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©LIONEL BONAVENTURE / AFP

Gauche liberticide

Démocratie représentative en danger : l’extrême gauche en passe de dépasser l’extrême droite

Au vu des événements récents (saccage de BlackRock par des militants écolos de Youth for Climate, interdiction de parole pour Charlie Hebdo par le syndicat étudiant à l'Université Libre de Bruxelles, révolte étudiante à Tolbiac etc.), il semblerait que l'extrême-gauche ait de plus en plus de mal avec la liberté d'expression, symbole ultime de la démocratie.

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Atlantico : Alors que nous reprochons sans cesse à l'extrême-droite d'instaurer un climat de défiance et de porter des valeurs contraires à la démocratie, qu'en est-il de l'extrême-gauche ? L'extrême-gauche a-t-elle pris la place de l'extrême-droite dans la société actuelle ?

Christophe Boutin : Rappelons d’abord que le concept « d'extrême droite », en 2020, est remis en cause par la plupart des chercheurs, de droite comme de gauche – on lui préfère généralement le concept de « droites radicales », qui permet de mieux rendre compte de son caractère divers –, ou que l’on a vu apparaître récemment un autre concept, celui de « l'ultra-droite », utilisé par exemple par le gouvernement pour stigmatiser les éléments dits « radicalisés » des Gilets jaunes. L’ultra-droite serait située à la droite de l'extrême droite, elle-même représentée par le mouvement situé à la droite de la droite, soit le Rassemblement national. Or on rappellera qu'en 2020 le programme du RN est largement plus modéré que ne l'était celui du RPR du début des années 80…

On a coutume ensuite de voir dans « l’extrême-droite » le fruit du « ventre encore fécond de la bête immonde », le fascisme. C’est oublier, d’abord, que si une partie des droites radicales de l’entre-deux-guerres rallia le régime de Vichy, une autre s’engagea dès 1940 dans la lutte contre l'occupant allemand, à une époque où le PCF vantait lui le pacte germano-soviétique. Et négliger, ensuite, que l'extrême droite française de 2020 n'a rien à voir avec les ligues nationalistes de l'entre-deux-guerres, et n'est pas non plus un pré-fascisme - et moins encore un pré-nazisme -, à part pour des groupuscule de provocateurs souvent composés de plus d’agents de l’État infiltrés que de militants sincères.

Politiquement, cette extrême-droite non seulement milite de manière démocratique, mais encore a un programme qui ne remet à aucun moment en cause la démocratie – même dans les groupes monarchistes, qui ne confondent pas démocratie et république. Il ne le fait ni sur les méthodes - il s’agit de conquérir le pouvoir par les urnes, de débattre et de renforcer les éléments de démocratie directe –, ni sur le but, qui vise tout au plus l’instauration d’une démocratie dite « illibérale » qui est bel et bien une forme de la démocratie. Pas de mouvement armé, pas de complot, pas de coup d’État, pas de violence de rue, nous sommes très loin des mouvements fascistes, ce qui n’empêche pas ces divers groupes de faire l’objet d’une surveillance pointilleuse de la part des services de l'État, qu’accompagnent des sanctions d’une exceptionnelle rigueur dès lors qu’un de leurs membres peut être accusé d’une quelconque violence.

On a parlé de « droites radicales » plus que d’extrême-droite, on pourrait ensuite parler de « gauches radicales » plus que d’extrême-gauche, tant ce monde est lui aussi extraordinairement divers : certains se réclament d’un marxisme des origines, du léninisme, des divers courants marxistes qui ont pu irriguer mai 68, trotskistes ou maoïstes, mais il faut aussi compter avec, entre autres, les divers courants anarchistes, les descendants des socialistes utopiques détestés par Marx, et maintenant les écologistes radicaux.

Cette extrême-gauche de 2020 est en tout cas nettement plus violente que ne l’est l’extrême-droite. Elle l’est d’abord « théoriquement » pourrait-on dire, car elle se réclame de doctrines de prise du pouvoir par la violence, qu’il s’agisse de la Révolution française – et notamment de sa dérive robespierriste et de la Terreur – ou du marxisme et de ses traductions léniniste et/ou maoïste. Dans tous les cas on considère qu'il n'y a pas de possibilité de régime nouveau sans qu'il y ait passage par une phase de violence révolutionnaire : c’est cette violence nécessaire qui va accoucher du monde nouveau.

Mais elle est aussi plus violente pratiquement ensuite. Avec bien sûr les « Black blocks », cette milice armée internationale, mais aussi avec les groupes militants qui se réunissent au sein des « zones à défendre » (ZAD) ou avec les milices locales « antifas ». Il y a là une violence physique assumée, contre les biens et contre les personnes, et, surtout, une organisation à la guérilla - urbaine ou non -, avec élaboration de tactiques et de techniques, toutes choses que l’on ne connaît pas ou plus à l’extrême droite – il n’est que de comparer les actions des « Identitaires » à celles des « Black bloks » sur les dix dernières années pour en avoir la certitude.

Or, contrairement à une extrême-droite dont nous avons dit qu'elle était à la fois surveillée et sanctionnée, cette extrême-gauche est très peu sanctionnée pour ses violences. On le voit au peu de conséquences des agressions délibérées auxquelles elle se livre, contre des réunions ou des conférences – c’était le cas la semaine dernière à Toulouse contre une conférence à laquelle participait le maire de Béziers, Robert Ménard, comme le mois dernier à Nantes -, contre certaines librairies, contre les bars où peuvent se réunir des militants de droite. À chaque fois le scénario est le même : une police prévenue et absente, des poursuites de coupables qui se perdent dans le néant, et, quand par extraordinaire ce n’est pas le cas, des sanctions limitées.

Répression sans faille pour les rarissimes violences d’extrême-droite, quasi-impunité pour les régulières violences d’extrême-gauche, on voit où penche le pouvoir, au point d’ailleurs que pour certains observateurs cette extrême-gauche reste ce qu'elle a toujours été, « l'idiot utile » du système capitaliste. On le voit bien d'ailleurs à la différence de traitement réservée à une autre extrême-gauche, qui ne se contente pas, elle, de gesticuler en hurlant au fascisme, mais tente de définir ce qu’est le système contre lequel elle lutte - celle, par exemple, du Comité invisible. Une extrême-gauche cette fois non seulement surveillée, mais aussi sanctionnée par l'État, comme l'ont prouvé, par exemple, les mesures « préventives » qui ont concerné certains de ses membres au début du mouvement des Gilets jaunes. On aura donc garde de confondre ces vrais rebelles, comme d’autres d’ailleurs – certains anarchistes par exemple - et les consternants pseudo-rebelles qui représentent l’écrasante majorité des « antifas ».

Pourquoi la liberté d'expression est-elle à ce point menacée par l'extrème-gauche ? 

Christophe Boutin : La défense de la liberté d'expression n'a jamais été un élément central de la pensée d’extrême-gauche – en supposant qu’elle le soit de la gauche : rappelons la formule de Saint-Just, « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». Quelle liberté d’expression ensuite dans la doctrine de prise du pouvoir léniniste, coup de force d’une minorité ? Ou dans les régimes marxistes de partis uniques ? Et le marxisme n'est pas le seul coupable en la matière : si l’on prend par exemple les thèses des socialistes utopiques, qui ont écrit dans la seconde moitié du XIXe siècle, on trouve théorisée cette même absence de liberté d’expression. Étienne Cabet décrit par exemple dans son Voyage en Icarie la société idéale à laquelle il rêve, qui repose sur la censure au motif que, puisque l’on a trouvé le régime idéal, on doit se garder de laisser des contestataires s’exprimer. Nous sommes ici face à l'antithèse absolue de la doctrine libérale d’un Benjamin Constant, d’un Alexis de Tocqueville ou d’un John Stuart Mill, selon laquelle on ne peut combattre une idée qu'avec une autre idée, par le débat, quand la censure est toujours contre-productive.

De cette légitimation théorique vient l’interdiction de parole qui prend dans la France de 2020 plusieurs formes. Physique d’abord : ce sont, nous l’avons dit, les violences aussi régulières qu’impunies exercés contre les réunions ou conférences, les agressions qui traduisent le refus du débat, notamment dans les enceintes universitaires, la tactique du « pas de fachos ici ».On a vu récemment encore Sciences-po Lille interdire à un journaliste de Valeurs actuelles, Geoffroy Lejeune, de venir s'exprimer, et l’on a connu le même problème à Sciences-po Paris ou dans des universités, avec d’autres orateurs jugés indésirables car sortant du discours attendu.

Mais la répression intellectuelle – si l’on ose user de ce terme – prend encore d’autres formes. C’est, par exemple, le flicage de zélés commissaires du peuple, attentifs à trouver sur la Toile une bribe de phrase qui, complaisamment relayée, pourra conduire, condamnation ou non, à la mort sociale de son auteur. C’est, sur certains thèmes, l’interdiction d’outils (par exemple statistiques) qui pourraient apporter des réponses autres que celles autorisées. C’est l’obligation, légale parfois, mais pas toujours, d’user d’une novlangue qui édulcore ou travestit certains concepts pour mieux imposer une vision idéologique. Car l’extrême-gauche ce ne sont pas seulement quelques énergumènes violents, mais leur coalition avec une classe dite « intellectuelle », celle des « chiens de garde » de la doxa, ces « intellectuels organiques » dont Gramsci savait qu’ils seraient prêts à toutes les bassesses en échange d’un pseudo-statut.

Après l’effondrement des régimes communistes, ces intellectuels se sont recyclés dans la déconstruction d’un monde occidental qu’ils haïssent, en deux temps. D’abord, comme le prédisait en son temps Burke, avec l’idéologie des droits de l’homme et une hyper-individualisation de la société qui faisait éclater les anciennes appartenances. Ensuite, avec la reconstruction de pseudo-appartenances sur une base volontaire : disparue la famille, voici le genre. Mais sont alors remontées à la surface d’autres liens, et avec les « droits des minorités » la nation et les classes sociales cèdent maintenant le pas à ces appartenances raciales et religieuses dont la revendication est déclarée légitime pour certains groupes quant elle est refusée à d’autres.

Y a-t-il un consentement meurtrier de la part des analystes et des citoyens qui ne prennent pas position face à ces agissements ? Pourquoi un tel silence ?

Christophe Boutin : On vient de le voir, le silence s’explique en partie par la consanguinité qui unit le militant antifa et le zadiste au journaliste et à l’universitaire. Si, parfois, ces derniers veulent bien exprimer certaines critiques sur certains excès de violence – en bref lorsque sont menacées leurs biens -, il va de soi que ce ne sont jamais que véniels péchés de jeunesse de la part de représentants du camp du Bien.

Péchés d’une jeunesse qui a aussi été la leur : de cooptation en cooptation, une part non négligeable de nos journalistes des médias mainstream (il suffit de voir pour qui ils votent) sont de gauche sinon d’extrême-gauche, comme le sont aussi nombre d’universitaires, le tout composant une part importante de ce « pouvoir intellectuel » qui fait trembler le pouvoir politique en France. Éditorialistes vedettes ou pigistes oubliés, intellectuels médiatiques ou obscurs tacherons des « centres de recherche », ils ont presque tous été, en leur temps, des militants d'extrême gauche. Ils sont par ailleurs tous issus de la même classe sociale, la bourgeoisie - et d'ailleurs plutôt la moyenne et la haute bourgeoisie : pas ou très peu de représentants des classes sociales « défavorisées », et les enfants d'ouvriers (les traîtres !) militent au Rassemblement national.

Des fils à papa regardent ainsi d’autres fils à papa dont le seul extrémisme est de pousser à l'extrême les délires d’un politiquement correct qui n’est finalement que celui du Système contre lequel ils croient lutter : il n’est pas une de leurs initiatives qui ne serve en fait l’économie financière mondialisée et le développement de la société de surveillance. Devant cette évidence, et pour poser quand même en courageux héros de la Liberté, du Bien, du Vrai et du Juste, ce qui est quand même plus valorisant que l’image de nervis de la finance, il leur faut bien s’inventer un monstre contre lequel ils luttent, ce fascisme mort et enterré depuis plus de soixante-dix ans. Et une fois terminé ce prurit de jeunesse de « l’action violente », qu’ils passent, comme l’écrivait Guy Hocquenghem, « du col Mao au Rotary », hantant alors les allées du pouvoir politique ou économique, ou qu’ils ne parviennent à subsister que comme représentants lambdas d’une sous-classe intellectuelle, il conserveront quand même une chose de leur passé : un sectarisme à toute épreuve.

Au vu des déclarations récentes de personnalités de gauche (Julien Bayou, Mathilde Panot etc.), faut-il commencer à s'inquiéter des listes communes entre les différents partis de gauche (dont certains possèdent dans leurs rangs des personnes aux propos ou aux actes douteux) comme c'est le cas avec des alliances droite-extrême-droite par exemple ? Peuvent-ils prendre la place de l'extrême-droite ?

Christophe Boutin : On a imposé à la droite française, grâce à la manœuvre de François Mitterrand à l’époque, de respecter le « cordon sanitaire » qui la séparait de « l'extrême droite » honnie. Elle a accepté de jouer un jeu dont la démocratie ne sortait pas gagnante, par conviction pour certains de ses membres, par lâcheté pour d’autres, mais toujours sous la pression des médias qui se sont empressés de stigmatiser les quelques tentatives de rapprochement qui ont eu lieu en maintenant trente ans de diktat. Cette thèse du « cordon sanitaire » contre le mal absolu ne saurait bien évidemment jouer contre une extrême gauche qui, encore une fois, n'est jamais montrée que comme une forme d’expression un peu vive parfois, mais toujours si sympathique, du camp du Bien.

De nos jours pourtant, cette extrême-gauche fait le jeu de communautarismes non pas racistes (horrosco referens) mais « racialisés », ou religieux, avec cet « islamo-gauchisme » qui aimerait tant, autour de « l’islamophobie », rétablir le délit de blasphème. Autant d’éléments qui sont à rebours des thèses de la gauche républicaine, laïque au point d’être parfois « laïcarde », et dont l’antiracisme est individualiste et non pas communautariste. Mais ils sont peu, comme Laurent Bouvet et les membres du Printemps républicain, à oser le dire – et ils en payent le prix.

On l’aura compris, si cette minorité agissante d’extrême-gauche peut aujourd’hui imposer au sein du monde intellectuel des thèses qui ne devraient déclencher qu’une franche hilarité, comme interdire par la violence la liberté d’expression, cette impunité n’est due qu’aux services rendus à un pouvoir qui peut grâce à elle étendre sa surveillance notre société toujours plus profondément « déconstruite » et plus violente. Pourquoi diable empêcher d’aussi profitables alliances ?

 
 
 

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