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Comment l’Allemagne a commencé à "intégrer" ses migrants... avec des salaires à 1 euro de l’heure
©Reuters

Deutsche qualität

Comment l’Allemagne a commencé à "intégrer" ses migrants... avec des salaires à 1 euro de l’heure

Quelques mois après avoir ouvert ses portes aux migrants, l'Allemagne entame un processus d'intégration basé sur des emplois payés... un euro de l'heure. Si la mesure est contestable en soi, au vu de la pression à la baisse que cela pourrait engendrer sur le marché du travail, son caractère exceptionnel et le syndicalisme allemand devraient garantir aux migrants une forme de protection.

Guillaume Duval

Guillaume Duval

Guillaume Duval est rédacteur en chef du mensuel Alternatives économiques, auteur de La France ne sera plus jamais une grande puissance ? Tant mieux ! aux éditions La Découverte (2015) et de Made in Germanyle modèle allemand au-delà des mythes aux éditions du Seuil et de Marre de cette Europe-là ? Moi aussi... Conversations avec Régis Meyrand, Éditions Textuel, 2015.

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Atlantico : Cette semaine, la mairie de Berlin a annoncé que près de 4 000 migrants allaient commencer à travailler dans les centres d'hébergement, et ce pour une rémunération de 1,05€ de l'heure. Alors que certains vantent les débuts de l'intégration des réfugiés en Allemagne, le caractère dérisoire de ce revenu n'illustre-t-il pas également une forme de pression à la baisse sur les salaires ?

Guillaume Duval : Votre question est le signe d'une certaine incompréhension de ce qui se passe dans la mesure où ce dispositif existe en Allemagne depuis le début des années 2000. Ce sont les fameux "ein euro jobs", les emplois à un euro. En Allemagne, tous ceux qui vivent de l'équivalent du RSA (Hartz IV) sont susceptibles d'être mobilisés pour des travaux d'intérêt général où ils sont rémunérés à 1,05€ de l'heure. Ce n'est donc pas une mesure spécifique aux refugiés : cette pratique, beaucoup critiquée, est usuelle en Allemagne pour les gens qui reçoivent une allocation publique. Lorsqu'on les critique sur le salaire d'un euro par heure, les défenseurs de ces ein euro jobs disent toujours que ces personnes perçoivent déjà une allocation , en plus de ce salaire horaire d'un euro.

Le deuxième élément à souligner ici, c'est que les Allemands ont accueilli des refugiés depuis plusieurs mois sur la base d'un bénévolat très important, mais qui a évidemment du mal à perdurer dans la durée au-delà de six mois au niveau qu'il faudrait. Et l'Allemagne est incapable de remplacer ces bénévoles par des salariés du secteur public, d'où l'idée de faire appel aux refugiés eux-mêmes pour assurer un certain nombre de fonctions liées avant tout à leur propre accueil (nettoyage des lieux d’hébergement, cuisine, etc.). Dans le contexte allemand et face à l'afflux massif de réfugiés, ce n'est pas forcément une idée choquante.

Le problème, en Allemagne comme ailleurs, c'est que les réfugiés n'ont pas le droit d'occuper des emplois et de travailler dans des formes "classiques" tant qu’ils ne sont pas reconnus officiellement comme bénéficiant de l’asile. Il faut donc trouver un moyen de contourner ces difficultés. C'est dans cet esprit que les Allemands font cela. Ce type de mesures est bien entendu criticable (et critiqué d'ailleurs là-bas par les syndicats), mais je ne crois pas que cela réponde à un autre souci que de pragmatisme dans l'intention des décideurs.

En "créant" une nouvelle catégorie de salariés avec les migrants, l'Allemagne ne plante-t-elle pas un coup de canif dans sa réforme relative au salaire minimum ?

Ce serait le cas si elle mettait à disposition du secteur privé ces réfugiés à un euro de l'heure pour travailler dans les champs, les usines, etc. A ma connaissance, il n'est pas question de cela dans l'immédiat. Il s'agit ici d'assurer des travaux d'intérêt général, qui ont lieu d'abord dans l'environnement immédiat des réfugiés eux-mêmes, et ensuite éventuellement dans le cadre d'activités publiques, communales, etc.

A ce niveau-là, cette disponibilité de main-d'oeuvre exerce certes une pression négative sur le marché du travail : sans ce type de mesures, l'entretien et l'installation des réfugiés auraient pu être davantage un moyen de créer de nouveaux emplois publics et soutenir la demande intérieure en Allemagne. Je ne crois pas pour autant que cela ait pour effet de miner l'introduction du Smic et ses effets dans le secteur privé en général. En effet, l'Allemagne ne mettra pas à disposition des coiffeurs, des restaurants ou des bars de réfugiés à un euro de l'heure pour remplacer des employés qu'ils sont désormais obligés de payer au Smic.

Les défenseurs de ce projet mettent en avant le caractère provisoire de ces emplois très peu qualifiés et à peine rémunérés. Au regard du nombre de migrants accueillis sur le territoire allemand, ce caractère provisoire n'est-il pas illusoire ? N’existe-il pas un risque, avec une telle politique, de créer durablement des catégories de population disposant de droits différents ?

Comme je l'ai dit précédemment, cette catégorie spéciale existe déjà. Par ailleurs, il me semble important d'insister sur le fait que chez les réfugiés eux-mêmes, ce type de mesures est bien accueilli. Entre se tourner les pouces dans un camp pendant plusieurs mois parce qu'ils n'ont rien le droit de faire et réaliser des tâches reconnues comme socialement utiles (même si peu rémunérées), ils n'hésitent pas une seconde.

En ce qui concerne le caractère durable de cette situation, je ne crois pas du tout que les Allemands aient accueilli des réfugiés pour créer un réservoir de main d’œuvre à bas coûts. L'Allemagne est assez proche du plein emploi et en état d'implosion démographique. Dans l'immédiat, la capacité d'absorption du marché du travail, une fois que ces réfugiés auront les papiers nécessaires, est assez forte et devrait le rester.

1 millions de réfugiés, cela peut paraître beaucoup, mais il y a quand même déjà 40 millions d'emplois en Allemagne... L'Allemagne n’est pas en train de créer un "ghetto" avec des réfugiés condamnés à rester dans ce statut-là pendant des années. J'ai confiance en particulier dans le syndicalisme allemand dont la puissance est incomparable avec le syndicalisme français pour faire en sorte que cela ne perdure pas sous ces formes-là et que les réfugiés intègrent à terme le marché du travail dans des conditions normales.

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