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Et si Prince, comme David Bowie, avait trouvé une manière beaucoup plus efficace de bousculer les codes de l’identité sexuelle que l’idéologie du genre ?
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Bon genre

Et si Prince, comme David Bowie, avait trouvé une manière beaucoup plus efficace de bousculer les codes de l’identité sexuelle que l’idéologie du genre ?

L'auteur-compositeur et interprète star Prince s'est éteint ce jeudi 21 avril 2016, à l'âge de 57 ans dans la ville américaine de Chanhassen. Comme l'anglais David Bowie qui a incarné plusieurs personnages au cour de sa carrière, il a joué sur les codes de l'identité sexuelle avec une certaine forme de subtilité plus efficace que les théories du genre.

Michel Maffesoli

Michel Maffesoli

Michel Maffesoli est Membre de l’Institut universitaire de France, Professeur Émérite à la Sorbonne. Ces derniers livres publiés sont "Écosophie" (ed du Cerf, 2017), "Êtres postmoderne" ( Ed du Cerf 2018), "La nostalgie du sacré" ( Ed du Cerf, 2020).

 

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Atlantico : Le chanteur Prince est décédé ce jeudi à l'âge de 57 ans. Il était mondialement connu pour son image sexuellement trouble, jouant sur le mélange des genres masculin et féminin. Comme David Bowie, décédé en janvier dernier, n'a-t-il pas efficacement contribué à ouvrir le champ des possibles en termes d'identité sexuelle ?

Michel Maffesoli : Oui, bien sûr, Prince comme David Bowie a sûrement été célèbre, outre sa musique, aussi pour ce jeu sur les codes des genres masculin et féminin. 

Mais je ne parlerais pas d’identité, car justement il ne revendiquait ni identité masculine, ni féminine, mais pas non plus transgenre ou autres constructions. Je parlerais plutôt à ce propos d’identifications multiples, successives et pouvant en quelque sorte être contradictoires. C’est là une des caractéristiques de la postmodernité que cette labilité qui permet à une personne de revêtir alternativement tel masque ou tel autre, de s’affubler des signes de tel genre ou tel autre. 

Jouer à être homme ou femme, garçon ou fille c’est également un trait quelque peu enfantin. Mais justement, la postmodernité voit revenir la figure de ce "puer aeternus", enfant éternel qui charme les adultes. Ou pour le dire autrement, la figure de l’androgyne platonicien qui préfigurait le monde de l’amour. En ce sens, ces figures sont représentatives de ce que j’appelle le retour de l’ordo amoris, de l’importance de l’homo eroticus. 

Ces grandes figures qui structurent l’imaginaire d’une époque s’incarnent toujours dans des personnages emblématiques : David Bowie en a été un, Prince un autre. L’attachement que leur portent leurs fans va bien sûr à leur musique, mais également à ce qu’ils représentent, à la force de leur image. 

Dans quelle mesure la manière originale et personnelle dont ces deux chanteurs (et d'autres) ont su bousculer les codes traditionnels de la virilité est-elle plus rationnelle que l'approche proposée par l'idéologie du genre, qui s'immisce partout dans nos sociétés depuis quelques années ?

L’idéologie du genre présuppose que les spécificités attribuées à chaque sexe sont des constructions sociales et que dans la mesure où elles empêchent l’égalité entre les genres, elles sont à critiquer et à dépasser. Cette attitude critique me semble relever d’une épistémè saturée : d’une part elle présuppose qu’aucune donnée naturelle ne s’impose à l’homme, qu’il peut modeler la nature et changer le monde selon ses souhaits et d’autre part, elle n’admet pas une pensée contraire, assimilée à du sexisme ou du machisme. Cette idéologie du genre tend à revêtir pour s’imposer des modes opératoires plutôt brutaux, il s’agit d’un combat, d’une lutte, il faut éradiquer les stéréotypes de genre et imposer une égalisation comme le dirait Walter Benjamin homogène et vide. 

Ce n’est justement pas cette logique du devoir être qu’ont adoptée ces deux stars, et bien d’autres aussi, parfois dans la discrétion la plus absolue. Justement pour pouvoir bousculer les assignations à identité, ils n’ont pas combattu, mais rusé. 

On peut parler à leur propos de duplicité, renvoyant au célèbre poème de Rimbaut : "Je est un autre". Au-lieu de se revendiquer différent, ils slaloment pour ainsi dire entre les genres, adoptant selon les moments et selon les personnes avec lesquelles ils s’affichent, un masque différent. La personne, au sens latin, c’est l’acteur qui met un masque. Mais là, c’est toute la vie qui est spectacle et c’est cette virevolte au travers des genres qui produit cette incroyable énergie et aimante les fans.

Est-il encore possible aujourd'hui de produire le même effet sur le public que celui qu'ont pu avoir ces chanteurs dans les années 1980 ? Peut-on encore être dérangé, même dans un sens positif, par le fait qu'un homme adopte une image et des codes féminins sur scène ?

Il suffit de voir ce que sont la publicité, la mode et tout simplement la théâtralité de nos rues, pour comprendre que les jeunes générations ont parfaitement intégré l’aspect ludique qui fut celui de Prince et de David Bowie. Seuls les esprits chagrins peuvent s’en offusquer. 

Il est vrai que leur mise en scène ne scandalise plus vraiment l’opinion, même si pour certains bien-pensants elle peut être considérée comme futile, non sérieuse. 

Ce qui est certain et ce que montrent bien les réactions innombrables de tristesse générées par ces deux morts, c’est qu’il y avait un véritable sentiment du public à leur égard. En ce sens, par leur présence et par leur jeu autour des codes de genre, ils n’ont pas été des meneurs de lutte, mais des icônes. Ils permettent à tout un chacun de s’identifier à eux, et donc de transcender les identités assignées. Mais ce non pas comme un combat, une lutte, visant à obtenir des droits ou une reconnaissance, mais plutôt comme une présence évidente et complète. C’est toute la différence entre la modernité et la postmodernité qu’incarnent ces deux figures : dans la modernité, le meneur énonce l’objectif et mène la lutte ; dans la postmodernité, certaines figures incarnent tous les possibles, ici et maintenant. Non pas revendiquer une identité de genre pour demain, mais être dès à présent, homme et femme, adulte et enfant, homosexuel et hétérosexuel. 

Cette communion de tous au travers ou autour de figures emblématiques, est particulièrement intense dans ces moments où l’on pleure ensemble le mort (rites piaculaires disait Durkheim). Ecouter en boucle les titres les plus connus de la vedette disparue s’apparente en quelque sorte à un rite sacramentel : forme visible manifestant l’invisible, l’invisible étant ce lien qui lie les fans entre eux, autour et à travers leur vedette.

Au contraire de ce qu’il est commun d’affirmer, il faut voir là un profond mouvement de retour du religieux. Mais non pas un religieux institué et dogmatique, mais un religieux diffus. Ce que j’ai appelé sacral.

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