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Bonnes feuilles

Comment la classe politique abdique et ferme les yeux face aux pratiques non conventionnelles et aux médecines parallèles

Georges Fenech publie "Gare aux gourous - Santé, bien-être : Enquête sur les dérives thérapeutiques d'aujourd'hui" aux éditions du Rocher. Depuis l'avènement du New Age dans les années soixante, des charlatans ont pris possession de notre santé et de notre bien-être. Extrait 2/2

Georges Fenech

Georges Fenech

Georges Fenech était député de la 11ème circonscription du Rhône et ancien juge d'instruction du procès lyonnais de l'Eglise de scientologie.

Il est aussi l'auteur de plusieurs livres, dont "Face aux sectes : Politique, Justice, Etat" (1999) et "Criminels récidivistes : Peut-on les laisser sortir ?" (2007).

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François Mitterrand était attiré par les sciences occultes. Souvenons-nous de ses derniers vœux de nouvel an, prononcés le 2 janvier 1995, à l’étonnante conclusion en forme d’au-revoir : « Je crois aux forces de l’esprit et je ne vous quitterai pas. » Dans sa lettre aux Français du 4 mai 1981, il avait proposé de « rouvrir le débat sur l’opportunité d’élargir la formation [des médecins] aux soins d’autres techniques dans lesquelles les médecines naturelles peuvent prendre place ».

La ministre des Affaires sociales Georgina Dufoix, elle-même favorable aux pseudo-médecines, pouvait dès lors publier, le 12 septembre 1984, un arrêté qui, pour la première fois, admettait le remboursement de l’homéopathie. Puis, le 10 décembre 1985, elle mettait en place une « fondation pour l’évaluation des thérapeutiques alternatives [afin de] préciser les modalités d’enseignement, les modes d’exercice, la reconnaissance de la compétence [et] d’identifier les pratiques efficaces de celles qui ne le sont pas ». Elle promettait enfin l’organisation d’une étude en double aveugle sur deux produits homéopathiques. C’est ainsi qu’au plus haut niveau, on ouvrait la boîte de Pandore.

Encouragée par l’onction suprême du chef de l’État, la voie était ainsi largement ouverte à une forme de reconnaissance officielle des pratiques non conventionnelles. Selon un sondage réalisé par la Sofres, dès 1985, 49% des utilisateurs de médecines parallèles y avaient recours pour des petites maladies courantes; 54% pour des symptômes chroniques comme l’insomnie, les rhumatismes, les troubles digestifs, les allergies; 17% de manière préventive, mais seulement 3% dans les maladies graves comme les cancers ou les problèmes cardiaques.

À n’en pas douter, ces chiffres déjà alarmants n’ont fait que croître, notamment en ce qui concerne les malades atteints d’une pathologie lourde.

L’époque de l’après-Mitterrand vit la classe politique française s’emparer des dérives sectaires et, parmi elles, celles à caractère pseudo-thérapeutique dès 1995, avec la première commission d’enquête parlementaire consacrée à ce sujet. Las! Cette ferveur semble aujourd’hui éteinte. Pour preuve, la disparition du groupe d’études sur les sectes à l’Assemblée nationale en juin 2017 et la migration de la Miviludes depuis le 1er janvier 2020, au sein du comité interministériel de la prévention de la délinquance et de la radicalisation, au risque de perdre de sa lisibilité et de son efficacité.

Le phénomène d’emprise mentale serait-il devenu un non-sujet, notamment dans le domaine des thérapies déviantes? Faut-il, pour plaire à l’administration américaine, arrêter de pourfendre les sorciers de la santé inspirés de la culture anglo-saxonne?

La tentation est grande, tant il est vrai qu’outre-Atlantique les discordes n’ont jamais vraiment cessé sur ces sujets. Elles avaient atteint leur paroxysme au cours de l’été 1999, nous faisant frôler la crise diplomatique.

Bref rappel : Madeleine Albright, la secrétaire d’État américaine aux Affaires étrangères, s’était plainte auprès de son homologue Hubert Védrine des atteintes aux libertés commises, selon elle, en France. La remontrance américaine avait été éventée par Le Monde qui titra : « Washington au secours des sectes ». Hubert Védrine se fendit aussitôt d’une réponse cinglante :

« Madame la secrétaire d’État, Lors de notre rencontre du 16 juin dernier, vous avez exprimé le souhait que s’ouvre entre nos administrations un dialogue amical et constructif sur la liberté religieuse. Je vous ai répondu positivement et, de fait, dès le 17 juin, le directeur des Amériques au ministère des Affaires étrangères recevait votre sous-secrétaire d’État pour les droits de l’homme. Malgré la densité de ces échanges, vos collaborateurs se sont le plus souvent employés à nous démontrer que les libertés religieuses n’étaient pas convenablement garanties en France. Le rapport que le Département d’État a publié le 9 septembre dernier et qui, au chapitre de la France, met en cause l’action d’un organisme institué par le Premier ministre, la Mission interministérielle de lutte contre les sectes, en est une illustration. Cette mise en cause sans fondement de l’action publique française par votre administration, alors même que le dialogue entre nos hauts fonctionnaires se poursuivait, a jeté une ombre sur la richesse même de ce dialogue. Je pense que l’échange que nous avons engagé depuis plusieurs mois a permis à nos deux administrations de bien comprendre nos points de vue respectifs, mais ne trouve pas d’utilité à être poursuivi. »

Pour bien comprendre les raisons d’une telle exaspération au plus haut sommet, il faut rappeler que l’action de la Miviludes contre l’Église de scientologie, d’origine nord-américaine, ainsi que les multiples condamnations de cette organisation par les tribunaux français avaient jeté un lourd discrédit sur la pratique de la dianétique, science de la santé mentale inventée par Lafayette Ron Hubbard, et ne reposant que sur des préceptes charlatanesques. Alors qu’on le sait, l’Église de scientologie a pignon sur rue aux États-Unis et qu’elle est admise comme une véritable religion.

Vingt ans plus tard, tiendrait-on le même discours de fermeté, quand la méditation comme forme d’élévation politique a fait une entrée fracassante au cœur même de la représentation nationale?

Quel est le grand dessein qui se cache derrière ce qu’il faut bien appeler une volte-face des pouvoirs publics?

Car, force est de constater que le Parlement, les ministères de la Santé, de la Justice, des universités et des écoles, ainsi que les hôpitaux ont cédé au chant des sirènes, celui des illusionnistes promoteurs de recettes miracles. La question de l’entrisme sectaire n’est pas, en réalité, tout à fait nouvelle. Déjà, le 29 janvier 1997, vingt-trois députés avaient tenté de mettre sur pied une commission d’enquête sur « l’infiltration des sectes dans les pouvoirs publics ». Peine perdue! Elle ne vit jamais le jour.

La même année, le Service central de la prévention de la délinquance (SCPD) avait consacré à son tour un chapitre entier de son rapport annuel sur la pénétration des sectes dans le monde économique et administratif. Là encore, aucune suite notable ne lui fut donnée. Deux ans plus tard, en 1999, cette fois avec plus de succès, une commission d’enquête parlementaire sur « les sectes et l’argent » voyait le jour. Elle devait révéler, à la stupéfaction générale, l’ampleur du phénomène d’infiltration des milieux économiques, politiques et administratifs, notamment par le biais de la formation professionnelle. C’était le début de l’explosion des offres de formation autour des questions de développement de la personne, de ses capacités comportementales, relationnelles, de son bien-être, de son épanouissement, et même de son intelligence émotionnelle, le tout lié à une quête de sens de la vie et d’adaptation à une société en pleine mutation. Le développement de nouvelles thérapies dites « alternatives », ou encore l’attrait pour le coaching ou le team building accompagnaient ce mouvement général quasi irrésistible.

Vingt ans plus tard, loin de régresser, cette montée en puissance des préconisations issues du New Age a fini par atteindre des lieux de pouvoir considérés jusque-là comme inviolables!

Un article publié par La lettre A (un journal numérique consacré à l’actualité politique, économique, et médiatique en France) révélait en effet que Matignon avait eu recours à des méthodes pseudo-toltèques! Cette très ancienne civilisation amérindienne, baptisée « civilisation des maîtres bâtisseurs », s’est développée au Mexique entre 900 et 1200 ap. J.-C. Elle serait à l’origine de toutes les civilisations, notamment celle des Aztèques qui prétendaient en être directement issus.

Mais comment diable les services du Premier ministre ont-ils pu faire appel à des éléments originaires d’une civilisation qu’on croyait définitivement disparue? Brève explication… La mission Cadres dirigeants, placée auprès du secrétariat général du gouvernement, avait envisagé de recruter une certaine Marion Balseinte, gérante de la société Créalyde, pour coacher des femmes promises aux plus hautes responsabilités. Cette dernière animait habituellement des séances destinées à permettre à ses clients de retrouver la source de leur puissance personnelle, dans le cadre d’un cycle de formation intitulé « La voie au féminin ». Elle semblait donc tout indiquée pour ce rôle. Mais elle avait été elle-même formée par une certaine Maud Séjournant, importatrice en France de la théorie des quatre accords toltèques du chamane mexicain Don Miguel Ruiz : le Premier ministre en était-il informé? Sans doute pas. Toujours est-il que Marion Balseinte avait bel et bien été sélectionnée en juillet 2018 par Matignon pour aider des femmes à révéler tout leur potentiel, en s’inspirant directement des quatre accords toltèques!

Une fois que le pot aux roses fut révélé par Libération, la déléguée aux Cadres dirigeants, Florence Méaux, fit précipitamment machine arrière.

Matignon avait été délivré de justesse de l’emprise toltèque! Nous allons voir qu’il n’en fut pas de même pour l’Assemblée nationale, tombée consciemment en état de méditation.

A lire aussi : Gare aux gourous : le poids et l’impact des dérives thérapeutiques

Extrait du livre de Georges Fenech, "Gare aux gourous - Santé, bien-être: Enquête sur les dérives thérapeutiques d'aujourd'hui", publié aux éditions du Rocher

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