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François Hollande et Najat Vallaud Belkacem parlant à des professeurs de collège.

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Et si l’école c’était ceux qui la font qui la connaissent le mieux ? Paroles de profs sur la réforme du collège

Si les politiques occupent une place importante dans les médias pour débattre de la réforme scolaire portée par Najat Vallaud-Belkacem, faire entendre les enseignants, acteurs majeurs de l'école, est essentiel afin de comprendre leurs problèmes rencontrés au quotidien.

Daniel  Arnaud

Daniel Arnaud

Daniel Arnaud enseigne le français et l’histoire-géographie en collège. Il a publié Dernières nouvelles du front, choses vues dans un système éducatif à la dérive (L’Harmattan, 2008) et participe au blog Idées républicaines sur le site du nouvelobs.com.

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Atlantico : Quels sont les problèmes principaux rencontrés au quotidien lorsqu’on est enseignant en collège ?

Alice : Tout d’abord dans un collège classé en REP, réseaux d'éducation prioritaire (anciennement ZEP), les difficultés peuvent être particulières. L’enseignement du français est très compliqué, beaucoup d’enfants ne parlent pas la langue chez eux. Ils ne parlent pas français, ils ne lisent pas français, ils ne regardent pas la télévision française… La plupart sont nés en France mais spontanément les parents parlent dans leur langue maternelle à leurs enfants car ils la maitrisent mieux. Ces enfants ne parlent français qu’à l’école, avec leurs camarades. Le retard concernant le vocabulaire est énorme. Ainsi, si les parents n’ont pas lu de contes à leurs enfants plus jeunes, ils ne découvrent, souvent, qu’à l’école le mot « ogre » ou « géant »… Il ne s’agit pas seulement d’enseigner la grammaire ou des points de littérature, nous partons de très loin ! Il faut expliquer les mots des textes, cela prend du temps. La maîtrise de la langue française est un véritable enjeu. Autant vous dire qu’on ne respecte jamais le programme ! Il y a des choses qu’on laisse forcément totalement tombé, on n’en est pas du tout là ! Cette situation est terrible pour les élèves qui sont bons et suivent correctement, ils vont recevoir un enseignement inachevé par rapport à celui qui est dispensé dans les bons établissements. Forcément arrivés au lycée ou dans l’enseignement supérieur, ils auront du retard puisqu’ils n’ont pas pu suivre l’enseignement du programme comme d’autres élèves issus de bons collèges.
Et une problématique avec la langue française a des répercussions avec toutes les autres matières… En général on est en retard partout.  

Daniel Arnaud : Le collège est le maillon faible du système éducatif. Il existe bien sûr quelques îlots préservés. Mais, dans l’ensemble, les professeurs y sont confrontés à des incivilités (bavardage, insolences, insultes…), voire à des violences, qui empêchent le déroulement normal des cours, et qui rendent ce métier particulièrement usant. Ils peuvent également être pris à partie par des parents qui couvrent les écarts de leurs enfants au lieu de les pousser au respect. Enfin, ils ne bénéficient pas du soutien de la hiérarchie, les chefs d’établissement étant plus enclins, pour des questions d’image, à minimiser les difficultés qu’à chercher à les résoudre. L’enseignement est d’ailleurs l’un des secteurs d’activité les plus touchés par le harcèlement moral au travail (1 professeur sur 5 y a déjà été confronté, selon une étude de l’ASL, Autonome de solidarité Laïque, de 2013). Une problématique dont Najat Vallaud-Belkacem ne parle jamais, alors qu’elle devrait en faire une priorité de son ministère. D’où une crise des vocations, d’ailleurs.
Contrairement à une idée reçue, il faut ajouter que l’enseignant, au quotidien, reste souvent isolé face à ces difficultés, et qu’il n’y a sans doute pas moins solidaire qu’une « salle des profs ». Selon une étude de la MGEN (2006), 23% des enseignants du second degré déclarent ne pas avoir un collègue à qui se confier en toute confiance.

Dans quelle mesure ces questions ont-elles évolué ces dernières années ?

Alice : J’enseigne depuis 10 ans, cela fait 5 ans que je suis dans un même établissement en banlieue parisienne. Aucune problématique n’a changé. Les enseignants plus anciens dans le collège estiment que la situation aujourd’hui est plus difficile que lorsqu’ils ont commencé. Personnellement, j’éprouve une fatigue. Les rapports de force avec les élèves, même si on les gagne, sont fatiguants. En réalité, ce ne sont pas les élèves qui sont le plus douloureux, c’est davantage le sentiment de se sentir complètement seuls, ce sont ces annonces politiques complètement faussées sur les moyens débloqués dont on ne voit jamais la couleur sur le terrain. On est abandonnés. Il y a 5 ans, les classes de 6eme comptaient 18 élèves dans le collège classé REP où j’enseigne.  Maintenant ils sont 24 par classe. Si nous avions 2h par semaine au CDI, aujourd’hui c’est 1h tous les 15 jours.

Daniel Arnaud : De manière négative, c’est évident. Les conditions d’enseignement n’ont cessé de se dégrader, et le niveau scolaire de baisser, quoi qu’en disent les illusionnistes qui préfèrent entretenir le déni. Rappelons que la France recule dans les enquêtes PISA. Beaucoup d’enseignants de collège sont démunis parce qu’ils voient arriver en 6e des élèves qui ne maîtrisent pas les savoirs fondamentaux, que ce soit en français ou en mathématiques, ce qui pose d’ailleurs le problème, au préalable, de la refonte du primaire. Souvent, ces élèves traînent leurs lacunes jusqu’en 3e, avant d’être orientés par défaut dans des Lycées professionnels considérés comme des voies de garage. On peut rencontrer des élèves qui sortent du système scolaire à 18 ans sans savoir ce que signifie le mot « démocratie », ce qui est tout de même un peu gênant pour une Ecole censée former les citoyens de demain.

Y a-t-il eu récemment des mesures proposées visant à résoudre certaines problématiques ? Ont-elles fonctionné ?

Alice : Les mesures, c’est nous qui les inventons… on détourne un grand nombre de dispositifs afin de proposer des heures de soutiens aux élèves en difficulté, on adapte les projets initiaux pour monter des choses plus efficaces. C’est du bricolage, une tambouille interne. L’Education nationale s’en fiche d’après moi, ils ne savent pas ce que l’on fait et ils n’ont pas du tout envie de le savoir. Ils sont peut-être aussi dépassés. Du moment que l’on ne fait pas de bruit, pas de vague…
Depuis longtemps, une enveloppe d’heures de soutien est donnée à chaque chef d’établissement.  Ces heures viennent s’ajouter aux heures planchers obligatoires pour chaque matière. Tous les ans, on observe la suppression de ces heures de soutien. En effet, on perd des dispositifs d’aide au fil du temps. Pourtant, on entend le contraire dans tous les discours, mais c’est faux. Une vaste blague. On est quasiment aux horaires planchers maintenant, sans vraiment d’heures d’aide à proposer. Quand on a la chance d’avoir un chef d’établissement combatif, cela peut aider éventuellement à obtenir quelques heures de plus, sinon il faut se débrouiller ainsi. Créer des zones dites REP, c’est très bien, mais face au nombre important de ces REP et d’établissements en difficulté, il faudrait une très grosse enveloppe d’heures et ce n’est pas le cas. Chaque année le nombre d’heures de soutien diminue dans notre collège classé en REP.
Les tableaux numériques arrivent dans les classes, cela reste du confort à la marge, néanmoins on est contents d’évoluer avec tout le monde sur ce point. Un ordinateur dans la salle et une connexion internet sont des outils utiles.

Daniel Arnaud : Dans les lycées, notamment les Lycées Professionnels où on retrouve les élèves les plus en difficulté après le collège, ont été mis en place des ateliers d’« accompagnement personnalisé » (AP), soit disant pour aider les élèves à progresser et à remédier. Un dispositif séduisant, sur le papier, comme ce que propose l’actuelle réforme du collège. Pourtant, dans les faits, ces ateliers permettent rarement de combler les lacunes, parce que les bases ne sont pas là.
Alors ils se transforment en « activités » fourre-tout (musique et chants, lutte contre le gaspillage du papier, faire un jeu de l’oie, etc.) ; fort sympathiques, au demeurant, mais ne garantissant en rien que les élèves aient vraiment appris quelque chose.

Quels sont les dispositifs de la réforme des collèges qui, selon vous, vont améliorer l’enseignement en collège ?

Alice : Rien ne me vient à l’esprit… Par exemple, les fameux itinéraires de découvertes (IDD) nous dépassent complètement : on n’en est pas là ! Des élèves entrent en 6ème sans forcément savoir lire et écrire et si on n’agit pas, ils restent ainsi bien au chaud jusqu’à 16 ans et ensuite c’est fini !

Daniel Arnaud : Je n’en vois pas, parce que c’est la philosophie de la réforme elle-même qui est mauvaise.

Au contraire, y a –t-il des éléments de cette réforme qui vous inquiètent ?

Alice : Pour certaines matières comme le latin la question va se poser, garderons-nous cette matière ou alors doit-on plutôt mettre en place des ateliers d’aide en français par exemple ? Dans les établissements avec un niveau correct, la décision se prendra aisément et le latin sera privilégié. Dans les collèges comme les nôtres, on va devoir faire un choix, celui du sacrifice. Malgré tout on essaye de les pousser tout le temps le plus haut possible, mais c’est dur. Cette latitude de 20% donnée aux chefs d’établissements dans l’organisation des emplois du temps n’est pas accueillie avec un grand enthousiasme même si cela peut être une bonne idée au départ. Il semblerait que des conseils pédagogiques décidant de la répartition des heures, des projets etc., au lieu d’être collégiaux, seront sous la pleine autorité des chefs d’établissements. Ces derniers  désigneront eux-mêmes les enseignants qui feront partie de ces conseils pédagogiques. On peut imaginer que les professeurs impliqués seront ceux qui s’entendent le mieux avec le chef d’établissement. L’idée d’une seconde langue en 5ème peut être intéressante, mais toutes ces modifications se sont sans heure supplémentaire. Ce qui apparait en plus a été enlevé ailleurs.

Daniel Arnaud : Le problème de cette réforme, c’est qu’elle ne propose pas de bonne réponse à l’effondrement du niveau d’enseignement dans ce pays.
Derrière des dispositifs creux et déstructurants tels que les enseignements pratiques pluridisciplinaires (EPI), chers à la ministre, et sous prétexte de traquer l’élitisme, elle ne renoue ni avec l’exigence dans la transmission des savoirs, ni avec une mise en avant de l’autorité des enseignants.
Non seulement elle ne rompt pas avec un pédagogisme qui a détruit l’Ecole, mais encore, sous prétexte de faire du « concret », elle reprend les vieilles obsessions démagogiques qui conduisent à « mettre les élèves en activité », au lieu de leur assurer de véritables cours. Alors que c’est avec de l’exigence et le souci de l’excellence qu’on combat les inégalités, afin que le plus modeste ait la possibilité de prendre l’ascenseur social.

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