sa précédente campagne électorale, de mettre fin aux guerres "sans fin" et "inutiles". Il ne prendra donc pas le risque de se mettre les électeurs américains à dos en montant au extrêmes, comme le dirait Clausewitz, avec l'Iran. D'ailleurs, si le président américain est resté ferme lors de son allocution de ce mardi 8 janvier, il a été moins tonitruant que ce que l'on pouvait craindre. 

Maintenant, face à lui, se trouve la République Islamique d'Iran dirigée par des individus que l'on peut qualifier de fanatiques. Fanatiques, mais pas stupides ! Je veux dire qu'en matière d'affaires étrangères et stratégiques, le régime des mollah a plutôt démontré une certaine prudence et une connaissance très fine des rapports de force dans la région, surtout depuis la mort de Khomeiny en 1989. Regardez à quel point Téhéran utilise certains de ses alliés pour frapper ici ou là sans jamais revendiquer ces attaques ; regardez comment le régime iranien vitupère quotidiennement contre Israël sans jamais lui faire sérieusement la guerre ; regardez encore de quelle manière il a réagi à la mort de Soleimani, par une rhétorique et une scénographie très belliqueuses mais sans réelle entrée en conflit. On l'a vu à travers leur riposte : le guide suprême et le président ont réagi de façon extrêmement symétrique dans leur frappe en ciblant des bases américaines en Irak, par ailleurs bien protégées et sans grands risques de provoquer une hécatombe au sein de l'armée US... Ils démontrent en cela qu'ils savaient parfaitement s'adapter aux nouvelles normes imposées par Trump.

Roland Lombardi : Au-delà du sensationnalisme médiatique et des nombreuses bêtises que nous avons pu lire ou entendre depuis le 3 janvier dernier et l’élimination ciblée du général Soleimani, je voudrais d’abord rappeler que le « Trump bashing » n’a et ne fera jamais une bonne analyse de la politique du président américain !

Evidemment, la politique de Donald Trump peut paraître comme très disruptive et donc illisible. Mais, gardons-nous une bonne fois pour toute de la sous estimer.

Dans Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, un ouvrage collectif de la revue Orients Stratégiques que j’ai dirigé et qui vient de paraître aux éditions L’Harmattan , juste avant la frappe américaine sur Soleimani, mes collègues chercheurs et moi-même, nous nous accordons pour dire que les Russes, les Chinois mais surtout les  Américains et pas plus que les Iraniens n’ont intérêt à embrasement de la région.
Comme le prouve la déclaration officielle d’hier, certes toujours ferme mais paradoxalement très apaisante (au grand désespoir de certains observateurs !) du président américain (faisant suite à la riposte iranienne de la nuit du 7 au 8 janvier sur des bases américaines en Irak, en réponse à l’élimination de Soleimani), Donald Trump, ne veut pas d’une guerre. Surtout à moins d’un an de sa possible réélection ! L’actuel locataire de la Maison-Blanche est totalement hostile à tout nouvel interventionnisme et ingérence, notamment au Moyen-Orient. Comme il l’a maintes fois affirmé depuis des années et notamment durant toute sa campagne électorale avant d’accéder au poste suprême, Donald Trump est absolument opposé aux utopiques et catastrophiques regime change et nation building dont nous avons bien vu depuis les désastreuses conséquences. C’est d’ailleurs cette position qui le rend encore très populaire aux Etats-Unis. Pour lui, comme le pensent, à juste titre, la grande majorité de son électorat et surtout la plupart des généraux du Pentagone, l’aventurisme passé n’a créé que le chaos et a surtout coûté trop cher pour de trop piètres résultats géostratégiques. Trump ne veut plus que les Boys américains soient les gendarmes de la région et il veut ardemment un « désengagement » américain de la zone. Même si, ne nous faisons pas d’illusions, les Américains ont et auront encore de grandes bases (sans parler des installations secrètes) notamment aux Emirats Arabes Unis, en Arabie saoudite, à Bahreïn, au Pakistan mais surtout au Qatar (où siège un quartier général avancé du CENTCOM) et en Turquie. De plus, n’oublions pas que les Vème et VIème  flottes continueront encore à sillonner le Golfe et la Méditerranée… Il n’en reste pas moins que grâce à l’exploitation des Shale Oil (pétrole et gaz de schiste), devenant ainsi le numéro 1 mondial concernant la production de l’ « Or noir », les Américains sont dorénavant indépendants sur le plan énergétique et le pétrole du Golfe est pour eux devenu secondaire. Ainsi, pour Donald Trump, les priorités géopolitiques ont changé. Les Etats-Unis doivent pouvoir se tourner sereinement vers l’Asie où la Chine sera le grand rival de demain (et dont le Moyen-Orient reste toutefois une des clés dans sa stratégie d’endiguement de Pékin). Puis, se préoccuper davantage des problèmes et de l’instabilité grandissante de l’Amérique du Sud ainsi que leurs conséquences pour les Etats-Unis (comme l’immigration).

Quant aux Iraniens, ces derniers ont démontré, assez habilement d’ailleurs, leurs capacités de nuisance, et qu’en cas d’embrasement, ils étaient capables de faire très mal. Pour autant, l’actualité de ces dernières semaines l’a prouvé, Téhéran est en grande difficulté, tant sur le plan régional que sur le plan interne. D’abord, avec les grandes manifestations et les émeutes au Liban et en Irak, nous constatons que la présence et l’influence iranienne sont de plus en plus contestées. Le Hezbollah libanais est fortement critiqué et en Irak, même les chiites irakiens reprochent à Téhéran sa trop grande ingérence. Par ailleurs, toutes les milices chiites pro-iraniennes de la région rencontreraient d’importants retards de paiement venant du grand parrain perse... En Syrie, les convois et les bases iraniennes subissent régulièrement les frappes israéliennes (avec l’accord tacite de Moscou, voire peut-être même de Damas) sans pouvoir raisonnablement lancer des représailles sérieuses. Enfin, même en Iran, la contestation s’est développée depuis des mois. Les Iraniens dans les rues dénoncent non pas le blocus américain mais bel et bien la vie chère et par-dessus tout, la corruption des élites et les « aventures » extérieures et coûteuses de leur pays. Dernièrement, la hausse des prix de l’essence a mis le feu aux poudres et il y aurait déjà eu  des milliers de morts chez les émeutiers...

La sortie du cadre stratégique traditionnel effectuée par Donald Trump peut-elle déstabiliser l'Iran et, finalement, être profitable aux Etats-Unis ? 

Frédéric Encel : Ce serait plutôt le contraire. Ces derniers mois les manifestations s'étaient multipliées en Iran, on assistait à une sorte de nouveau "printemps Iranien" face à un régime répressif et inique, le tout sur fond de situation sociale rendue dramatique par les sanctions extrêmement lourdes exigées par Washington, mas aussi par l'impéritie et la corruption du régime. Or, aujourd'hui, suite à la mort du Général Soleimani - et même si une partie de la population méprisait l'homme coresponsable de la répression durant les manifestations et que demeurent les rancoeurs - un élan patriotique prévaut et l'heure n'est plus à la contestation mais à l'union. 

Le régime peut donc actuellement jouer, un peu comme en 1980 face à l'invasion du pays par l'Irak, sur la fibre nationale plus que sur celle religieuse, sur la dimension perse de l'identité nationale que sur la dimension chiite. Je crois ainsi qu'à court terme au moins, le pouvoir en place à Téhéran a été renforcé par la décision de Trump.

Roland Lombardi : En dépit de la position de Trump à propos du Moyen-Orient et que j’ai évoquée plus haut, le président américain est soumis à de fortes pressions notamment venant du camps des néo conservateurs américains et des « va-t-en-guerre » de son administration. Ainsi, il se doit de faire certaines concessions notamment vis-à-vis de l’Iran. C’est une des raisons qui l’a poussé, le 8 mai 2018, à sortir de l’accord sur le nucléaire iranien (signé à Vienne le 14 juillet 2015). C’est cette décision qui initia la période de tensions dans le Golfe persique que nous connaissons aujourd’hui et qui n’ont cessé de grandir depuis. 

En juin 2019, un drone de l’US Navy qui, selon l’Iran, avait violé son espace aérien, a été abattu. Le président américain avait alors annoncé sur Twitter avoir annulé in extremis des frappes aériennes contre trois sites iraniens, programmées en représailles. Puis ce fut, en septembre dernier, l’attaque contre des installations pétrolières en Arabie saoudite (qui démontra d’ailleurs la vulnérabilité du pays et son incapacité à se défendre seul) et récemment, les explosions mystérieuses à bord d’un pétrolier iranien au large des côtes saoudiennes...

Jusqu’ici donc, tout en évitant prudemment les pièges et en ignorant les provocations et les pressions de toutes parts, Trump s’est contenté de durcir les sanctions commerciales envers Téhéran.

Dans ce contexte où les divers protagonistes semblaient jusqu’ici se contenter de faire monter les enchères de part et d’autre en vue d’une reprise des négociations sur le nucléaire iranien. Or, les supplétifs de l’Iran ont fait l’erreur de s’attaquer à l’ambassade américaine en Irak le 31 décembre dernier, suite à un raid mené quelques jours avant par des avions de chasse américains contre une milice pro-iranienne à la frontière entre l’Irak et la Syrie.
A partir de là, Trump ne pouvait pas rester les bras croisés. Notamment, à cause du mauvais souvenir de la prise d’otages de l’ambassade américaine à Téhéran en 1979 et surtout, l’attaque désastreuse de Benghazi en 2012, où l’ambassadeur américain trouva la mort. Ces deux évènements traumatiques sont toujours très présents dans l’esprit des Américains. 

C’est pourquoi, Donald Trump a ordonné l’élimination ciblée du général iranien le plus emblématique. Il voulait frapper les esprits et ce fut une réussite ! Cependant, les éliminations ciblées sont un pari risqué car on ne tue généralement pas les chefs. Néanmoins, dans la région, et les Israéliens en savent quelque chose, c’est souvent le meilleur moyen de faire passer un message fort à l’adversaire afin de lui faire comprendre que les limites ont été franchies. A Gaza, et dernièrement en Syrie, Tsahal a déjà, par le passé, éliminé des hauts gradés iraniens et même un général des Pasdarans en 2015 pour faire redescendre justement, et avec succès, les tensions ! 

Bien sûr, Qassem Soleimani avait une autre envergure que ces officiers de haut rang supprimés en Syrie par les Israéliens. Héros national pour de nombreux Iraniens, véritable stratège et architecte de la politique étrangère iranienne en Syrie et en Irak, le charismatique commandant de la Force Al-Qods du corps des Gardiens de la Révolution islamique est une grosse perte pour le régime. Mais en politique, comme ailleurs, personne n’est irremplaçable. Certains évoquent, à juste titre, le fait que l’assassinat du général Soleimani, est une opportunité inespérée pour Téhéran de rassembler, en une union sacrée, la population autour du régime et d’un nouveau martyr (le nationalisme et le culte du martyr sont très importants en Iran). De même, cet épisode affaiblirait considérablement, par la même occasion, le camp des modérés. Soit ! Or, ce serait insulter l’intelligence du peuple iranien que de croire que la mort de Soleimani fera oublier les graves problèmes socio-économiques ou fera cesser les émeutes qui émaillent le pays depuis plusieurs mois et où, rappelons-le, le portrait du célèbre général, symbolisant les aventures extérieures et coûteuses du pays, était régulièrement et copieusement brûlé !

De fait donc, lorsque l’émotion sera retombée, les Mollahs se retrouveront de nouveau face à leurs problèmes domestiques. Ils sont en train de jouer leur survie. Bien sûr le régime iranien reste encore solide et s’y connaît en répression comme il le démontre chaque jour. Mais la situation est de plus en plus critique et les responsables iraniens n’ont plus les moyens de leurs ambitions. Ils ne sont surtout plus en capacité de jouer la montre en attendant la défaite de Trump à la présidentielle de 2020 sur laquelle ils pariaient.

Que cela nous plaise ou non, la stratégie de pressions maximales de Trump semble ainsi s’avérer payante jusqu’ici, puisque l’Iran, en dépit de son extraordinaire résilience, est tout de même actuellement exsangue économiquement et ne peut donc pas raisonnablement envisager un conflit de grande ampleur...

La stratégie américaine qui pourtant eu l'effet d'une onde de choc pourrait-elle au final se révéler fructueuse ? La République islamique qui a déjà mis 4 jours à répliquer et qui est consciente qu'elle ne peut pas gagner de guerre face aux USA pourrait-elle finalement revenir à la table des négociations pour l'accord sur le nucléaire ? 

Frédéric Encel : Dans l'état actuel des relations et en raison de la frappe américaine qui a causé la mort de Soleimani, vis à vis de son opinion publique, le pouvoir iranien ne peut pas accepter de revenir à la table des négociations avec Donald Trump. De toute façon, pour parler de quoi ? Car de son côté, le président américain ne cherche pas  à obtenir un accord avec Téhéran, notamment en raison des relations économiques très privilégiées qu'entretiennent les Etats-Unis avec l'Arabie Saoudite. Qu'on pense aux dizaines de milliards de dollars annuellement dépensés par Riyad en achats d'armements américains... 

En revanche, si Trump perdait les élections présidentielles de novembre prochain, et quel que soit son tombeur, il est vraisemblable qu'une ouverture sur plusieurs gros dossiers, comme le nucléaire, serait possible. 

En attendant, je ne crois absolument pas à une escalade majeure ou à la déstabilisation du Moyen-Orient dont on nous rebat les oreilles depuis de longs jours sinon des mois. Vous savez, je travaille assidûment en universitaire sur cette région depuis plus d'un quart de siècle, et je lui ai consacré une thèse de doctorat, une habilitation à diriger des recherches, une dizaines d'ouvrages et quantité d'articles et, naturellement, de séjours. La crise actuelle est sérieuse, mais la zone en a connu et en connaîtra d'autres... 

Roland Lombardi : Dans la nuit du 7 au 8 janvier, l’Iran a riposté à l’élimination du général Soleimani, en frappant, avec une vingtaine de missiles, des bases américaines en Irak. Mais comme on dit vulgairement, tout ceci semble bien « téléphoné ». C’était une réplique prévisible mais très mesurée et surtout « acceptable » pour Washington. Soleimani est donc vengé mais c’est très symbolique. Une mise en scène très bien chorégraphiée (les Américains auraient été prévenus...). En tout cas, l’honneur est sauf. Les Mollahs, eux aussi, se devaient de répondre pour sauver la face... mais sans risquer de nouvelles représailles américaines ! Le chiffre de 80 morts annoncé par les médias iraniens s’est révélé totalement fantaisiste et même faux, puisque comme Trump l’a lui-même déclaré, aucune victime n’est à déplorer. 

Les dirigeants iraniens ne sont pas idiots. Loin de là. Ils sont bien conscients qu’ils ne peuvent pas se lancer dans une guerre avec le « Petit Satan » (Israël), comme on l’a vu lors des frappes israéliennes en Syrie, alors encore moins avec le « Grand Satan » américain, qui reste LA première puissance militaire mondiale ! Ils n’en ont tout simplement pas les moyens.

Pour l’instant, même si certains faucons de tous bords souhaitent le pire des scénarios et qu’il est toujours dangereux de jouer avec des allumettes sur un baril de poudre, cela devrait en rester là, comme l’a d’ailleurs subtilement souligné le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif...

Apparemment, le premier message du président Trump pour cette nouvelle année est donc bel et bien passé auprès des pragmatiques leaders iraniens...

Comme avec Nixon, la stratégie du « bad dog » semble encore porter ses fruits pour l’actuel locataire de la Maison-Blanche. Comme à son habitude, jetant le chaud et le froid, Trump a d’ailleurs de nouveau ouvert la porte à la négociation et a appelé à la désescalade dans sa déclaration solennelle de ce mercredi...

Ces derniers jours, beaucoup de « spécialistes » annonçaient naïvement une Troisième guerre mondiale à cause de Trump. Mais il ne faut pas oublier que c’est souvent lorsque les tensions deviennent extrêmes... qu’on se remet à parler et à négocier ! Alors certes, cela ne se fera pas tout de suite, mais malgré leur résilience légendaire et comme je l’annonce depuis des mois, les Mollahs, afin de sauver leur régime, seront forcés, à terme, de revenir à la table des négociations. Avant la mort de Soleimani, des appels du pied très discrets avaient d’ailleurs déjà commencé... Au contraire, miser sur une politique du pire dans le but de trouver un dérivatif à une population en colère, peut s’avérer finalement trop hasardeux pour la République islamique d’Iran...

N’oublions pas également, comme je le répète assez souvent, que dans les relations internationales, tout ce qui est sérieux se joue en coulisses. En dépit des apparences et des tensions de ces derniers mois, des canaux de discussions très discrets existent bel et bien entre Iraniens et Américains notamment via Oman mais pas que... Le dernier échange de prisonniers entre Washington et Téhéran, en décembre dernier, l’atteste. Ne doutons pas qu’en cas d’une nouvelle escalade paroxysmique, lors des prochains accrochages inévitables, cela pourra encore sûrement servir...

Roland Lombardi a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : "Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente", aux éditions L’Harmattan, publié en janvier 2020.

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