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Davos 2019 sans Trump ni Macron : début de reflux de la mondialisation ou... trompe l’oeil ?
©Fabrice COFFRINI / AFP

Shutdown

Davos 2019 sans Trump ni Macron : début de reflux de la mondialisation ou... trompe l’oeil ?

A partir de ce mardi 22 janvier, 3 000 participants se réuniront au Forum de Davos, grand-messe de l’économie mondiale dont la thématique 2019 traitera de la construction d’une meilleure version de la mondialisation. Un forum qui sera marqué, cette année, par les absences de Donald Trump et d’Emmanuel Macron.

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Mathieu  Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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Atlantico: Faut-il voir ces absences comme un signe du temps, montrant une reprise en main politique de l’économie mondiale ou est-ce que cette « reprise en main » politique n’est qu’une illusion ?

Michel Ruimy: Le Forum économique mondial de Davos réunit l’élite mondiale pour discuter des principales crises actuelles. Et la matière ne manque pas ! comme en témoigne les absences de Donald Trump et de sa délégation en raison du « shutdown », qui ne viennent pas par respect pour les 800 000 employés américains qui ne sont pas payés, de Theresa May qui se consacre au Brexit ou encore d’Emmanuel Macron en raison d’un agenda surchargé, de la crise des « gilets jaunes » et du lancement du Grand Débat. Bref, tous retenus par des problèmes de politique intérieure.

Autres grands absents pour diverses raisons avouées ou non de ce rendez-vous annuel du gotha du capitalisme, les présidents russe, indien et chinois. Xi Jinping, premier président chinois à se rendre à Davos en 2017 où il avait livré un vibrant plaidoyer pour le libre-échange et à la mondialisation, a délégué sa place à son bras droit, le vice-président Wang Qishan.

Seront là également la chancelière allemande Angela Merkel, le premier ministre japonais Shinzo Abe, l’israélien Benjamin Netanyahu, l’espagnol Pedro Sanchez, le président du Conseil italien Giuseppe Conte ou encore le nouveau président brésilien Jair Bolsonaro, dont ce sera le premier voyage à l’étranger. L’ONG Oxfam y sera pour y critiquer la montée des inégalités et Greenpeace pour y rappeler l’urgence d’agir pour enrayer le réchauffement climatique.

En fait, il est heureux que certains dirigeants sachent fixer des priorités en cas de crise intérieure. L’absence de Donald Trump - évènement rare pour un président américain en exercice - ne sera même pas suppléée ! En fait, il semble que, pour certains, la priorité ait été donnée à la situation politique. C’est une bonne chose.

Pour autant, l’économique n’est jamais bien loin. Le président français « interceptera » aujourd’hui, comme l’année dernière, les patrons des multinationales en route pour la Suisse, lors du Sommet de l’attractivité.

En outre, ce n’est pas parce que nombre de chefs d’État et de gouvernement ne se rendent pas à Davos cette année que le forum perdra de son aura. Les risques liés au changement climatique et la crainte du risque d’échec des réponses politiques apportées, le vol de données informatiques, la cybersécurité ou les incertitudes liées à la dégradation des relations internationales figurent parmi les préoccupations des leaders invités à Davos. S’il y a moins d’hommes politiques influents que l’an passé, les présents tenteront de redonner confiance et d’apaiser les chefs d’entreprise et les investisseurs.

Ainsi, la sphère politique et la sphère économique sont toujours étroitement liées, avec apparemment une influence du second sur le premier.

Comment comparer ce partage de pouvoir entre sphère politique et sphère économique entre le contexte actuel et celui qui prévalait 50 années auparavant ?

Michel Ruimy:  Dans cette opposition économique / politique, ces deux champs se présentent comme des blocs de réalité totalement distincts, tels le Bien et le Mal dans l’univers manichéen.

Depuis près de cinquante ans, il est commun d’entendre que la politique serait impuissante face au développement à l’échelle mondiale du capitalisme patrimonial c’est-à-dire cette forme de capitalisme dont la croissance est tirée par la financiarisation de l’économie. Une sorte d’unanimité se forgerait ainsi autour de l’universalité et de l’irréversibilité de la mondialisation libérale, sorte de rouleau compresseur du déterminisme économique. Il n’y aurait rien à faire sinon s’adapter. La politique ne serait plus ainsi à même de guider, d’encadrer, de stopper, de dominer la sphère économique, celle-ci ayant acquis une autonomie quasi-totale et ne demanderait qu’à être libérée de toute législation capable de contraindre le développement du marché.

Or, la prééminence du « marché » pourrait s’expliquer avant tout comme un antidote aux failles de l’action collective… Cette domination de la finance est-elle durable ? Ceci est, à mon sens, peu probable car ce type de capitalisme engendre trop de conséquences déstabilisantes. Notamment, il oblige les firmes à repenser leurs gouvernances, le pouvoir de l’actionnaire devenant substantiel. Il entraîne également une mutation des relations entre Etat et économie (financiarisation du taux de change, rigueur budgétaire…).

En fait, la politique n’est, en aucun cas, subordonnée aujourd’hui à l’économie. L’économie et la finance ne dictent pas leurs lois à la politique pas plus qu’il n’existe de déterminisme économique. En effet, ce sont les gouvernements qui ont choisi de libéraliser les marchés de la finance et de la monnaie.

Ainsi, il faut redire que la globalisation est partielle et se concentre essentiellement dans le secteur de la finance. Le politique et la politique ne sont pas morts. Bien au contraire, il faut absolument sortir de ce fatalisme et déterminisme économique. Les interventions publiques restent donc efficaces, et même bien plus que le marché, en matière de décisions stratégiques sociétales.

Quels seraient les points sur lesquels le politique devrait reprendre une plus large part de contrôle, et ceux sur lesquels il devrait « lâcher prise » ?

Michel Ruimy: Alors que le discours contre le libre-échange gagne du terrain et tandis que les dirigeants populistes engrangent de plus en plus de voix, le politique doit investir l’ensemble des domaines - sans en « lâcher » aucun - lui permettant d’améliorer ou de construire un monde meilleur c’est-à-dire viser le bien-être de la population. Car il faut bien comprendre que la globalisation est une philosophie, un fait, qui ne doit pas être confondue avec le « globalisme », une idéologie selon laquelle tout doit être soumis aux forces du marché.

En fait, il s’agit, pour le politique, notamment de « remoraliser » la globalisation c’est-à-dire définir de nouveaux modèles de croissance, favorables au plus grand nombre et non pour quelques-uns, afin que la révolution numérique soit désormais centrée sur l’être humain, inclusive et durable et qu’elle tienne compte des perdants, des personnes laissées de côté.

Dans le contexte actuel de ce qui est perçu comme étant un dysfonctionnement des institutions chargées de la gouvernance mondiale et un blocage de l’action politique internationale, les initiatives de rencontres de « type Davos » doivent être facilitées car, même si ces forums permettent au monde des affaires d’exercer des pressions sur les gouvernements à l’abri des regards, elles semblent offrir quelque chose qui fait défaut à d’autres organismes internationaux : un lieu où les chefs d’entreprise et de gouvernement peuvent se rencontrer et éventuellement trouver des solutions pertinentes aux problèmes planétaires. Ainsi, Davos se présenterait, pour le politique, comme une alternative parmi d’autres, d’y arriver.

Près de 50 ans après le premier forum de Davos, comment ont évolué les rapports d'influence au niveau économique ? Qui possède le pouvoir actuellement ?

Mathieu Mucherie : Si l'on parle du pouvoir économique et financier, il me semble que les banquiers centraux sont au centre du jeu depuis au moins 2008. On en parle beaucoup sur les marchés mais peu en dehors. C'est un acteur qui trouve d'ailleurs une partie de sa force dans cette sous-estimation, sans quoi ils seraient probablement plus challengés et surveillés. Il y a 50 ans, les banquiers centraux n'étaient pas indépendants et devaient rendre des comptes. D'ailleurs dans le système de l'étalon de change-or ou de Bretton Woods, les banquiers centraux n'avaient presque pas de pouvoir car ils ne pouvaient pas influer sur le taux de change. Maintenant ils ont du pouvoir et ont de plus fait sécession et pris leurs distances.

Un autre acteur qui a pris de plus en plus d'influence, c'est la Chine. On ne peut pas parler d'ambition ou de sur-expansion chinoise : c'est la deuxième économie mondiale et dans 3 ans ils vont dépasser les Etats-Unis. Lorsqu'on est l'économie de référence mondiale, on dispose de tous les attributs correspondants. La Chine fait donc plutôt un sans-faute et elle reprend d'une certaine manière la place qui était la sienne il y a de ça deux siècles. Ils vont progressivement atteindre jusqu'à 30% du PIB mondial…

En parallèle, comment a évolué l'influence des marchés, des multinationales ou du peuple ?

Mathieu Mucherie : Ce sont les autres acteurs qui ont été soit démonétisés, soit relayés au second rang. Concernant le peuple, cela dépend des pays mais il est évident que le peuple ne peut pas avoir une influence énorme compte-tenu de la mondialisation et de la robotisation. Si vous pouvez être remplacé par des Philippins ou des robots, votre "pricing-power" n'est pas vital. D'autre part les évolutions de la démocratie avec un certain nombre de gens qui ne sont pas représentés ne favorisent pas le pouvoir politique du peuple et de leurs représentants. Quelle est la capacité actuelle d'un député français au niveau budgétaire ? La monnaie a été sanctuarisée à Francfort et les décisions se prennent à l'extérieur de Paris ou entre Énarques de centre-droit ou centre-gauche.

Concernant les entreprises, on parlait déjà de multinationales il y a 50 ans. On a changé d'échelle mais leur pouvoir financier n'a pas tant changé que cela et ils sont même plutôt challengés par de nouveaux entrants. Les politiques sont toujours là dans certains pays comme les Etats-Unis. Tous les acteurs non-élus comme le monde juridique font que les firmes multinationales ne sont sans doute pas les grandes gagnantes tel que l'on les décrit régulièrement, en tout cas pas plus qu'il y a 50 ans. Aujourd'hui les grands patrons sont sans doute plus challengés par les médias et par de nombreuses contraintes qu'on leur a imposées.

Les grands gagnants sont ceux qui ont su maximiser leur pouvoir en restant en-dehors du radar médiatique : les banquiers centraux. Ils disposent d'un pouvoir régalien, celui de créer de la monnaie et c'est un pouvoir fantastique. Et évidemment les Chinois, qui représentent ces dernières années un tiers de la croissance mondiale.

Dans une logique de rejet de la mondialisation, comment interpréter l'absence d'Emmanuel Macron et de Donald Trump à Davos ?

Mathieu Mucherie : Ce sont vraiment des épiphénomènes. Macron aimerait surement faire ce qu'il fait de mieux : des heures de conférence pour "faire le beau". Mais il ne va pas à Davos parce qu'il ne peut tout simplement pas ! Il ne peut pas faire dans le social avec les Gilets jaunes et aller à Davos. Déjà à Saint-Tropez c'était très limite, alors à Davos… Donc il n'ira pas cette année et probablement pas l'année prochaine.

Idem pour Donald Trump qui ne demanderait surement pas mieux que d'aller à Davos mais qui est d'un côté en conflit avec les Chinois sur le plan commercial et d'un autre côté en plein processus de shutdown. Ça n'est pas son intérêt non plus et ça ne changera pas grand-chose.

De toute façon, ce n'est pas à Davos que tout se joue. C'est un bon endroit pour avoir de l'exposition médiatique comme dans le cas de Xi Jinping il y a deux ans. Ca peut être intéressant pour des Poutine ou Erdogan qui veulent se remettre dans le jeu. Pour un président des Etats-Unis, il y a plus de coups à prendre qu'autre chose. De plus Trump s'intéresse surtout au maintien de son socle électoral, il est plus important pour lui d'aller en Oklahoma qu'à Davos.

Ca n'est pas un témoignage d'une anti-mondialisation, c'est simplement le couplage entre des préoccupations nationales conjoncturelles et le fait que Davos est tout de même connoté socialement.

Je me rappelle de Larry Summers qui était ancien chef-économiste de la Banque mondiale, ancien président de Harvard…  Larry Summers était allé à Davos disserter sur la montée des inégalités fractales. C'est très intéressant mais dans le même temps il était payé 30 millions de dollars par un cabinet de Hedge- fund. C'est plutôt amusant de voir quelqu'un payé 30 millions chaque année aller disserter des "terribles inégalités" dans le secteur manufacturier américain….

Davos est une très belle construction médiatique mais c'est à double tranchant. Pour des gens qui ont des difficultés sociales internes, ca n'est pas le meilleur endroit où se montrer actuellement. 

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