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©JOE KLAMAR / AFP

Jésus fait de la résistance

Être chrétien en Europe de l’Ouest : l’étude américaine qui pourrait donner à méditer à Emmanuel Macron et au pape

Une étude du Pew Research Center a conclu que l’identité chrétienne est encore un marqueur identitaire important en Europe de l’Ouest, même parmi ceux qui n’assistent que rarement à des services religieux.

Jean-Louis  Harouel

Jean-Louis Harouel

Jean-Louis Harouel est agrégé des Facultés de droit, professeur émérite à l’Université Paris II. Il est auteur prolifique d’ouvrages de droit, d’économie, d’histoire et notamment de Culture et contre-culture (1994). Il a également publié Le vrai génie du christianismeLes droits de l’homme contre le peuple (DDB), et Revenir à la nation (J.-C. Godefroy)

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Atlantico : L’étude du Pew Research Center ( http://www.pewforum.org/2018/05/29/etre-chretien-en-europe-de-louest/) reposant sur 24 000 entretiens téléphoniques auprès d’un échantillon aléatoire d’adultes dont environ 12 000 chrétiens non pratiquants, a conclu que l’identité chrétienne est encore un marqueur identitaire important en Europe de l’Ouest, même parmi ceux qui n’assistent que rarement à des services religieux. Comment interprétez-vous les résultats de cette étude ?

Jean-Louis Harouel : D’un point de vue politique, le point le plus important de l’enquête du Pew Research Center est la mise en évidence de la force du lien entre christianisme et patriotisme. Ainsi, l’enquête constate que ce sont les chrétiens pratiquants qui sont les plus enclins à « exprimer des opinions nationalistes ». Les chrétiens non pratiquants le sont moins, mais ils le sont tout de même davantage que ceux qui se déclarent sans religion. Ainsi, en France, l’idée qu’il faut avoir des ancêtres français pour vraiment partager le sentiment d’identité nationale est présente chez 72% des chrétiens pratiquants, 42% de ceux qui se disent sans appartenance religieuse et 52% des chrétiens non pratiquants.

Les valeurs patriotiques se rattachent indiscutablement à la tradition chrétienne. En effet, la famille qui est pour les chrétiens l’œuvre de Dieu ne peut vivre conformément à sa raison d’être qu’à condition de se trouver incorporée à une société plus vaste et plus puissante qui assure sa sécurité matérielle, la cité ou la patrie. Celles-ci, en Europe occidentale, prennent normalement depuis des siècles la forme de l’État-nation, qui fut une invention de la chrétienté occidentale. Le christianisme faisant du politique et du religieux deux ordres de réalités distincts l’un de l’autre, l’État national était pour lui une solution aussi légitime qu’une autre. Dès le milieu du XIIIe siècle, saint Thomas d’Aquin considérait que le cadre politique par excellence était le royaume conçu comme un État national souverain.

En dépit de son ambition de s’adresser à la généralité humaine, le christianisme, du fait qu’il est né d’une religion nationale – le judaïsme – et que ses enjeux ne sont pas terrestres mais célestes – le salut éternel –, a pu aisément jouer le rôle de religion particulière pour les peuples qui se réclamaient de lui. Simultanément ou tour à tour, les principales nations européennes – de la France et de l’Allemagne à l’Angleterre, à l’Espagne, à l’Italie, à la Russie – se sont proclamées la nation préférée de Dieu.

Pendant presque un millénaire, le christianisme a été très souvent vécu dans le cadre de la nation. Il y avait une symbiose chrétienne de l’idéal de fraternité universelle et de l’amour de son pays. L’attachement à la patrie et à son identité était reconnu par l’Église comme légitime et nécessaire. Constitué au Moyen âge, l’équilibre chrétien entre devoir de fraternité universelle et défense des intérêts particuliers de chaque peuple a été l’un des grands ressorts de la réussite historique de l’Europe occidentale. 

Dans cette étude, pour ceux qui s’identifient comme chrétiens, « il ne s’agit pas simplement d’une identité symbolique », note le Pew Research Center. Pour quelle raison ce marqueur identitaire est-il toujours si important, y compris chez les non-pratiquants européens ?

Pendant très longtemps, il y a eu entre le christianisme et l’Europe un lien quasi exclusif. Alors que la conversion Constantin, en 313, avait fait du monde romain un monde chrétien, la conquête musulmane de la partie restée riche et hautement civilisée de l’empire romain a cantonné le christianisme à l’Europe. Sa partie occidentale, laquelle était la partie barbarisée, appauvrie et déculturée du monde romain, est devenue le refuge par excellence de la religion chrétienne. Celle-ci a survécu essentiellement grâce aux Européens et, pendant un millénaire, elle a été leur religion identitaire. La disjonction chrétienne du politique et du religieux – de César et de Dieu – a permis l’essor technique, scientifique et intellectuel de l’Europe occidentale dont la supériorité scientifique et technique, déjà manifeste aux XVIIe et XVIIIe siècles, lui a donné les moyens d’une domination mondiale. Et c’est parce que les Européens ont associé à leur religion les peuples soumis par eux que le christianisme a acquis un caractère universel.

Parallèlement, l’Europe a été dans la très longue durée caractérisée par son refus d’être islamisée, sa volonté de rester un continent chrétien, le seul continent chrétien jusqu’à l’installation des Européens en Amérique. La prodigieuse réussite scientifique, technique, économique et sociale de l’Europe n’aurait pas pu avoir lieu si elle n’avait chassé de son sol les dominations musulmanes qui s’y étaient établies par la conquête (Sicile, Italie du Sud, Espagne, France méridionale, Balkans) et repoussé les grandes offensives militaires musulmanes, en dernier lieu devant Vienne voici trois siècles. C’est parce que l’Europe a su rester chrétienne qu’elle a pu inventer le monde moderne, édifier une civilisation intellectuelle et technique apportant une connaissance du réel et une action sur lui qui ont révolutionné la condition humaine. L’identité de l’Europe a été façonnée par le christianisme.

   D’ailleurs, aujourd’hui, le christianisme est presque tout ce qui reste aux Européens en quête d’identité. Tant au niveau des nations d’Europe occidentale que de l’Union européenne, les autorités ne veulent connaître d’autre identité que l’ouverture à l’autre, que les droits de l’homme. En France, où le patriotisme laïque et républicain de naguère s’est évaporé, tout a été fait depuis un demi-siècle pour détruire le sentiment identitaire, pour interdire tout amour du pays, toute fierté d’être français. Les jeunes générations n’ont entendu parler que de culpabilité de la France, de repentance, d’amour de l’autre jusqu’au mépris de soi. Notre prétendue Éducation nationale impose aux élèves, sur le mode de la propagande, l’apprentissage de la haine de soi, la pédagogie du masochisme français. C’est une Éducation anti-nationale qui refuse à la France toute identité en dehors de la dévotion au culte de l’universel, à la religion des droits de l’homme.

Or, dans le même temps, une volonté de conquête de l’Europe est exprimée de manière très explicite par certains milieux musulmans, ainsi qu’en témoignent ces paroles, prononcées à Rome en 2002 par le cheikh Yousuf Al-Quaradhawi, l’un des principaux dirigeants des Frères musulmans au niveau européen : « Avec vos lois démocratiques nous vous coloniserons. Avec nos lois coraniques nous vous dominerons. » Une déclaration parfaitement claire qui montre de surcroît le rôle déterminant joué par l’instrumentalisation des droits de l’homme. Au point que le même haut responsable, s’exprimant le 27 juillet 2007 sur QuatarTV, n’excluait pas que la conquête par l’islam des pays européens puisse se faire sans effusion de sang, par des moyens pacifiques. Mais l’islam est un système total où le religieux au sens strict se mêle au politique, au juridique, au civilisationnel, si bien que cette conquête est avant tout politique. L’objectif est de détruire la civilisation européenne de tradition chrétienne pour lui substituer la civilisation arabo-musulmane, avec un pouvoir politique musulman et le droit coranique en lieu et place du droit laïc.

Face à l’islam, dans lequel la religion sert d’emballage à un projet politique et identitaire, il est normal que, dans l’Europe occidentale actuelle, la référence au christianisme prenne une dimension politique et identitaire. Vouloir installer une crèche dans un bâtiment public ou une croix dans l’espace public correspond dans une large mesure au désir  de préserver l’existence de notre civilisation : en la reliant à son passé, on veut lui permettre d’espérer un avenir. Du fait du très long passé catholique de la France, les signes et emblèmes (croix, calvaires, statues, oratoires et autres édifices) établis au cours des siècles par le catholicisme dans l’espace public français sont une part importante de notre patrimoine historique et artistique, et un grand nombre d’entre eux sont d’ailleurs classés ou inscrits parmi les monuments historiques et protégés à ce titre. Si ténu soit-il, l’attachement au christianisme est aujourd’hui le seul moyen qui reste aux Européens pour tenter de redonner une consistance à l’identité de leurs pays et de leur civilisation.      

La référence au christianisme comme moyen de défense de l’identité française et européenne s’applique même aux athées de bonne volonté. De parfaits non croyants sont souvent contents de voir une crèche ou de trouver des croix sur les chemins ruraux. Et la décision du Conseil d’État ordonnant en 2017 d’ôter la croix surmontant  de Jean-Paul II à Ploërmel avait choqué bien des athées attachés à l’identité française et à son histoire.

Jean-Louis Harouel : Professeur émérite d’histoire du droit de l’Université Panthéon-Assas (Paris II), notamment auteur de Droite-gauche : ce n’est pas fini et de  Les droits de l’homme contre le peuple (DDB), ainsi que de Le vrai génie du christianisme et Revenir à la nation (J-C Godefroy)

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