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Eric Zemmour, le 22 avril 2021.
Eric Zemmour, le 22 avril 2021.
©JOEL SAGET / AFP

Démystificateur

Eric Zemmour et la fin du sortilège mitterrandien qui paralysait la droite

François Mitterrand connaissait suffisamment la droite pour lui tendre un piège grossier : favoriser la percée du Front national et invoquer une digue sanitaire entre ce dernier et la droite. Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen n'ont pas réussi à déjouer le sortilège mitterrandien. Eric Zemmour pourrait bien y parvenir.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Au commencement, il y avait François Mitterrand (1916-1996), l'homme qui rêvait de défaire le gaullisme et y est en partie arrivé. François Mitterrand était un renégat de la droite. Jeune bourgeois de province grandi dans le catholicisme, il avait été proche des milieux d'Action française dans les années 1930. Puis, traumatisé par le coup de bélier allemand de juin 1940, il devint maréchaliste. Suffisamment intelligent pour comprendre que l'avenir n'était pas du côté de Vichy, il entama, à partir de 1943, un ralliement très cérébral à la Résistance. Puis il devint un pilier de la IVè République. De plus en plus fermement installé dans ce centre-gauche à partir duquel on gouvernait la IVè République comme on avait gouverné la IIIè, François Mitterrand serait devenu Président du Conseil sans le retour au pouvoir du Général de Gaulle. Dès lors, François Mitterrand n'eut plus qu'une ligne, l'anti-gaullisme. Il dénonça la Constitution de la Vè République dans "Le coup d'Etat permanent" mais en fait ce qu'il y dépeint est moins la pratique gaullienne du pouvoir, profondément respectueuse de la démocratie, que la manière dont lui-même, Mitterrand, exercerait le pouvoir plus tard. "Avant moi les institutions étaient dangereuses, après moi elles le redeviendront", disait avec aplomb celui que Georges Pompidou avait justement nommé "l'Arsouille". François Mitterrand fit patiemment l'union de la gauche et fut élu à la troisième tentative, en 1981. On n'épiloguera pas sur le spectacle pathétique d'une gauche post-soixante-huitarde acceptant, pour exercer le pouvoir, la conduite d'un homme amoral, ancien maréchaliste, resté ostensiblement ami de René Bousquet et livrant progressivement la France à ces forces d'argent qu'il avait dénoncé avec des trémolos dans la voix pour rassembler les gogos et être élu. Il y avait eu les héros de nos deux guerres mondiales et il est habituel que les enfants ne soient pas à la hauteur des pères. 

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Cependant, la perversité mitterrandienne pèse encore aujourd'hui. Et elle empêche la droite d'être elle-même. François Mitterrand connaissait suffisamment la droite pour lui tendre un piège grossier et ne prenait pas grand risque à parier qu'elle y tomberait. Ayant été lui-même partisan de l'Algérie française, il n'eut aucun mal à encourager la percée politique (qui avait par ailleurs des bases objectives) d'un Jean-Marie Le Pen avec qui il partageait l'antigaullisme. Connaissant désormais la gauche aussi bien que la droite, François Mitterrand savait comment ses nouveaux amis politiques, compagnons de gouvernement, auraient un réflexe pavlovien face à cet homme de droite entier qu'était Jean-Marie Le Pen, de douze ans son cadet.  Le Front National en pleine ascension comprenait plus d'anciens résistants que de nostalgiques de Vichy mais la gauche et les médias se chargèrent de braquer le projecteur sur les infréquentables. Et puis Jean-Marie Le Pen n'est pas homme à lâcher les siens. C'est un Français de toujours, à la langue bien pendue et qui a le sens de l'honneur. On lui reprochait certains de ses amis, il les défendit; on le provoqua directement sur la Seconde Guerre mondiale, il répondit par de la provocation. Jusqu'à des formules de très mauvais goût. Et blessantes pour les Juifs et leur mémoire. Quand le Sage montre la lune, l'imbécile regarde le doigt, dit une célèbre formule. Au lieu d'ignorer l'agitation médiatique autour des propos de Jean-Marie Le Pen et de se concentrer sur les problèmes qu'il désignait, la droite tomba dans le piège creusé par François Mitterrand. Elle combattit Jean-Marie Le Pen, dressa elle-même un cordon sanitaire autour du Front National. En 1991, ce technicien du pouvoir qu'était Mitterrand referma le piège sur la droite, sommée de dénoncer, sans preuves, le Front National comme responsable de l'abjecte profanation de tombes juives à Carpentras. Des années plus tard, on apprendrait que l'accusation était infondée. Mais sur le moment, les leaders de droites allèrent manifester pour crier leur indignation. Non seulement François Mitterrand empêchait que le véritable bilan de ses deux mandats apparaisse pour ce qu'il était, médiocre; mais il empêchait la France d'avoir une majorité correspondant la volonté profonde de son corps social: à droite. 

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Le premier démystificateur échoue: Nicolas Sarkozy

Un premier homme politique tâcha de briser le sortilège mitterrandien. C'était Nicolas Sarkozy. Au lieu de désigner le doigt, il désigna la lune. Il ignora le Front National et concentra l'attention des Français sur les problèmes de l'immigration et de l'insécurité: ceux qui avaient amené Jean-Marie Le Pen au second tout de l'élection présidentielle en 2002. Malheureusement, une fois élu en 2007, le nouveau président n'alla pas au bout de son intuition. Il aurait dû faire une ouverture à droite. Profiter de ce qu'il avait pris 800 000 voix à Jean-Marie Le Pen pour terrasser définitivement ce dernier et faire venir à lui les élus, et le reste des électeurs d'un parti à la fois déboussolé et séduit. Avec tact et rapidité, la victoire aurait pu être totale.  Las, Nicolas Sarkozy fit le contraire, l'ouverture à gauche, et il laissa ses promesses sur l'immigration s'enliser dans la déloyauté idéologique d'une partie de sa majorité, bien décidée à ne pas appliquer les promesses électorales d'un président qu'il fallait "garder de ses propres démons" - comme je l'ai entendu dire tant de fois par les fossoyeurs de la réélection alors que je travaillais dans ce gouvernement.  On connait la suite, une élection perdue de justesse en 2012 par Nicolas Sarkozy, une Marine Le Pen mise sur orbite.

Marine Le Pen, non plus, ne trouve pas la formule. 

Marine Le Pen aurait pu être celle qui brisait le sortilège mitterrandien là où Nicolas Sarkozy avait échoué. Intelligemment, la fille de Jean-Marie Le Pen prit ses distances avec les provocations paternelles; mais elle ne comprit pas que la seule chose à faire était des alliances à droite. Elle crut que pour définitivement dédiaboliser le parti dont elle avait repris la direction, il fallait imaginer une réunion des populistes de droite et de gauche. Tout l'effort de respectabilité qu'elle avait entrepris ne servit à rien puisqu'il n'était pas mis au service du renversement du mur entre les droites dessiné par François Mitterrand et consciencieusement construit par Jacques Chirac. L'élection présidentielle de 2017 tourna au fiasco, même si la candidate parvint au second tour. Et l'on en est à se demander le score qu'elle fera en 2022 au premier tour. 

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Qu'a fait Eric Zemmour pour briser le sortilège?  

Il faut dire que s'est dressé entretemps un troisième larron, Eric Zemmour qui semble, lui, réussir là où ses deux prédécesseurs ont échoué. Le pas-encore-candidat a toujours ignoré le mur entre les droites. En fait, il était l'un des seuls à savoir que François Mitterrand était un vrai illusionniste. Le mur en question n'a jamais existé. Il était dans les têtes. Pendant plus de trente ans, au RPR et à l'UDF, puis à l'UMP, puis chez LR, on s'est privé de rassembler les droites. Lorsque Charles Millon, en 1998, a demandé: mais où est-il ce mur? Pourquoi ne pas faire alliance?, il a été lynché par une foule qui n'a même pas pris la peine de vérifier que le mur n'existait pas.  Marine Le Pen, à sa manière, a fini par croire à l'existence de ce mur. Zemmour, lui, franchit la muraille invisible dans un sens, dans l'autre, et déclare à la droite LR: vous vous êtes tous cachés derrière quelque chose qui n'existait pas. pendant ce temps la France s'est délitée. 
 Journaliste au Figaro, il a réussi cette gageure de fréquenter Jean-Marie Le Pen tout en se présentant comme un héritier authentique du Général de Gaulle. Ses ouvrages sont de grands succès de librairie mais l'homme sait parler au peuple. Il met au coeur de son programme l'arrêt de l'immigration et la défense de l'identité française mais défend une politique économique libérale.  On peut dire, dans une grande mesure, que Zemmour a brisé le sortilège mitterrandien. Je pense même que c'est sa fonction. Je ne crois pas qu'il puisse aller plus loin. L'homme a trop d'un fou du roi pour monter sur le trône lui-même. Peut-être ai-je tort mais je n'arrive pas à prendre au sérieux un homme qui a, par coquetterie intellectuelle, reposé la question de l'innocence de Dreyfus - Péguy vous regarde et il vous juge sévèrement, mon cher Zemmour ! Drôle de gaulliste que celui qui réhabilite la thèse de Pétain le bouclier - elle n'a aucun sens car s'il y a un sujet sur lequel les Français, au-delà de quelques salopards, étaient unanimes, c'était sur leur intention de protéger les Juifs, qu'ils fussent français ou étrangers; Vichy a coupablement envoyé des individus à la mort qui auraient pu éventuellement échapper à la persécution !  Tel est tout le paradoxe d'Eric Zemmour: cet homme très courageux physiquement et moralement n'est pas d'une totale fermeté intellectuelle. Il y a un côté fantaisiste de son intellect, qui lui aura permis de formuler bien des provocations mais l'empêchera, le moment venu, de faire preuve de l'esprit de sérieux dont a besoin le redressement du pays. Cela n'empêchera pas la France de lui vouer une éternelle reconnaissance pour avoir conjuré le sortilège mitterrandien. 
En fait, c'est aux droites, maintenant, d'occuper ce no man's land dans lequel Zemmour s'est longtemps promené seul. Le champ n'est pas miné; il n'y a pas de frontière à combler car elle n'a jamais existé que dans les têtes. A vous de jouer !    

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