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Les ennemis de mes ennemis sont...

Hollande/Mélenchon, Hollande/Sarkozy, FN/PS… L'ère des convergences d'intérêts contre nature

Sarkozy (LR) et Hollande (PS) ensemble pour faire passer la révision constitutionnelle, et notamment la déchéance de nationalité. Après les débats houleux de la dernière présidentielle (2012), la situation peut surprendre. Mais elle se généralise de plus en plus, à la vue de tous.

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité des recherches en science politique. Ingénieur de recherche, directeur de Communication, des Relations extérieures et institutionnelles de Sciences Po Bordeaux, il dirige une collection aux éditions Le Bord de l’Eau, « Territoires du politique ». Il a publié une dizaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à l’analyse localisée de la vie politique mais également à l’histoire politique sous la Vè République. Le dernier, à paraitre début octobre 2019, est un livre d’entretiens réalisés avec Philippe Madrelle qui fut président du département de la Gironde pendant 36 ans et parlementaire plus de 50 ans.

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Atlantico :  Hollande-Mélenchon, Hollande-Sarkozy, FN-PS, etc. On observe dans l'actualité politique des alliances de circonstance, si ce n'est contre-nature. Est-ce un phénomène nouveau ? Par quels aspects peut-on parler de nouveauté ?

Jean Petaux : Cette pratique des "alliances inattendues" (pour ne pas employer l’expression "contre-nature" qui n’a pas de sens en science politique) est aussi vieille que la politique elle-même. Une même action sera tantôt nommée "trahison", "renversement d’alliances", "ralliement", "conduite opportuniste", etc. Tout est affaire de subjectivité dans l’appréciation d’un tel phénomène. Une autre notion existe aussi, elle représente un type de convergences particulier : celui des "alliances objectives". Littéralement cette catégorie des acteurs désigne un regroupement circonstanciel pour un objet ou un but précis. Battre un adversaire commun par exemple. Pendant la Seconde guerre mondiale il est clair que les Alliés occidentaux (Américains et Britanniques et leurs alliés) ne sont pas devenus Soviétiques ou staliniens, mais ils ont accepté entre juin 1941 jusqu’à Yalta et Postdam en 1945 pour faire court) de s’associer avec l’URSS contre l’hitlérisme et le nazisme.

En politique on citera quatre exemples, désormais bien connus. La première date de mai 1968. Le jeune secrétaire d’Etat à l’Emploi, Jacques Chirac rencontre très discrètement le n°2 de la CGT Henri Krasucki pour lancer les négociations qui vont préfigurer les accords de Grenelle et, partiellement, résoudre la crise sociale.  Le deuxième exemple date de janvier 1981 : la rencontre entre François Mitterrand et Jacques Chirac, chez Jean de Lipkowski en compagnie d’Edith Cresson, à la demande de Chirac, pour faire battre Valéry Giscard d’Estaing. Le troisième exemple, dont le souvenir ne pourra que ravir certains lecteurs de cette contribution, favorables au FN : la rencontre désormais elle aussi connue à Montretout, à Saint Cloud, entre Jean-Marie Le Pen et Bernard Tapie alors qu’officiellement et sur les tréteaux du théâtre politique ces deux-là s’insultaient copieusement… Le quatrième concerne les échanges entre Nicolas Sarkozy alors ministre de l’Intérieur, en 2006 avec Bruno Julliard, président du syndicat étudiants UNEF (actuel premier adjoint au maire de Paris) lors des grandes manifestations étudiantes contre le CPE voulu par Dominique de Villepin alors à Matignon. Nicolas Sarkozy encourageait alors l’UNEF à maintenir la pression sur le premier ministre jusqu’au retrait total du texte de loi (pourtant voté au Parlement). Là encore, cette seule évocation devrait aussi réjouir les partisans de Nicolas Sarkozy qui seront ravis de s’en souvenir.

Il n’y a donc aucune nouveauté dans cette pratique. On pourrait multiplier les illustrations à loisir. La vie politique fonctionne comme un iceberg. La partie émergée est nettement moins importante que celle qui est sous l’eau. La partie au-dessus de l’eau est celle de l’affrontement politique "classique", entre camps opposés, entre adversaires défendant des lignes contradictoires. C’est le théâtre qui "amuse la galerie" en somme.  La partie immergée est le lieu des rencontres secrètes, discrètes, opportunes et opportunistes. Celle qui permet aussi les "sorties de crise", la construction de compromis qui ne sont pas toujours des compromissions quoi qu’en pensent certains excités ou idéologues de pacotille. La principale vertu de ces compromis est d’ailleurs qu’ils sont "raisonnables" et évitent de sombrer dans une forme de guerre civile froide.

Aujourd’hui il n’y a pas plus qu’hier d’alliances circonstancielles. Elles sont seulement plus éclairées (par les projecteurs médiatiques) et donc plus "connues" parce qu’on les voit plus.

Quelles alliances de fait ces derniers jours, ces derniers mois, ont-elles particulièrement marquées par leur aspect surprenant ? Pourquoi ?

En janvier et en novembre 2015 il y a eu les deux séquences très particulières et exceptionnelles d’une forme d’unité nationale directement liée aux circonstances d’une extrême gravité générées par les attentats. C’est la raison pour laquelle il convient de traiter de manière très spécifique ces moments dont la durée dans le temps est très limitée. A ce titre-là, la "standing ovation" qui a salué le discours prononcé par François Hollande devant le Congrès à Versailles, le 16 novembre 2015 ne saurait être comprise comme une "alliance circonstancielle". C’est bien l’émotion de toute la représentation nationale qui s’est exprimée tout comme elle a avait amené les députés à entonner, après les attentats de janvier 2015 la Marseillaise dans l’hémicycle du Palais-Bourbon pour la première depuis la fin de la Première guerre mondiale.

 

Plus "normales" (au sens "d’ordinaires") on peut considérer l’alliance objective actuelle entre François Hollande et Nicolas Sarkozy sur la question de la déchéance de la nationalité ou encore la convergence entre une partie des écologistes (les "pragmatiques tendance Cosse, Placé, Pompili qui viennent d’entrer au gouvernement cette semaine) et le président Hollande contre les tenants de la ligne "autonome" incarnée par Cécile Duflot. Pour ce qui concerne la campagne des primaires à droite, on voit bien comment se profilent des alliances circonstancielles qui se manifestent par des annonces de candidature plus ou moins affirmées ou durables voire des non-candidatures tout aussi stratégiques telles que le refus de François Bayrou de se présenter aux primaires de novembre 2016 pour pouvoir se présenter à la présidentielle de 2017 si Alain Juppé, d’aventure (chaque jour plus improbable) devait être battu par Nicolas Sarkozy. Encore s’agit-il là d’une "alliance attendue" tant la proximité à la fois politique et amicale est grande entre les deux "Aquitains" Juppé et Bayrou. La dernière alliance plus surprenante que l’on a vu s’opérer ces dernières semaines a été dictée par les circonstances électorales. C’est, bien entendu, le retrait des listes PS en Nord-Pas-de-Calais-Picardie et en PACA. Encore qu’il s’est agi, début décembre 2015, "d’amicitiae  interruptae" ("d’alliances interrompues" tout comme on parle de "coïtus interruptus") puisque les listes hostiles au FN n’ont pas fusionné. Le mariage (ou l’alliance) n’a pas été "consommé" mais, pour autant, le retrait du PS a permis la victoire de Xavier Bertrand et de Christian Estrosi dans ces deux régions. Preuve, là aussi, qu’en fonction des circonstances, des alliances pas nécessairement abouties peuvent se révéler parfaitement efficaces en fonction d’une rationalité fondée sur le "but à atteindre" ("zweck rational" pour parler comme Max Weber).

Ces arrangements entre amis, alors qu'ils dépassent les partis, ne risquent-ils pas d'alimenter la défiance du politique ? Jusqu'à quel point si c'est le cas ? 

Forcément ! La plupart du temps les électeurs n’en comprennent ni les tenants, ni les aboutissants, ni les ressorts. Surtout dans une société comme la société française qui adore rien tant que les grands affrontements binaires ; bloc contre bloc :  luttes inextinguibles entre Armagnacs et Bourguignons (guerre de Cent ans), entre Catholiques et Protestants (8 guerres de religion en 40 ans jusqu’à l’Edit de Nantes en 1598) ; Révolutionnaires de 1792 versus partisans de l’Ancien régime ; guerre civile entre "Blancs" et "Bleus" ou encore entre Jacobins et Girondins dans le camp révolutionnaire, et après 1875 entre Royalistes et Républicains, entre Cléricaux et Laïcards et même depuis décembre 1920 entre les deux grands partis de gauche, entre "Communistes" et "Socialistes", les deux frères ennemis…

La culture de la "Grande coalition" existe dans d’autres démocraties comparables à la France. Elle est résiduelle en France même, et ce n’est pas là le moindre des paradoxes, si les périodes de cohabitation bénéficient d’une large approbation de la majorité des Français. Sans doute parce que la "cohabitation à la française" n’est pas synonyme de "coalition" et maintient la réalité d’un affrontement politique entre le bloc de droite et le bloc de gauche. Il n’en reste pas moins vrai qu’en un temps où la défiance à l’égard "de la" et "du" politique est maximale, toute forme d’accord conjoncturel entre plusieurs fractions du champ politique peut être lu à travers le prisme idéologiquement connoté du "tous d’accord et tous pareils donc tous pourris". Antienne connue du Front national et de sa présidente.

La Vème République est fondée sur le bipartisme (même si 3 partis actuellement rivalisent pour figurer dans les 2 partis principaux). Ces logiques ne risquent-elles pas de tuer le système partisan français en privilégiant la personne et la stratégie politique sur les idées/idéologies partisanes ?

C’est sans doute là en effet que l’on peut mesurer combien la vie politique française arrive à la fin d’un cycle quasi-invariant depuis 1958. La question principale qui se pose ici est la suivante : assiste-t-on a une première situation qui verrait une tripartition durable de la vie politique française où deux des trois blocs (droite républicaine et gauche de gouvernement) vont s’associer tactiquement et conjoncturellement contre le troisième (le Front national) ou bien à une seconde configuration où l’un des deux blocs de gouvernement absorberait l’autre pour se retrouver seul face au FN et revenir à une forme de "bipartition" comparable à celle qu’on a connu par exemple depuis 60 ans ?

Ce qui est certain c’est que le projet politique aujourd’hui est pour le moins en panne et manque cruellement d’ambition. Il n’y a guère que le FN qui prétend encore proposer un "programme de rupture" (et encore on a bien vu le week-end dernier lors du "séminaire - plus ou moins - secret" du parti mariniste, en banlieue parisienne, combien est difficile l’écriture d’une ligne politique claire et commune à toutes les sensibilités frontistes désormais). La compétition politique fonctionne souvent sur le principe des vases communicants : plus les projets politiques sont dé-différenciés, plus ils tendent à converger et plus la personnalisation joue. Plus s’imposent alors le facteur individuel, le charisme des uns ou l’expertise des autres, la "normalité" ou "l’anormalité" de tel ou tel candidat, voire l’âge, l’expérience présumée ou ressentie sans oublier le sexe des acteurs. Tous ces éléments "formels" pèsent ou tendent à peser d’un poids croissant dans les comportements électoraux. Il ne faut pas y voir une « dépolitisation » du débat, ou une "désidéologisation". Il faut plutôt y voir la confirmation que nous sommes bel et bien désormais dans une séquence politique où la forme est désormais largement plus déterminante et structurante que le fond, où le contenant l’emporte sur le contenu. Qui dit séquence dit aussi mouvement périodique et donc probabilité de séquences différentes dans un avenir plus ou moins proche.

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