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Crise de foi : la majorité En Marche malade de la faiblesse de son chef
©STEPHANE MAHE / POOL / AFP

Fractures politiques

Crise de foi : la majorité En Marche malade de la faiblesse de son chef

Les départs en série de députés se poursuivent au sein du groupe La République en marche à l'Assemblée nationale. En juin 2017, l’effectif de la majorité présidentielle était de 314 députés et désormais il se situe à 295 députés. Qu’est-ce que cela nous apprend de la nature même du macronisme ?

Virginie Martin

Virginie Martin

Virginie Martin est une professeure-chercheure à Kedge Business School et politologue française. Elle est présidente du Think Tank Different, laboratoire politique créé en 2012, et est l'auteur de Ce monde qui nous échappe : pour un universalisme des différences paru en 2015 aux éditions de l'Aube.

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Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico.fr : Le lent effritement du groupe parlementaire LREM continue et les départs en série de députés se poursuivent. En juin 2017, l’effectif de la majorité présidentielle était de 314 députés et désormais il se porte à 295 députés, soit six élus de plus que la majorité absolue. Qu’est-ce que cela nous apprend de la nature même du macronisme ? 

Edouard Husson : Le macronisme n’est pas une doctrine politique. C’est le point d’aboutissement de la politique menée par les dirigeants français depuis le traité de Maastricht. Une politique du vide. Il ne reste plus qu’un individu autour duquel le rassemblement se définit. Il se dit ni de droite ni de gauche. Il veut tout et « en même temps » son contraire. Monsieur Macron est arrivé après l’échec de Nicolas Sarkozy et François Hollande; exactement comme Jacques Chirac était arrivé après l’échec de Valéry Giscard d’Estaing et de François Mitterrand. Ce qui rapproche Macron de Chirac, c’est la capacité aux incarnations successives. Chirac changeait de discours. Macron, lui change de personnalité. En fait, c’est un homme qui n’a ni consistance intellectuelle ni constance pour atteindre ses objectifs. La maladie politique qui atteint nos élites depuis trente ans est chez lui bien plus développée que chez Jacques Chirac: ce dernier donnait l’impression d’avoir une certaine continuité psychologique, d’avoir juste une capacité à mentir effrontément (des humoristes l’appelaient « supermenteur »); Emmanuel Macron, lui, n’est plus qu’un acteur qui incarne des rôles successifs. C’est ce qui explique la fragilité de LREM, agrégat de députés qui se sont rassemblés sans se connaître autour d’un homme dont la seule mission était de procurer un répit à ce qu’Emmanuel Todd, dans son dernier livre, appelle l’aristocratie stato-financière. 

Virginie Martin : Le macronisme est une sorte de miroir dans lequel chacun a eu envie de voir ce qu’il avait envie d’y voir.

De façon connexe, Emmanuel macron a aussi fait une campagne électorale de séduction segmentée : amoureux du football à Marseille, anglophone a Londres, philosophe à la Sorbonne, jeunes avec les millenials, star-upeur à Las Vegas…

Et bien sûr, doucement de gauche sur les questions sociétales, et plutôt de droite sur les questions économiques.

Un miroir. Voilà ce qu’est cette irruption politique au milieu de la Vème république. C’est pour cela, que, sur quelques mots clefs, certains ont pu voir un peu de lumière dans le monde politique. Mais rapidement, la lumière a été celle d’une bougie en plein vent.

Car, ne nous y trompons pas, il n’existe pas de « macronisme » ; pour avoir lu Révolution son livre-programme-idéologie puis celui d’Ismaël Emelien et de David Amiel sur la « macronie », nous restons perplexes face à ce peu d’épaisseur politique.

« Révolution », est l’équivalent d’un livre feel-good à la sauce politique. L’auteur préfère les villes dans lesquelles les gens peuvent s’épanouir et bien vivre. Nous aussi, on peut le dire ! Il met très longuement en scène ses relations avec sa grand-mère. Si ce n’était pas aussi artificiel, nous serions peut-être touchés.

Quant à Emelien et Amiel, ils tentent de faire vivre le « concept » de « progressisme » ; ils disent vouloir maximiser les possibles, ils préfèrent ce qui fonctionne à ce qui ne fonctionne pas, et ils aiment valoriser, à l’instar de Macron, un individu mais sans individualisme, une mondialisation mais sans soumission, une égalité qui respecte la liberté et réciproquement. Là encore, malgré la tentative d’une histoire des idées politiques en début de livre, nous rejoignons vite le rayon « feel good ».

Alors, bien sûr, Macron a pu séduire, comme un livre politique feel good que l’on feuillette en plein soleil et qui tente de prendre les bonnes idées partout où elles sont… mais de tout cela n’est jamais né une matrice philosophico-politique. C’est d’ailleurs le problème : c’est par manque de conviction, que le feel good à l’épreuve d’une réalité dure, se tord, ne sait plus comment agir et s’en remet à l’autoritaire.  

Les députés commenceraient ils à s’en rendre compte, ou faut-il y voir là une stratégie toute macronienne, une sorte de manipulation pour détrousser, une fois n’est pas coutume, la gauche-sociale-écologiste ?

Dimanche 17 mai, le président s’est déplacé dans l’Aisne pour célébrer la contre-attaque du général de Gaulle lors de la seconde guerre mondiale que l’on a baptisé la « Bataille de France ». Depuis le début de son quinquennat, Macron ne cesse de signaler son inspiration pour le général de Gaulle par le biais de phrases et références comme lors de ce déplacement. Pourtant macronisme et gaullisme sont deux choses bien différentes. Qu’est ce qui distingue ces deux courants politiques sur l'échiquier politique ? Pourquoi est-il impossible de les associer ?  

Edouard Husson : Emmanuel Macron est fasciné par de Gaulle car il en est l’exacte antithèse. Le 18 juin 1940, le fondateur de la France Libre avait invoqué « l’honneur, le bon sens, l’intérêt supérieur de la patrie ». L’honneur: devant les Gilets Jaunes ou les manifestants qui cherchaient à pénétrer dans le théâtre où il se trouvait, il a fui piteusement. Le bon sens: c’est sans doute ce dont l’actuel président est le plus dépourvu. Il cherche à noyer le monde qui l’entoure sous des flots de mots interchangeable, qui n’ont plus de rapport avec la réalité. Enfin, l’intérêt supérieur de la patrie est la dernière des préoccupations d’un président qui ne cesse d’invoquer la « souveraineté européenne »; et qui au moment où la pandémie du COVID 19 se répandait sur le monde, envoyait des masques....en Chine. De Gaulle fascine Macron car il est assis dans son fauteuil. Il voudrait bien au moins en jouer le rôle. Tandis que les prédécesseurs étaient soient indifférents soit assumaient de ne pas être de Gaulle, Emmanuel Macron lui se met régulièrement à singer le Général. Mais il n’est pas meilleur acteur dans ce rôle que dans d’autres. Aller à Montcornet n’a pas de sens, sauf à être un défenseur de la souveraineté française et vouloir faire aux Français une leçon d’histoire sur les errements du passé. Mais étant donné que ce président a été poussé vers le pouvoir par des élites françaises fermement convaincues que le gaullisme était un musée, il ne peut que se livrer à un mauvais tour de prestidigitation, qui revient à mettre en valeur un échec gaullien dans une situation où le futur chef de la Résistance n’avait pas encore les moyens de peser de façon décisive sur l’histoire. 

Virginie Martin : Révolution, on l’aura compris, mérite plutôt d’être comparé à un roman un peu léger, qu’aux mémoires du général de Gaulle. Il est impossible d’associer ces deux « courants ». D’une part car le Macronisme n‘existe pas, c’est un process électoral, c’est un pouvoir dur qui ne semble pas considérer la politique comme un art majeur. C’est quelque chose qui au grès du temps, prend dans le libéralisme mais qui rapidement l’agrémente de beaucoup d’Etat et de beaucoup d’autoritarisme. D’autre part, car la façon de faire de ce Président est une façon d’agir contre les français.

Le Gaullisme est une certaine idée de la France, son indépendance, sa force, son rayonnement, sa sauvegarde. Quand le Gaullisme joue la France, Macron joue contre les français.

Bien sûr De Gaulle n’était pas un fana des « carcans » idéologiques, mais il n’appréciait pas plus que cela le « capitalisme » et était finalement plutôt traditionnel sur les questions sociétales.  Mais, au-delà de cela, Il avait surtout besoin d’être voulu par les français, d’être en phase – plus ou moins. Ceci l’amènera à démissionner lors de la victoire du non au référendum de 1969 à propos de la réforme du Sénat et de régionalisation.

L’écart est très grand entre les deux figures.

Dans un reportage qui va être diffusé sur BFM TV ce soir, on va découvrir le quotidien du palais présidentiel pendant la crise et l’isolement du président dans un « bâtiment qui a pris des allures de palais fantôme ». Après le mouvement des gilets jaunes, les manifestations contre la réforme des retraites ou la crise du coronavirus, est-il possible que la ligne prévue lors de son élection par Macron change encore une fois ? 

Edouard Husson : En fait Emmanuel Macron est sans aucun doute profondément heureux pendant cette crise du COVID 19. Il est seul dans un palais, une ville, un pays qui ont été pendant plusieurs jours réduits à être un décor de théâtre. Pour Macron, la seule politique qui vaille, c’est son théâtre à lui. Ce n’est pas seulement qu’il mette en scène ses apparitions. C’est qu’il n’est plus que mise en scène. La France ne l’intéresse pas sinon comme la scène à partir de laquelle il se produit, il peut lancer son spectacle. Il n’est d’ailleurs pas un bon acteur parce que le public ne l’intéresse pas. Les grands acteurs sentent le public et savent garder le point d’équilibre entre ce qu’ils veulent exprimer et ce que le public peut apprécier. Cela fait longtemps qu’Emmanuel Macron s’est affranchi du public. Cela donne les fins de meeting pathétiques de la campagne présidentielle avec un homme hurlant et un public mi-gêné, mi-stupéfait. La seule chose qui est certaine, c’est que le Président va tout faire pour ne pas perdre la scène qui est la sienne. C’est son seul moyen d’accéder à une scène plus large, européenne ou mondiale, qui satisfait plus son ego. Mais il est vain de chercher à l’analyser en termes de ligne politique: regardez comme il a lâché de l’argent à deux reprises pour apaiser le mouvement des Gilets Jaunes. Regardez comme il a été disposé à faire une réforme des retraites coûtant plus cher que le système qu’on abolissait. Non, Emmanuel Macron n’a aucune consistance, il est prêt à tout pour rester en place. mais, reprenons la comparaison avec Jacques Chirac: ce dernier n’a plus jamais quitté un palais officiel à partir de 1977 car il aimait l’action, il aimait la politique réduite à un activisme. Emmanuel Macron, lui, n’aime et ne sait faire qu’une chose: parler. Il fera tout pour ne pas être privé de micro et de public. 

Virginie Martin : Les députées Dumas et Wormer l’ont dit et répété : il est quasiment seul à décider de tout. Souvenons-nous, il s’est présenté dans une image hallucinante tel Jupiter traversant la cour de la pyramide du Louvre ; depuis, il ne cesse de se comporter comme tel. Rien ne paraît le faire flancher, prendre conscience : ni les éborgnés en jaune, ni les morts du Coronavirus faute d’une correcte évaluation de la situation. Personne n’est jamais démissionné, ou presque.

Est-ce qu’une personnalité forte de gauche viendra sauver la stratégie de ce bien trop jeune président ? C’est peut-être ce qu’il peut espérer : des députés faussement démissionnaires et un nouveau/nouvelle premier ministre d’envergure. Mais même si les institutions de la 5ème République pensées par De Gaulle, favorisent la verticalité, le prochain premier ministre devra tout de même supporter une situation politique très dure.  Mais le pouvoir et la campagne électorale de 2022 est déjà lancée au sein de la Macronie ; ils n’ont pas attendu que la crise du Coronavirus soit sous contrôle.

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