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Emmanuel Macron LREM La République en marche Pierre Person
©ludovic MARIN / POOL / AFP

Naufrage de LREM

Emmanuel Macron, le président sans parti : pas (nécessairement) de quoi perdre 2022 mais mauvais coup garanti pour la démocratie

Six élections législatives partielles étaient organisées ce dimanche 21 septembre. La République en marche n'a pas été en mesure de se maintenir au second tour dans les circonscriptions concernées. Pierre Person, le numéro 2 de LREM, a aussi démissionné.

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes portant sur la participation politique, le vote et les élections (Panel électoral français de 2002 et Panel électoral français de 2007, Baromètre politique français). Il a développé d’autres directions de recherche mettant en évidence les clivages sociaux et politiques liés à l’Europe et à l’intégration européenne dans les électorats et les opinions publiques.  En 2014 il a publié Les européens aiment-ils (toujours) l'Europe ? aux éditions de La Documentation Française.

Voir la bio »Jean-Sébastien Ferjou

Jean-Sébastien Ferjou

Jean-Sébastien Ferjou est l'un des fondateurs d'Atlantico dont il est aussi le directeur de la publication. Il a notamment travaillé à LCI, pour TF1 et fait de la production télévisuelle.

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Atlantico.fr : Aucun des candidats aux 6 élections législatives de dimanche n'a passé la barre du premier tour avec entre autres conséquences la démission de Pierre Person le numéro 2 de LREM. Emmanuel Macron se retrouve sans parti alors même qu'à titre personnel, les sondages semblent l'épargner?

Jean-Sébastien Ferjou : Emmanuel Macron incarne un grand paradoxe, son niveau de popularité à ce moment du quinquennat est supérieur à celui de ses prédécesseurs. Il parvient aussi à mobiliser les intentions de vote dans les sondages pour 2022 et le scénario de sa réélection s’il n’est en rien garanti, n’a rien d’impossible non plus.

Pourtant, La République en marche n’existe plus. Comme Pierre Person le souligne dans son interview, le parti n’a aucune idée, aucune idéologie en propre et ne semble pas capable d’entreprendre la construction d’un corpus politique cohérent, ni celle d’un mouvement sociologique susceptible de mobiliser les Français. Partout en France, les délégués LREM le reconnaissent mezza voce -tout comme certains députés du reste-, les militants se sont évaporés. Il n’en reste qu’une poignée de milliers alors que le mouvement en revendique plusieurs centaines de milliers. 

Bruno Cautrès : Je serais plus nuancé sur les deux observations que vous faites. D’une part, les très mauvais résultats obtenus par LaREM lors des six élections législatives partielles de dimanche dernier ne veulent pas dire qu’Emmanuel Macron  se retrouve sans parti : à ce jour LaREM reste le mouvement politique qui compte le plus d’adhérents. D’autre part, les sondages de popularité d’Emmanuel Macron continuent de montrer une popularité minoritaire. La crise sanitaire n’a pas permis à Emmanuel Macron d’inverser structurellement la courbe de son impopularité qui continue d’osciller avec des hausses et des baisses régulières. Une fois posées ces deux nuances, on ne peut néanmoins que constater que le mouvement politique crée par Emmanuel Macron un an avant la présidentielle de 2017 connait une vraie crise : des départs de députés qui migrent vers le Modem ou constituent des groupes à part, une succession de mauvais résultats électoraux ( élections municipales désastreuses, symbolisées par l’échec cuisant à Paris, élections législatives partielles, élections sénatoriales qui s’annoncent difficiles), démission de ses fonctions du numéro 2.

Il me semble que le problème pour le parti présidentiel n’est pas tant qu’il va mal alors qu’Emmanuel Macron serait épargné du fait de sa gestion de la crise épidémique : le problème est plus profond, c’est celui de l’impossible identification par les électeurs du message politique du parti. Pour les Français, LaREM c’est Emmanuel Macron ! Aux élections municipales, par exemple, le parti présidentiel a été incapable de faire vivre la notion de « progressisme municipal », alors que tel était l’objectif affiché en début de campagne. Le parti se retrouve dès lors dans une contradiction fondamentale : il voudrait affirmer son autonomie mais il ne parvient pas à être perçu comme tel. C’est en cela que sa crise actuelle est importante : pour ceux qui veulent que le parti gagne en autonomie vis-à-vis de l’exécutif, il s’agit aussi de poser des actes qui, aux yeux des Français, vont marquer cette prise de distance.

La question qui se pose pour 2022 est de savoir si un homme est capable de l'emporter avec son seul bilan, sans aucun relais solide et sans réel groupe majoritaire?

Jean-Sébastien Ferjou : Qu’en déduire pour l’échange d'Emmanuel Macron en 2022 mais aussi sur l’état de la démocratie française ?

La logique de la Ve République sert à la rencontre entre un homme et un peuple mais cela peut-il suffire dans un contexte démocratique ? Comment gouverner lorsqu’on ne peut s’appuyer sur aucun relais solide ? Car un parti ne sert pas juste à permettre de voter des lois mais à mobiliser la société, à l’animer, a la structurer. Aucune démocratie ne peut survivre à l’absence d’un groupe central majoritaire ou a minima conséquent. Aucune démocratie ne peut survivre sans parti de masse capable d’être des creusets sociologiques réunissant des gens dont les intérêts particuliers peuvent diverger mais qui se retrouvent dans une même vision politique.

Bruno Cautrès : On a coutume de dire que l’on ne peut gagner la présidentielle sans le relais puissant que constitue, dans les profondeurs du pays, un parti politique avec ses élus locaux et ses militants qui organisent les choses sur le terrain, font campagne et relaient le message du candidat. C’est toujours vrai, globalement, même si Emmanuel Macron a montré, en 2017, qu’un mouvement politique et un candidat nouveaux pouvaient y parvenir. Mais 2022 ne sera pas du tout 2017 : comme vous l’observez, en 2022 on va évaluer le bilan du macronisme et cela change tout.  Deux paramètres fondamentaux et qui ne sont pas encore figés vont jouer un rôle considérable sur 2022 : quels seront les candidats de la gauche socialiste ou compatible et de la droite. Ces deux paramètres peuvent faire de 2022 une élection beaucoup plus compétitive que celle de 2017 : Emmanuel Macron n’aura pas face à lui un Benoit Hamon, une candidature issue d’une gauche socialiste totalement fracturée ; il n’aura pas face à lui un François Fillon, empêtré dans l’enfer du « Pénelopegate ». Dans ce contexte plus compétitif encore qu’en 2017 (car Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon seront également de la partie), le rôle du parti est essentiel, bien sûr. En 2017, la campagne d’Emmanuel Macron avait attiré une partie des Français qui ne pensaient jamais adhérer à un parti politique. Mais cinq ans plus tard le situation ne sera plus la même : c’est le noyau dur du macronisme qui sera toujours là pour faire campagne, mais les franges des adhérents venus de la gauche notamment risquent de faire défaut. Beaucoup d’électeurs de centre-gauche sont déçus, voire très amers, vis-à-vis du bilan d’Emmanuel Macron mais plus encore vis-à-vis de ce qu’ils considèrent comme la promesse non-tenue et « et de gauche, et de droite ».

Si l'on admet les chances de l'emporter d'Emmanuel Macron, c'est le problème de la politique applicable qui se posera. Même en constituant un parti attrape tout (on peut imaginer des sensibilités allant du MoDem au membres les moins ultra d'EELV), la France serait condamnée à l'immobilisme. Le contexte ne l'autorise pas. C'est insoluble?

Jean-Sébastien Ferjou : Même si Emmanuel Macron essaye de bricoler un nouveau mouvement attrape-tout avec une coalition réunissant LREM, le MoDem agir et cie, Emmanuel Macron est un président instantanément impuissant. Mais seules les sociétés apaisées, prospères et stables peuvent se permettre d’être dans l’immobilisme. L’impuissance politique dans le contexte français, c’est la certitude de la dégradation des fractures existantes et la glissade infernale vers une forme ou une autre de guerre civile…

Bruno Cautrès : Je serais prudent sur ce scénario de politique-fiction. Ce qui est certain c’est que le rêve « néo-giscardien » de deux Français sur trois réunit dans un compromis politique du centre est toujours présent au sein du macronisme. C’est « l’omette » dont on a coupé les deux bouts, selon la métaphore choisie par Alain Juppé. Ce rêve d’une société française moins clivée grâce à ce compromis centriste comporte, il est vrai, une dimension potentielle d’immobilisme : c’est la nature même du compromis, qui veut éviter les grandes ruptures. Pour dépasser cet immobilisme potentiel, Emmanuel Macron avait prôné une forme de « révolution » (tel est le titre de son livre programme). Mais cette « révolution » reposait sur l’équation personnelle du porteur de ce projet, d’où le « jupitérisme » de départ. Plus de trois ans après, alors que la succession des crises (Gilets jaunes, retraites, Covid) a obligé Emmanuel Macron à s’en remettre aux élus locaux et à « castexiser » son message, on voit effectivement apparaître des contradictions difficilement solubles : comment réunir deux Français sur trois tout en conduisant des réformes qui font des perdants ? Si l’on prend la réforme des retraites, elle est emblématique de ces contradictions et des difficultés actuelles du macronisme : une majorité de Français sont favorables à la fin des « régimes spéciaux », mais l’exécutif n’est pas parvenu à convaincre les Français qu’il n’y avait pas, dans cette réforme, un double agenda caché : faire travailler plus longtemps pour avoir ensuite des pensions de retraites plus faibles. 

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