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Et si Angela Merkel était à la tête des Républicains... (elle ne ferait sans doute pas ce que ses nouveaux fans français pensent)
©Reuters

Jeu de rôle

Et si Angela Merkel était à la tête des Républicains... (elle ne ferait sans doute pas ce que ses nouveaux fans français pensent)

Une idée a commencé à faire son chemin chez les Républicains : considérer qu'Angela Merkel serait une candidate idéale pour "relever" la France. Pourtant, la chancelière n'est pas connue outre-Rhin pour sa capacité à réformer.

Henri de Bresson

Henri de Bresson

Henri de Bresson a été chef-adjoint du service France-Europe du Monde. Il est aujourd'hui rédacteur en chef du magazine Paris-Berlin.

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Florence Autret

Florence Autret

Florence Autret est journaliste. En poste à Bruxelles, elle a couvert la crise de l'euro pour l'Agefi et La Tribune. Elle est l'auteur de Terminus pour l'euro, fiction publiée en 2011 par le quotidien Le Monde et de plusieurs essais.

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Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Atlantico : Qu'est-ce qui caractérise la personnalité politique d'Angela Merkel ? 

Eric Verhaeghe : Vous vous souvenez peut-être qu'en juillet, Angela Merkel avait fait pleurer une réfugiée palestinienne devant des caméras de télévision en lui expliquant qu'elle ne pouvait rester en Allemagne sans risquer de favoriser un appel d'air pour tous les candidats à l'asile. Cette séquence avait choqué l'opinion et Angela Merkel l'a compris. Auparavant, l'Allemagne n'a pas montré de tendresse particulière pour les Grecs confronté aux affres de l'endettement. On se souvient ici des noms d'oiseau qui ont volé lorsque l'Allemagne a contraint Tsipras à manger son chapeau devant tout le continent. L'effet pour l'image de l'Allemagne fut désastreux. Angela Merkel a trouvé, avec la question des migrants, une bonne occasion de faire volte-face et de corriger les "erreurs de communication" qu'elle a commises. Elle a fait mine d'accueillir les réfugiés à bras ouvert, en oubliant de préciser deux points majeurs. Premier point : cette stratégie lui permet de troquer un trop plein de migrants venus des Balkans et faiblement éduqués contre des réfugiés syriens instruits et performants. Deuxième point : l'ouverture allemande lui permet de justifier la "communautarisation" du droit d'asile et de la politique migratoire. L'Allemagne prend à sa charge une vague de migrants, mais elle impose une stratégie européenne destinée à alléger le fardeau allemand. Habileté et pragmatisme: voilà les deux mots qui caractérisent le mieux la personnalité d'Angela Merkel. 

Henri de Bresson : Ce qui la caractérise, c'est une capacité à ne pas prendre de décision sans longuement avoir mûri ce qu'elle devait faire. Elle a aussi une politique très suivie dans le long terme. Ce n'est pas quelqu'un qui va faire des coups d'éclat. Elle avance lentement, doucement, en écoutant, elle assure ses décisions, et une fois qu'elles sont prises, elle montre une très forte volonté de tenir ce qu'elle a décidé. Elle est différente de beaucoup d'autres hommes politiques. On a reproché à Schröder de prendre les gens à contre-pied dans son projet de réforme, ce qui a fini par lui coûter son deuxième mandat de chancelier. Sarkozy aimait bien prendre tout le monde à contre-pied. Avec François Hollande, on est sur une politique probablement moins claire, au moins pour l'opinion publique, que ce que Merkel donne comme représentation. Quand elle prend une décision, elle sait qu'elle a une majorité avec elle et elle s'y tient, et cette majorité la soutient. François Hollande montre un manque de clarté car il est obligé de naviguer entre des branches de la société qui se contredisent les unes les autres.

En Allemagne, nous sommes encore dans une période historique post-guerre qui marque toute cette scène politique, mais aussi la société civile. Merkel est arrivée sur la scène politique, poussée par Helmut Kohl, elle a posé son regard totalement neuf sur cette société occidentale, elle a su tenir tête quand il le fallait, y compris à Kohl, et elle s'est forgée cette opiniâtreté avec laquelle elle avance. Ce qui est aussi remarquable chez elle, c'est qu'elle ne s'est pas coupée du monde autour d'elle. Merkel va faire ses courses au supermarché du coin quand elle le peut. Elle écoute la société. De plus, en Allemagne, il y a un rôle de la société civile très important. Merkel sait, dans ce dossier de la crise des réfugiés, qu'elle peut compter sur des organisations de la société civile qui vont aller dans son sens. Elle sait que les milieux des églises catholiques et évangéliques, les milieux syndicaux, pour qui la morale civique est très importante, seront adaptés à aider dans ce genre de situation, avec des réseaux efficaces. Elle prend aussi des risques. Il y a une rébellion à droite de sa coalition, dans la CSU en Bavière, disant que ce qu'elle a décidé à propos des réfugiés va être très dangereux… Mais elle ne va pas se laisser faire par une rébellion dans ses propres rangs.

Florence Autret : Angela Merkel est avant tout pragmatique, au risque d’ailleurs d’être attentiste. Elle a un côté tactique, et préfère laisser les autres se positionner, et de détenir tous les éléments des dossiers avant de se prononcer. On pourrait se dire qu’on ne peut pas être opportuniste et rationnel à la fois, mais Angela Merkel est un peu des deux. Rationnelle dans la méthode, mais profondément politique.

Typiquement, on a pu observer son habileté sur le dossier du nucléaire. Alors qu'elle avait affirmé que le nucléaire était nécessaire dans son pays lorsqu'elle était chez les libéraux, il a fallu modifier sa position en arrivant chez les sociaux-démocrates. Fukushima a constitué cette opportunité pour convaincre de son changement de position.

De manière générale, elle aime commencer à dire qu'un sujet est complexe, que les réponses à y apporter le sont tout autant pour ne pas se fermer d'option : d'ailleurs, elle est connue pour aborder un problème en disant d'emblée qu' "il n’y a pas de solution simple", avant de trancher et d'affirmer qu' "il n’y a pas d’alternative".

Avec le pragmatisme qu'on lui connait et sa façon d'être très attachée à l'opinion du peuple,  quelle serait sa gestion de la crise des migrants si elle était française ? Quelles seraient ses décisions conformément à la situation économique du pays et à l'opinion publique française ?

Eric Verhaeghe : Je suis convaincu qu'Angela Merkel entendrait ce que les politiques français ne veulent pas entendre. Les Français ont besoin d'être rassurés sur les règles du jeu, et sur la protection de l'identité française. Ils sont largement inquiets, y compris dans les zones où l'on trouve peu d'immigrés, sur le devenir culturel du pays : conserverons-nous nos traditions gastronomiques, culturelles, politiques, si la population immigrée et notamment musulmane, augmente ? Cette question simple est curieusement "culpabilisée" par la pensée unique qui considère que toute interrogation sur le sujet relève d'une xénophobie qui ne dit pas son nom. Ce tabou imposé est dévastateur. Alors que les Français se montreraient beaucoup plus accueillants si leurs questions étaient prises en compte, le silence imposé sur le sujet crée une vraie réticence vis-à-vis de l'accueil des réfugiés. Sur le fond, la situation dans les "quartiers", comme on dit, est occultée par le pouvoir et cette occultation est très néfaste à long terme. Elle donne le sentiment d'une impunité donnée aux minorités et d'une soumission nécessaire de la majorité. L'intelligence d'Angela Merkel consisterait à formuler clairement la question et à y apporter une réponse pragmatique, dépassionnée, rassurante. En particulier, elle chercherait une synthèse majoritaire acceptable sur la question du port du voile lors des sorties scolaires, sur les menus de substitution dans les cantines, et sur la discrimination positive que beaucoup voudraient instaurer en faveur des réfugiés chrétiens.

Henri de Bresson : La grande différence, c'est qu'elle s'appuie sur une société civile très réactive. En France, on a quelques mouvements, avec des manifestations à Paris, mais ça reste très limité, la société est un peu bloquée autour de ça. Dans ce genre de situation, les politiques ont du mal à réagir en France. En Allemagne, les gens réagissent de manière morale et prudente. Ça a été très difficile avec la Grèce, on a accusé Merkel de vouloir couler un petit pays… L'Allemagne n'a pas la même situation politique qu'en France, où la situation est confuse et où tout le monde se demande comment on prend les décisions. Vouloir greffer une Merkel là-dessus ne veut pas dire grand-chose, car les situations politiques génèrent des hommes politiques. En France, on est dans une situation politique plus grave qu'en Allemagne, et en même temps on n'a pas ce passé politique très difficile que l'Allemagne doit gérer.

Florence Autret : Difficile de répondre… Ce qui est sûr c’est qu’elle aurait pris en compte l’opinion des Français, très tiraillée, et avec une santé économique bien différente, dont un besoin de main d’œuvre moindre.

Autre élément qui change la donne entre les deux situations : elle peut davantage compter sur le tissu associatif allemand car il est plus structuré qu'en France.

Quand on regarde bien, sa décision d’accueillir les réfugiés en Allemagne est à la fois approuvée par l’opinion, et le fait de donner l'asile est inscrit dans la constitution allemande. C’est une décision presque "facile" dans sa position.

Est-elle une vraie réformatrice ? Peut-on parler, ou non, de courage politique ?

Eric Verhaeghe : Angela Merkel est plus une femme de synthèse que de réforme. Elle est capable de dire tout haut ce que les Allemands murmurent tout bas. Sa principale oeuvre tient au retour à l'équilibre des finances publiques et au refus de toute forme d'endettement nouveau. Sur ce point, elle s'est montrée relativement "raide" en Allemagne et c'est d'ailleurs à cause de cette politique que l'idée d'un plan de relance a capoté. L'Allemagne n'a pas voulu recourir à la dette pour financer des investissements nouveaux en Allemagne. Ce choix a torpillé les ambitions de Juncker à son arrivée à Bruxelles. De ce point de vue, on peut dire qu'Angela Merkel est plus une "défenderesse" qu'une "attaquante". Son ambition est de tenir une ligne d'équilibre financier en Europe, certainement pas de porter des réformes profondes. 

Henri de Bresson : Gerhard Schröder a été plus réformateur que Merkel, d'une certaine manière, il a pris des risques que Merkel n'a pas vraiment pris. Merkel a géré la politique que lui avaient amené sur un plateau Schröder et Fischer, les Verts et le SPD. Elle a su convaincre que c'était la bonne voie, elle a amélioré, puis changé des choses. Notamment durant cette crise économique européenne. Elle a fait bouger la position allemande sur ce qu'est le gouvernement économique européen, le rôle de la banque centrale…

Florence Autret : Je crois qu’il y a unanimité pour dire qu'Angela Merkel n’est pas une réformatrice… D’ailleurs, elle n’a pratiquement rien changé en Allemagne. Tout ce qui ne fonctionnait pas continue à ne pas fonctionner, à l'instar du manque d’investissements dans les infrastructures, les problèmes de transferts financiers entre länders… Elle gère la coalition avec les sociaux-démocrates et les libéraux, mais elle ne réforme pas vraiment. Elle continue davantage à appliquer la ligne menée avant elle.

Bien qu'elle se contente plutôt de gérer l’existant, je ne parlerai pas d’un manque de courage pour autant. Je crois que la raison est plus profonde, et que cela relève plutôt d’un manque d’imagination ou de désir. Il faut quand même se rappeler que le rêve de la chancelière s’est réalisé à la chute du mur de Berlin, avec une Allemagne libérale.

Elle a su habilement rapprocher la CDU et la CSU. Si une telle personnalité était à la tête des Républicains, quelle serait sa méthode pour gérer les tensions et unifier le parti ?

Eric Verhaeghe : Sa tactique consiste à "faire avec". Elle prend rarement des positions frontales avec ses alliés. On l'a vu à l'occasion de la crise grecque où elle a su tirer le meilleur parti des positions dures défendues par Schaüble. Dans la crise des migrants, elle a su lâcher du lest pour calmer la CSU bavaroise, dont l'ouverture à l'immigration n'est pas la première des attentes ni des valeurs. Elle a promis des subventions aux Bavarois pour amortir le choc de ses arrivées massives d'Autriche. On peut d'ailleurs se demander dans quelle mesure l'apparente ouverture allemande aux réfugiés ne s'explique pas aussi parce que c'est le Sud de l'Allemagne qui absorbe le choc et c'est le nord de l'Allemagne qui décide. Dans tous les cas, Angela Merkel évite l'affrontement direct et elle cherche des compensations. 

Henri de Bresson : En Allemagne, il y a un véritable art de la discussion politique qui fonctionne dans beaucoup de secteurs. On arrive avec des positions qui peuvent être très différentes, on passe des heures à discuter, on finit par trouver un compromis et ensuite on avance avec le compromis. Il n'y a pas cette remise en cause permanente des décisions comme en France, avec cette tendance de toujours vouloir remettre en cause ce qui a été acté. Ce sont deux fonctionnements de société différents. Il peut y avoir des débats extrêmement brutaux en Allemagne, mais au bout on met en œuvre les décisions prises. En France, on a toujours tendance à penser que la décision prise a été mauvaise. Merkel a un don tout à fait particulier qui se retrouve dans sa cote de popularité. Elle a une personnalité qui rassure, mais elle sait trancher. Quand elle s'est séparée de son ancien ministre de la Défense, à qui l'on reprochait d'avoir truqué son doctorat, elle a su trancher. Elle sait ne pas être tendre aussi.

En juillet, elle a choqué l'opinion européenne par sa gestion de la crise grecque, imposant une vision allemande sans concession. Dans le passé, elle a souvent été critiquée pour son obsession de la rigueur budgétaire, qui n'est pas une orientation adaptée à tous les pays européens (comme la France ou l'Italie). Quelle est sa vision ?

Eric Verhaeghe : Sa vision est conforme à la politique économique et monétaire allemande depuis 1949, et même depuis 1850! A cette époque, l'Allemagne finance son développement par une monnaie attractive, aux cours stables et à une parité très favorable pour le pays. Le mark est une monnaie stable et forte, parce qu'elle repose sur un marché intérieur assez large et doté d'une forte compétitivité hors prix. Une évaluation du mark ne pénalise pas l'industrie allemande qui vend toujours parce que ses produits sont de qualité. Ce que les Allemands craignent par-dessus tout, c'est le retour aux catastrophes connues en 1920: une monnaie qui se dévalue, une inflation forte et un déséquilibre permanent. Pour l'Allemagne de Merkel comme pour celle de ses prédécesseurs, le rayonnement allemand dépend de la stabilité monétaire et de la maîtrise des prix. C'est une singularité allemande: sa doctrine politico-économique est figée, mais défendue avec habileté. On peut regretter que la France n'ait pas la même constance.

Henri de Bresson : On peut peut-être lui reprocher de ne pas donner le sentiment d'avoir des visions plus lointaines, ce qui est dommage pour l'Europe. Je n'arrive pas moi-même à comprendre si elle a une vraie vision européenne et qu'elle l'amène doucement, ou si elle agit au fur et à mesure en prenant ses marques et en convainquant les gens que c'était le bon chemin. Elle a fait bouger l'Allemagne car l'Allemagne était beaucoup plus bloquée. L'Allemagne avant la crise ne participait à aucune discussion sur ces questions-là, sans que les Allemands martèlent "discipline budgétaire"! Là aussi elle a pris des risques mais elle les prend à sa manière. Elle gère son risque et les prend de manière efficace. En cinq ans, l'Allemagne a beaucoup évolué. Elle accepte des règlements économiques au niveau des Etats. On n'est pas au bout de la route mais elle a fait bouger les choses. Cependant, on a l'impression qu'en Europe il faudrait une figure qui arrive à rassembler, autour d'un projet plus vaste, et manifestement elle n'arrive pas à jouer ce rôle.

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