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Crise des migrants : ce que l’exemple espagnol peut apprendre aux autres pays européens
©Reuters

Sí Señor!

Crise des migrants : ce que l’exemple espagnol peut apprendre aux autres pays européens

La politique espagnole envers les migrants est souvent montrée en exemple. En peu de temps, le pays a réussi à gérer et limiter l'afflux sur son territoire. Mais les pays européens ne pourront pas tous utiliser les mêmes méthodes, car leurs frontières sont bien moins faciles à surveiller que celles de l'Espagne.

Atlantico : En 2007, 32.000 migrants ont atteint les côtes espagnoles par la mer, trois ans après le flux avait considérablement ralenti, seuls quelques centaines de migrants arrivaient en Espagne par cette voie-là. Quelles sont les différentes politiques mises en place par l'Espagne pour gérer l'afflux des migrants  ? 

Laurent Chalard : L’Espagne a mené une politique, qui ne visait pas à simplement limiter l’afflux de migrants, mais à tarir complètement le flux. Cette politique extrêmement ferme repose sur la militarisation de la frontière, c’est-à-dire que l’Etat espagnol a déployé la force publique pour patrouiller la frontière maritime entre ses côtes (rappelons que les îles Canaries situées au large de l’Afrique appartiennent aussi à l’Espagne) et a construit un mur dans ses deux enclaves marocaines de Ceuta et Melilla. La politique espagnole est assez proche de celle des Etats-Unis à la frontière du Mexique avec à l’arrivée une certaine efficacité par rapport à l’objectif affiché, puisque dans les deux cas, l’immigration clandestine s’est considérablement réduite. 

La principale innovation du contrôle frontalier espagnol concerne l’existence d’une coopération active et efficace avec les pays d'où proviennent les migrants, qui passe par des patrouilles maritimes conjointes avec les marines des pays de transit dont le Maroc, et la formation de leur police aux contrôles des migrants à travers la fourniture d’équipements, un entraînement par la police espagnole, et le versement d’un salaire élevé pour éviter la corruption par les passeurs. En outre, l’Espagne a fourni une aide financière aux pays de transit pour qu’ils puissent mieux contrôler leurs frontières terrestres et donc limiter l’afflux de migrants en amont de leur territoire. 

Cette politique justifie-t-elle à elle seule la baisse du flux de migrants en Espagne ?

Cette politique a joué un rôle majeur dans la baisse du flux de migrants venant d’Afrique tentant d’entrer en Europe par le territoire espagnol, mais son succès a été amplifié par d’autres facteurs spécifiques à la frontière entre le Maroc et l’Espagne, qui expliquent le tarissement des flux d’immigrés clandestins empruntant cette route migratoire.

Le premier est le fait que la frontière, à l’exception des enclaves de Ceuta et Melilla, est une frontière maritime sans présence d’îles très proches des côtes africaines, ce qui facilite grandement la surveillance par une marine militaire. Il est très difficile pour un bateau de passé inaperçu et la dangerosité de la navigation sur l’océan atlantique pour l’accès aux Canaries rend périlleux le voyage pour ceux qui souhaiteraient emprunter des routes migratoires passant plus au large des côtes. En conséquence, les subsahariens souhaitant se rendre en Europe passent désormais plutôt par la Libye pour tenter d’atteindre l’île de Lampedusa en Italie, car elle est plus facile d’accès et les contrôles moins efficaces du fait du chaos régnant en Libye.

Le second facteur est que l’Afrique de l’ouest est moins instable ces dernières années que l’Afrique de l’est et le Proche-Orient, donc les flux de réfugiés prêts à tout pour rejoindre l’Europe sont moins importants. La situation politique en Côte d’Ivoire, qui fut un temps un gros fournisseur de migrants, s’est par exemple améliorée.

Enfin, le troisième facteur concerne le pays d’accueil. En effet, du fait de la crise économique sévère de l’Espagne avec un taux de chômage massif, le pays qui se présentait comme une sorte de nouvel eldorado pour les migrants africains au milieu des années 2000 a grandement perdu de son attractivité, d’autant que le système d’aide sociale n’est pas aussi avantageux qu’en Europe du Nord.

Aujourd'hui plusieurs pays européens font face à un fort afflux de migrants : peuvent-ils s'inspirer de la politique mise en place par l'Espagne à l'époque ? 

En théorie, les pays des Balkans concernés par le fort afflux de migrants peuvent s’inspirer de la politique mise en place par l’Espagne. Cependant, il y a un gros problème car les deux principaux pays d’entrée dans l’Union Européenne, que sont la Grèce et la Bulgarie, n’ont pas les moyens financiers leur permettant de contrôler efficacement leurs frontières, d’autant qu’elle est très étendue et facilement franchissable en bateau pour la Grèce. Ces pays ne sont donc pas en état de contrôler seuls l’afflux de migrants, d’autant qu’ils ont d’autres priorités sur le plan économique et que les migrants n’y font que transiter vers des pays plus riches d’Europe occidentale. 

En quoi la gestion des migrants était plus simple pour l'Espagne que cela ne l'est pour d’autres pays européens ? 

Un premier élément concerne les caractéristiques de la frontière entre la Grèce et la Turquie.  Comme elle se compose d’une multitude d’îles situées à quelques kilomètres des côtes turques très facilement accessibles en bateau, cela rend plus difficile une surveillance militaire pour un pays de faible taille aux moyens humains et financiers limités.

 

Deuxième élément, les flux passant par l’Espagne relevaient essentiellement d’une immigration économique, c’est-à-dire d’une migration choisie, ce qui rendait plus légitime le refus de les accueillir, alors que les flux passant à l’heure actuelle par les Balkans se composent d’un grand nombre de réfugiés fuyant des pays en guerre, c’est-à-dire une migration subie, ce qui donne mauvaise conscience aux pays européens de refuser de les accueillir.

 

Enfin, un troisième élément, qui n’en est pas des moindres, concerne la coopération avec les gouvernements des pays de transit. L’Espagne a eu la chance de trouver un gouvernement marocain coopératif, ne souhaitant pas lui-même accueillir de migrants subsahariens, or ce n’est pas le cas pour les nouvelles routes migratoires. En effet, en Méditerranée centrale, du fait du chaos libyen depuis le renversement de Kadhafi, il n’y a aucun interlocuteur crédible dans ce pays. En Méditerranée orientale, la situation n’est guère meilleure puisque le gouvernement turc apparaît totalement non coopératif, semblant au contraire chercher à se débarrasser du trop-plein de migrants syriens dans son pays, politique qu’il avait déjà mené avec la minorité kurde en 2001, année où l’arrivée d’un bateau de 900 kurdes sur une plage de Saint-Raphaël dans le Var avait défrayé la chronique.

Aujourd'hui qu'elles seraient les politiques à mettre en place pour les pays qui doivent faire face à un fort flux migratoire ? 

La solution la plus efficace serait une solution à l’échelle européenne, qui est la seule permettant d’éviter la fermeture des frontières que l’on constate, néfaste au développement économique du continent. Plutôt que d’essayer de contrôler des frontières terrestres perméables de chaque Etat, il suffirait tout simplement que chaque pays d’Europe occidentale mobilise une partie de son armée au large des côtes de la Grèce, en patrouillant les côtes turques pour empêcher les bateaux de partir. En effet, le meilleur moyen pour éviter la formation d’une « jungle » comme à Calais est d’empêcher les migrants d’entrer dans le continent. Le problème doit donc être pris en amont. Sinon, les « jungles » risquent de se multiplier aux frontières des différents pays européens, chacun renvoyant les migrants chez son voisin, situation qui ne peut durer éternellement sans création de tensions extrêmes au sein du continent, risquant de conduire les partis d’extrême-droite au pouvoir dans certains pays.

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