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Etre catholique à Téhéran, immersion dans l’anonymat difficile d’une très vieille communauté chrétienne
©ATTA KENARE / AFP

Bonnes feuilles

Etre catholique à Téhéran, immersion dans l’anonymat difficile d’une très vieille communauté chrétienne

Paul Bablot publie "Du mékong à la place Saint-Pierre" (éditions Première partie). Après une année de volontariat avec les Missions Étrangères de Paris en Thaïlande, il s’est lancé le défi de rentrer à vélo à Paris. Paul Bablot retrace ses rencontres avec les communautés chrétiennes sur la route entre l’Extrême-Orient et l’Occident. Extrait 1/2.

Paul Bablot

Paul Bablot

Paul Bablot est consultant. Il a été volontaire dans le nord de la Thaïlande avec les Missions Etrangères de Paris. Il est diplômé d’un Master Business Consulting de l’Université Paris Dauphine. Paul Bablot a publié "Du Mékong à la place Saint-Pierre, 20.000 km à la rencontre des Chrétiens" (ed. Première partie). 

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Dimanche 21 mai 2017, J 178. Téhéran 

Messe à Téhéran. Depuis le 18 avril, je n’ai pas pu mettre les pieds dans une église catholique. Heureusement à Téhéran cela est possible, une communauté catholique latine essentiellement composée d’expatriés demeure. Encore plus rare, il existe même une communauté catholique latine francophone, desservie par le père Jack Youssef, par ailleurs administrateur apostolique du diocèse latin. C’est chez les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul que la communauté se réunit le vendredi et le dimanche. Belle messe à laquelle assistent des chrétiens de plusieurs nationalités, mais aucun Iranien. Il leur est officiellement interdit de se rendre dans une église, au risque de se faire emprisonner. Seuls les Iraniens membres historiquement des différentes Églises peuvent pratiquer leur foi chrétienne dans leurs églises, sans aucun prosélytisme évidemment. Une messe en français qui plus est, voilà plus de huit mois que cela ne m’était pas arrivé, depuis mi-septembre à Bangkok à la Chapelle de la Nativité au Silom, au quartier général des MEP. Et bien cela n’a pas changé, il est beaucoup plus facile de suivre dans sa langue maternelle qu’en russe, tibétain, chinois ou polonais ! 

L’assemblée est composée d’une bonne vingtaine de personnes dont quatre religieuses, des Filles de la Charité de Saint-Vincent-de-Paul. Je suis touché de pouvoir prier ainsi avec les sœurs qui sont absolument adorables et d’un optimisme à toute épreuve. Leur communauté a tout ou presque perdu en 1979, mais elles poursuivent inlassablement les œuvres de charité et de soutien aux plus faibles. 

L’interdiction de célébrer en farsi, comme celle de faire du prosélytisme est réelle et le père Paul, dominicain, a eu quelques soucis récemment. C’est Isabelle, paroissienne de 70 ans, mariée à un Iranien et habitant le pays depuis presque 20 ans, qui m’emmène le rencontrer. Malchance, il n’est pas vraiment disponible, mais je perçois que la situation est vraiment compliquée pour lui. « Récemment il est passé à un cheveu de se faire expulser » m’explique Isabelle, sans s’épancher dans des détails complexes. 

Les dominicains sont implantés depuis le XIVe siècle en Iran : à Soltaniye en 1305, Tabriz, Dehikeran et Maragha dans le Nord-Ouest en 1320. Venus initialement comme émissaires du Pape à la cour mongole, afin de proposer une alliance militaire pour venir en aide aux croisés en 1254, ils en profitent pour évangéliser. Le diocèse de Soltaniye se développe jusqu’en 1381 mais l’invasion de Tamerlan réduit la ville en cendres et tue tous les habitants. Seuls trois frères survivent. Au XVIIe siècle, le Shah Abbas fait de Ispahan la capitale de son empire. Ayant déporté des milliers d’artisans arméniens, il autorise un certain nombre d’ordres religieux européens à construire des églises dans le quartier chrétien de la ville. Les dominicains construisent alors à partir de 1657 l’église Notre-Dame du Rosaire, toujours debout dans le quartier arménien sur la rive sud. En 1681, elle est dédicacée, puis reconstruite et agrandie en 1705. Treize églises datant de cette période sont encore debout. Dès 1632, le diocèse de Perse, sous le titre de « diocèse de Ispahan des Latins », est recréé. La communauté vit et se développe doucement avec l’ouverture en 1933 d’une maison à Shiraz, puis en 1961 à Téhéran avec le père William Barden, un Irlandais, puisque c’était la province d’Angleterre qui était implantée en Perse. C’est le Saint-Siège directement qui demande une présence constante à Téhéran. Le prieuré, ainsi que l’église Saint-Abraham, sont construits en périphérie de Téhéran, à proximité de l’université, afin de constituer un centre intellectuel et de réflexion ouvert. Quatre à cinq frères y vivent jusqu’à la révolution de 1979 où ils sont contraints de quitter le pays. L’afflux de travailleurs occidentaux de langue anglaise est également un élément déterminant dans la volonté de créer une paroisse anglophone qui n’existe pas à l’époque. À l’origine prieuré pour des religieux, le lieu se transforme en paroisse, baptisée Notre-Dame-du-Saint-Rosaire, devant la nécessité de disposer d’un lieu où assister à la messe et participer à une vie communautaire. 

Le père Paul Lawlor, irlandais, a vécu en Iran durant son enfance et a pu y retourner voici 20 ans pour prendre la charge de la paroisse Saint-Abraham, rattachée au prieuré. La réouverture de cette paroisse est un signe tangible de l’évolution du pouvoir et de la société iranienne. La paroisse accueille donc aujourd’hui plusieurs dizaines de jeunes iraniens chrétiens, nés de parents étrangers ayant longuement habité en Iran. Il ne s’agit donc pas de conversion puisqu’ils appartiennent à une communauté considérée comme « étrangère ». Malgré la faible taille de la communauté, il est beau de voir qu’elle reste et demeure un témoignage vivant au milieu de cette grande ville.

Le prosélytisme étant interdit, c’est par son amitié que le père Paul témoigne du Christ à ses voisins, aux étudiants, écoliers, voisins. Cette simple attitude suffit à le mettre dans une position dangereuse car il peut être renvoyé en Irlande du jour au lendemain. Fidèles à la vocation de l’ordre des prêcheurs, les dominicains considèrent comme une « nécessité en ces temps de grands débats sur l’islam dans notre monde, de continuer à être présent pour accompagner la réflexion intellectuelle et théologique ».

Extrait du livre "Du Mékong à la place Saint-Pierre, 20.000 km à la rencontre des Chrétiens" de Paul Bablot, publié aux éditions Première partie. 

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