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Des manifestants lors d'une nouvelle mobilisation contre le gouvernement du président colombien Ivan Duque, à Bogota, le 28 mai 2021.
Des manifestants lors d'une nouvelle mobilisation contre le gouvernement du président colombien Ivan Duque, à Bogota, le 28 mai 2021.
©JUAN BARRETO / AFP

Colère du peuple colombien

Colombie : chronique d'une grogne annoncée

Le gouvernement colombien a entamé des négociations, ce dimanche, avec une partie des manifestants qui secouent le pays depuis plus d’un mois. La situation inquiète l’ONU. La population colombienne manifeste pour dénoncer le manque d’aide de l’Etat et la pauvreté grandissante suite à la crise du Covid-19.

Alexis Brunet

Alexis Brunet

Alexis Brunet est enseignant et journaliste. 

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La hausse du prix de l'essence a été la goutte de trop. Depuis déjà un mois, la Colombie est le théâtre de manifestations enflammées. Le carburant, étincelle d'une grogne qui couvait depuis longtemps. Suite à la pandémie, le pays de Simon Bolivar a vécu comme nous au rythme des confinements et autres « restrictions sanitaires ». Au point qu'en un an, un tiers des commerces a mis la clé sous la porte à Bogota. Dans ce pays gangrené par la corruption, on ne s’attendait pas à ce que Christophe Colomb conquière Byzance mais tout de même… Le 29 avril, le département administratif national de statistiques colombiennes (DANE) a dévoilé ses chiffres de première fraîcheur. Quatre Colombiens sur dix vivent désormais en deçà du seuil de « pauvreté monétaire ». 

Un quart de la population ne mange que deux fois par jour

Afin que le lecteur y voie plus clair dans son magma de chiffres et graphiques, l'institut étatique nous donne plusieurs exemples types. Reprenons-en un. Un Colombien lambda, que l'institut appelle Esteban, est marié à Karen. Ces époux ont donné naissance à deux enfants : Jimena, huit ans, et Santiago, quatre ans. Honnête citoyen peu enclin aux économies souterraines, Esteban se donne beaucoup de peine à l'usine. Sa charmante épouse reste à la maison, un modeste logement qu'elle met à profit pour cuisiner de succulentes arepas (galettes de maïs). Quand il rentre chez lui avec une faim d'ogre, Esteban s'empresse de les garnir de fromage râpé, de chicharron (couenne de porc grillée), d’ « œufs perico » et d'un peu de verdure. Esteban gagne plus que le salaire minimum. Il est même millionnaire car il gagne un million de pesos par mois. Sans le taux de change, ça lui fait un petit pactole de 220 euros par mois. À la campagne ce serait déjà laborieux, surtout que le petit Santiago a un bon coup de fourchette. Alors dans la grande ville -où la petite famille d'Estaban a émigré pour que le père de famille ait enfin un emploi- n'en parlons pas... Ceux-là ne sont pas les plus à plaindre. L'hebdomadaire Semana, que l'on ne peut assurément pas soupçonner de quelque obédience communiste, vient de sonner le tocsin sur « la pauvreté et la faim, l'autre virus mortel en Colombie ». « Un quart de la population ne mange que deux fois par jour », y rapporte Juan Daniel Oviedo, le directeur du DANE. 

Quand je vivais à Cali (Ouest du pays), je croisais tous les vingt ou trente mètres de pauvre hères la peau sur les os. Certains le dos écrasé par un sac énorme, récoltent les canettes vides des artères de la ville pour espérer en tirer quelques pesos auprès des usines de recyclage. D'autres, n'ayant pas cette patience, errent d’une poubelle à l'autre à la recherche de quelque bout de gras. Cinq ans plus tard, leur sort n'a pas dû s'arranger. La Guajira, région désertique tout au nord du pays, est réputée dans le pays pour ses famines récurrentes où des gamins, tiraillés par la faim, tirent leur révérence bien loin des caméras. C'est dans ce contexte que le 15 avril dernier, Ivan Duque, président né en 1976 et aux rênes du pays depuis trois ans, a eu la riche idée d'annoncer une « loi de solidarité durable ». Raisons cette trouvaille ? Récupérer 5,2 millions d'euros sur le déficit budgétaire, qui est officiellement de 8,6 % du PIB. Et aussi, constituer un petit fonds afin de lutter, en dépit de l'urgence sociale, contre... le réchauffement climatique. Un sens des priorités qui laisse pantois. Au menu, une légère hausse de la TVA sur les œufs, le lait, le fromage, la viande de poulet, de bœuf ou autres choses qui font les joies de la famille d'Esteban. Et évidemment, une hausse de 19% de la TVA sur l'essence.

Une répression qui n'a rien à envier à celle de Nicolas Maduro 

La riposte ne s'est pas fait attendre. Le vendredi 16 avril, la Centrale unitaire des travailleurs (CUT), le syndicat majoritaire du pays, appelle à la grève. Deux jours plus tard, des nuées de Colombiens envahissent les artères de Cali, Bogota, Medellin, Pereira ou autres villes enfiévrées. Classe moyenne qui se lève (très) tôt, étudiants biberonnés à Foucault, agriculteurs venus de la campagne, indigènes oubliés, jeunes sans diplômes et sans le sou vibrent à l’unisson au rythme des tambours, des sifflets et des casseroles. Littéralement drapés dans le drapeau national, moult citoyens arborent des pancartes telles que « Le peuple colombien n'a plus peur », « Marre de survivre, nous voulons vivre » ou encore, « Si un peuple sort pour manifester au milieu d'une pandémie, c'est parce que le gouvernement est plus dangereux le virus ». Face à l'affront, Ivan Duque chancelle. Le dimanche 2 mai, il se dégonfle et retire son projet de loi. Le même jour, Cali s’embrase. Un étudiant de vingt-deux ans y est tué d’une balle dans la tête par un escadron de la redoutable Esmad (Escuadron movil Antidisturbios). Le lendemain, Alberto Carrasquilla, le ministre des Finances, démissionne. Mais loin de se tarir, les manifestations persistent. 

L’exaspération monte. Pacifiques jusqu'alors, les marches sont gangrenées par des casseurs, sauvageons ou autres « racailles » qui viennent pourrir le mouvement. En marge de celui-ci, du mobilier urbain, des bus ou des postes de polices sont incendiés. L'occasion est alors trop belle pour Alvaro Uribe, président de 2002 à 2009 et mentor d'Ivan Duque. Adepte de Twitter, où il peste régulièrement contre les Droits de l'homme, il promet d’en finir avec la « révolution moléculaire ». Il qualifie aussi le mouvement de « terrorisme qui incendie le pays » et déplore qu' « à l'étranger, on accuse le Président ». Dans la foulée, le gouvernement déploie son arsenal militaire de plus belle. Sur Youtube, on peut voir planer des hélicoptères laissant penser aux prémices d'une guerre civile. Y circulent aussi d'insoutenables images où l'on voit, bardés de ferraille comme des Robocop, des escadrons de l’Esmad tirer à bout portant sur des manifestants. Autrement dit, la répression d'Ivan Duque n'a rien à envier à celle de Nicolas Maduro au Venezuela. Depuis un mois, la machine de guerre contre le peuple est lancée. Selon le dernier sondage à ce sujet, le mouvement était approuvé par sept Colombiens sur dix à la mi-mai. Même au faîte de leur gloire, il semble que nos Gilets jaunes n'aient jamais eu un tel soutien.  

Et maintenant ? 

Ce printemps colombien risque-t-il de tourner au vinaigre ? Dans la même enquête, un Colombien sur deux dit souhaiter la fin de la grève. À l'heure actuelle, il y a encore une bonne dizaine de blocages dans la patrie de Bolivar, lesquels ont provoqué des pénuries d'aliments et de médicaments. De quoi excéder certains citadins. À Cali, foyer principal du mouvement, des civils ont carrément tiré sur des indigènes qui manifestaient sur une route départementale. Le 23 mai, l'Institut pour le développement et la paix (Indepaz) comptait pour sa part 54 homicides commis par les forces de l’ordre. Les victimes étant nommées et listées, ce nombre est très fiable. La Colombie est de ces pays où les violences policières sont une réalité, il serait salutaire d'entendre un peu plus de voix s’en indigner. 

Si Ivan Duque n'a guère l'intention de démissionner, sa popularité a chuté aux alentours de 18%. Un éboulement qui semble bénéficier à Gustavo Petro, ancien maire de Bogota et cinquantenaire expérimenté. Signalons d'ailleurs que c'est quand même lui qui, en 2012, a privé les Bogotanais de port d'arme dans leur ville... pour trois mois. Dans un pays endeuillé par la violence depuis près de trois quart de siècle, c'était osé. Malheureux perdant du second tour de la dernière présidentielle, Gustavo Petro est désormais en tête des intentions de vote pour la présidentielle de 2022. Rodé à l'exercice des médias, il y qualifie le gouvernement actuel d'incendiaire ou même de « dictature ». En réponse de quoi, Ivan Duque le traite de « castrochaviste » et laisse entendre qu'il serait la victime d'un complot ourdi par Petro main dans la main avec Nicolas Maduro. Dans une vidéo en anglais, la ministre des Affaires étrangères en a rajouté une couche, accusant le favori des prochaines présidentielles d' « organiser des attentats en payant des gens pour qu'ils terrorisent et qu'ils vandalisent les villes ». Des déclarations qui pourraient prêter à sourire si la situation n'était pas si tragique.

Au pays de l'écrivain Laura Restrepo, du grimpeur Nairo Quintana ou autres champions du Tour de France, cinquante millions de Colombiens sont souverains. Quel que soit celui à qui ils décident de confier les rênes du pays dans un an, espérons qu'ils fassent le bon choix. Après soixante-dix ans de guerre civile, les Colombiens méritent de retrouver la dignité qui leur a été spoliée.

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