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L'arrivée de migrants s'accompagne de nombreuses tensions en Europe.
L'arrivée de migrants s'accompagne de nombreuses tensions en Europe.
©Reuters

Boucs émissaires

Homosexuels, femmes, chrétiens… ces réfugiés qui passent des moments difficiles dans les flux ou les centres d’accueil de migrants

Plusieurs experts estiment que parmi les demandeurs d'asile en Europe, 50.000 sont homosexuels. Confinés dans des centres d'accueil, ces derniers peuvent faire l'objet d'humiliations. Des tensions qui posent le problème de l'importation d'héritages culturels dans les sociétés qui les reçoivent.

Laurent Chalard

Laurent Chalard

Laurent Chalard est géographe-consultant, membre du think tank European Centre for International Affairs.

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Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont est géographe, économiste et démographe, professeur à l'université à Paris IV-Sorbonne, président de la revue Population & Avenir, auteur notamment de Populations et Territoires de France en 2030 (L’Harmattan), et de Géopolitique de l’Europe (Armand Colin).

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Atlantico : Rami Ktifan, un demandeur d'asile syrien homosexuel arrivé en Allemagne, a été agressé verbalement et physiquement dans un centre d'accueil pour son orientation sexuelle. Quels sont les problèmes auxquels ces derniers peuvent être confrontés lorsqu'ils sont confinés dans des centres d'accueil ? Qu'a-t-on pu observer ?

Gérard-François Dumont : Ce chiffre de 50 000 demandeurs d’asile homosexuels n’est nullement prouvé. D’autant que nombre de demandeurs d'asile savent que se déclarer homosexuel peut être un moyen d'obtenir un statut de réfugié lorsqu’on n’est pas en situation de prouver une autre des causes de persécutions prévues dans la convention de Genève. Le nombre demandeurs d’asile se disant homosexuel est donc sans doute supérieur à la réalité, tout simplement pour augmenter les chances de voir sa demande d’asile considérée favorablement, surtout si l’on vient d’un pays qui n’est pas en guerre ou dont la nature liberticide du régime n’est pas incontestable. 

Toutefois, il y a des demandeurs d’asile qui sont effectivement homosexuels, et qui, pour cette raison, peuvent, dans un centre d’accueil de migrants, subir des humiliations, voire des violences de la part d’autres individus. Dans tout espace où se regroupent ou sont regroupées des personnes, qu’il s’agissent de centres d’accueil de demandeurs d'asile, de centres de rétention administrative (1) ou de zones d’attente (2), des conflits peuvent éclater entre des personnes ou entre des groupes appartenant à différentes communautés. Cela s’est constaté par exemple à Sangatte et toujours aujourd'hui à Calais. Dans ces centres, chacun cherche à bénéficier du plus d’avantages possibles, ou plutôt cherche à subir le moins possible de désavantages. Il est donc inévitable que des tensions existent. Il peut aussi y avoir des personnes ou des groupes plus revendicatifs que les autres, ce qui peut déclencher des heurts : certains groupes peuvent penser obtenir davantage en étant revendicatifs, d’autres penser que leur intérêt est de se comporter correctement pour que leur dossier soit plus objectivement examiné. Ces deux types d’attitude opposées créent des inimitiés pouvant déboucher sur de la violence.

Mais de telles situations ne sont en rien spécifiques des centres d’accueil de demandeurs d'asile ou des centres de rétention administrative. Cela peut arriver chaque fois que des personnes qui ont chacune leurs propres intérêts se trouvent réunis dans un même lieu.

En effet, ce n’est pas le fait d’être dans un centre de rétention administrative qui est en lui-même la cause de la tension. Dans de tels centres, les personnes sont certes retenues le temps du traitement de leur situation juridique – en France au plus 1,5 mois. Mais elles conservent de nombreux liens avec le monde extérieur. D’une part, elles ont, par exemple, accès à un téléphone gratuit. D’autre part, des associations viennent quotidiennement pour les assister. Et, en France, ceci fait l’objet d’un contrôle par le juge des libertés et de la détention. Bien entendu, devoir attendre dans un centre est pénible, mais cela n'a rien à voir avec la prison.

Ces violences peuvent-elles concerner d'autres types de demandeurs d'asile. Qu'en est-il des demandeurs d'asile Chrétiens par exemple ?

Les centres d’accueil de demandeurs d'asile, centres de rétention administrative ou zones d’attente sont généralement composées de minorités, vu la diversité d’origine géographique des personnes qui s’y trouvent. Chaque minorité est attentive à ce qu’une autre ne soit pas mieux traitée qu’elle-même. Des rivalités peuvent s’instaurer.

Concernant les centres d’accueil de demandeurs d'asile en France, on peut imaginer que certains considèrent que leur situation est spécifique. Par exemple, des demandeurs d'asile issus d’une minorité chrétienne du Moyen-Orient pourraient penser, compte tenu de la tradition pluriséculaire du rôle de la France comme protectrice des Chrétiens d'Orient, avoir une attention spécifique par rapport à un demandeur d’asile venant d’un pays ne connaissant pas de persécutions religieuses.

 

Par ailleurs, la police néerlandaise a annoncé le 20 octobre 2015 la disparition d’une jeune syrienne, Fatema Alkasem, d'un centre d'accueil. A 14 ans, cette jeune syrienne était enceinte de 9 mois. Quelle diversité des pratiques des pays de départs les autorités européennes doivent-elles gérer ? Et comment le font-elles ?

Malheureusement, dans les lieux où se concentrent ou sont concentrés les migrants en situation illégale, le risque de viol ou de prostitution existe. Au delà du cas de Fatema Alkasem et, de façon plus générale, la personne qui migre le fait également avec ses référents géopolitiques, ce qui suppose de prendre en compte ce que j’appelle la "loi des diasporas" (3). La France a dû et doit gérer nombre de tensions entre des Français d'origine arménienne et ceux, Français d'origine turque (4) ou étrangers de nationalité turque : les premiers et leurs descendants veulent garder le souvenir du génocide arménien et considèrent que cette mémoire est essentielle pour faire progresser l’humanité vers davantage de paix, tandis que nombre des seconds sont des négationnistes, qui entretiennent donc la négation du génocide arménien.

Le pays d'accueil subit, volens nolens, le conflit : lorsque le conseil municipal de Lyon a souhaité ériger un mémorial au génocide arménien, la diaspora turque de la région lyonnaise a organisé de très nombreuses manifestations. Il a fallu construire le mémorial sous protection policière permanente et son inauguration a dû faire l’objet d’un fort déploiement policier. Le pays d’accueil peut aussi subir les tensions existantes au sein d'une même diaspora (5) : en France, dans les années 2000,compte tenu du conflit en Côte d'Ivoire, on a pu voir des partisans du Président Laurent Gbagbo manifester à Paris leur soutien, jusqu’à menacer de bloquer des avenues, et ceux en désaccord faire de même. L’Allemagne doit gérer les conflits entre la diaspora turque-turque et la diaspora turque d’ethnie kurde. L’Autriche entre la diaspora turque sunnite et la diaspora turque alévie…

Faut-il faire comprendre et adopter les modes de vie européens aux nouveaux arrivants ? Comment les pouvoirs publics peuvent-ils s'y prendre ?

Quelle que soit l'origine de l'immigré, il arrive nécessairement avec des caractéristiques de son propre héritage culturel, y compris celles pouvant complexifier une bonne insertion dans la société d'accueil. Cette dernière doit donc déployer des politiques pour favoriser une bonne concorde entre les habitants anciens et nouveaux.

Par exemple, en Belgique, la Wallonie (6) est en train de décider, en 2015, un parcours obligatoire d’insertion comprenant un accueil, un apprentissage du français, 20 heures de cours de citoyenneté et un suivie de l’insertion professionnelle, une démarche qui vient dix ans après celle de la Flandre. Voici le commentaire d’une éditorialiste belge : "Le parcours d’intégration en Wallonie va être rendu obligatoire, du début jusqu’à la fin, comportant un accueil, un apprentissage du français (120 heures), 20 heures de cours de citoyenneté et une insertion socioprofessionnelle. Le tout, on le répète, obligatoire (7). Lorsqu’on regarde en arrière, les francophones – politiques et médias compris – ont eu tout faux dans leur long refus de suivre, en fait, l’exemple montré par la Flandre. Nous y vîmes un moment uniquement, de façon assez obsessionnelle et nombriliste, une manière déguisée pour le nord du pays de forcer les francophones installés en Flandre à s’adapter à leur langue et à leurs règles de vie. Mais il y a eu surtout la conviction nourrie spécifiquement à gauche, que ce chemin obligé était un manque de respect envers les primo-arrivants, de leur culture, de leur religion. Comme si apprendre la langue et les valeurs citoyennes du pays d’accueil était une forme de discrimination, par imposition d’une supériorité civilisationnelle.

Or aujourd’hui, que constate-t-on ? Si ce parcours obligatoire rassure certains citoyens belges car il impose aux primo-arrivants de respecter certains devoirs conditionnant les droits accordés, l’évidence est venue surtout des primo-arrivants eux-mêmes, qui sont demandeurs de cette aide à l’intégration. Savoir parler la langue, avoir accès à une aide à l’insertion socioprofessionnelle sont des conditions sine qua non pour décrocher un travail, s’assurer une subsistance, et in fine s’intégrer dans le pays d’accueil. La Flandre, la droite francophone et la réalité de terrain ont mis la pression sur la gauche. La pression morale des électeurs du PS et du CDH, croissante dans le contexte de la crise des réfugiés, a fait le reste." (8)

Il faut noter que selon ce dispositif en cours d’élaboration, les immigrants qui refuseraient l'offre d'intégration, comme les cours de citoyenneté, pourraient être sanctionnés financièrement jusqu’à 2 500 euros maximum

Le dispositif français un peu comparable, dans le cadre du contrat d’accueil et d’intégration, est nettement plus limité. Par exemple, il peut conduire à des enseignements de la langue française sur une durée moitié moindre que les enseignements de langue allemande pour les immigrants en Allemagne. Tout ceci illustre qu’outre les diversités de systèmes migratoires selon les pays européens (9), existent également de fortes disparités dans les politiques d’intégration.

 

Laurent Chalard : Avant de répondre à la question, il convient de bien prendre conscience de la situation actuelle.  Aujourd’hui, les lieux d’accueil des migrants situés en Europe de l’Ouest apparaissent de facto gérés selon le principe de l’extra-territorialité, dans le sens que les Etats européens ne cherchent pas à y appliquer les lois qui s’appliquent sur le reste de leur territoire, ceci expliquant l’anarchie qui y règne, favorisant toutes les déviances, la jungle de Calais ou le centre d’accueil de Giessen en Allemagne en constituant des exemples-types. L’impréparation, l’incompétence des politiques et le manque de volonté d’accueillir les migrants est à l’origine de cette situation, indigne de nos démocraties et potentiellement dangereuse si elle venait à se pérenniser.

Face à cette situation, qui relève d’une hypocrisie sans nom, toute personne ayant un minimum d’humanité et un attachement à ce que les lois républicaines s’appliquent partout considérera qu’il est nécessaire d’agir pour y établir un ordre respectant les droits de l’homme. En conséquence, il faut faire preuve d’une certaine dose de pragmatisme dans la gestion de la situation, en gardant en tête que l’objectif est d’assurer la sécurité à l’intérieur comme à l’extérieur des camps de migrants, qui ont normalement vocation à être temporaires, les migrants s’insérant ensuite dans la société du pays d’accueil ou étant expulsés si leur demande d’asile est jugée irrecevable.

Comme nous sommes dans une situation provisoire, dans un premier temps, il ne s’agit donc pas d’obliger les nouveaux arrivants d’adopter les us et coutumes du pays où ils se trouvent, ce qui de toute façon est impossible en un laps de temps aussi court, mais que les différents Etats européens imposent les règles de base du vivre ensemble de toute société humaine, ce qui ne peut que passer par une prise en charge par la force publique de ces camps, la police ou l’armée étant les seules habilitées à assurer la sécurité dans et autour de ces camps. Parallèlement, concernant la prise en charge des populations, il faudrait impérativement séparer les familles avec enfants ainsi que les femmes et enfants seuls des hommes seuls, qui constituent la majorité des migrants, dont parmi eux un certain nombre de personnes peu recommandables (anciens combattants, criminels, voire potentiels terroristes…). C’est seulement dans un second temps lorsque ces populations auront acquis le droit de résider en Europe, que doivent leur être énoncés les droits et les devoirs que cela engendre, sous peine d’être expulsés dans le cas contraire.

(1) Locaux où l'administration peut retenir, pour une durée limitée et sous contrôle juridictionnel, les étrangers faisant l'objet d'une procédure d'éloignement et ne pouvant pas quitter immédiatement la France.

(2) Locaux dans lesquels sont retenus les étrangers dont la demande d’admission sur le territoire national est à l’étude ou a été refusée.

(3) Dumont, Gérard-François, Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations, Paris, Ellipses.

(4) Ceux-ci peuvent avoir la double nationalité.

(5) Sur la complexité du phénomène diasporique, cf. également Madavan, Delon, "France : les diasporas d’origine sud-asiatique", Population & Avenir, n° 724, septembre-octobre 2015.

(6) Donc non la région de Bruxelles capitale.

(7) L’opposition MR a très bien fait de maintenir la pression, et la majorité PS-CDH a intelligemment compris qu’elle devait d’une manière ou d’une autre montrer qu’elle devait faire comme si elle était à l’initiative.

(8) Béatrice Delveaux, "Le parcours d’intégration obligatoire: enfin!", Le Soir, 30 septembre 2015.

(9) Dumont, Gérard-François, Verluise, Pierre, Géopolitique de l’Europe : de l’Atlantique à l’Oural, Paris, PUF, 2015.

 

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