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©STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Bonnes feuilles

Coexister en démocratie : le rempart face au populisme

Jérôme Lèbre publie "Scandales et démocratie" (ed. Desclée de Brouwer). De Cahuzac à Benalla, les scandales suivent le rythme du monde ou participent à son accélération. Ils se diffusent par Internet, entraînant révélations et réactions instantanées. Au point que nous ne faisons plus la différence entre le vrai scandale et la provocation artificielle. Extrait 2/2.

Jérôme Lèbre

Jérôme Lèbre

Jérôme Lèbre est professeur de philosophie en classes préparatoires. Membre du Collège international de philosophie, il est notamment l'auteur de : Vitesses (2011) ; Derrida - La justice sans condition (2013) ; Les Caractères impossibles (2014) ; et, avec Jean-Luc Nancy, de Signaux sensibles (2017).

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La démocratie n’est pas un régime ; c’est la coexistence d’une multitude d’êtres singuliers qui paraissent ensemble. Elle est alors indéfiniment constituante sans s’accomplir dans une constitution particulière. Elle est l’acte par lequel un peuple est un peuple, et non l’acte par lequel sont choisis ou élus ses représentants, quel que soit ce mode d’élection. 

La démocratie ne se définit ainsi nullement par un consensus politique concernant certaines règles dites fondamentales. Le consensus ne fait que confirmer et instituer le conformisme, c’est-à-dire le vide de la morale publique renforcé par la nécessité économique. Il n’empêche pas que les normes explicites d’un régime politique soient toujours transgressées : elles le sont d’une part par la finalité propre des institutions privées, qui organisent des systèmes complexes pour soustraire les dividendes aux impôts (affaire CumEx), qui peuvent corrompre tout un parti au pouvoir afin d’obtenir des marchés publics (affaire Urba en France, « Gürtel » en Espagne), ou qui exercent un lobbying intense sur les médias, les parlementaires, etc. sans se soucier des règles de la représentation démocratique ou de la presse ; les normes sont aussi transgressées par les dirigeants, s’autorisant d’une souveraineté à la fois soumise aux lois et en concurrence avec elle. Le consensus n’empêche pas, il favorise l’acceptation ou la banalisation de la transgression : de la provocation publicitaire aux fraudes fiscales, à la violence ou à la guerre. Ce n’est que d’une manière consensuelle que le consensus semble épuiser les conditions idéales du discours démocratique : « Il n’y a pas d’alternative », de Thatcher à Macron. Outre que son action, ou secrète, ou violente, réprime ce qui s’oppose à lui, toute résistance au consensus est en effet soumise à la violence d’un langage : elle serait de l’ordre du « populisme », qu’on oppose à la démocratie. 

On pourrait penser que le « consensus » révèle alors ce qu’il est : la domination de la force la plus conformiste dans le conflit entre adversaires politiques. La démocratie pourrait alors se retrouver dans la manifestation dynamique de ce conflit. Elle pourrait rompre avec la logique souveraine qui fait de l’autre un ennemi ; la politique ne serait même rien d’autre que l’ensemble des pratiques visant à transformer l’ennemi en adversaire, donc construisant un peuple par la convergence de ses revendications non consensuelles. Alors que le populisme de droite cherche à capter la souveraineté populaire en lui trouvant des ennemis (juifs, francs-maçons, migrants, etc.), le populisme de gauche, celui de Syriza, de Podemos, de La France insoumise, favoriserait dans cette perspective la construction d’un « nous » transformant une dynamique révolutionnaire en dynamique de réforme. 

Ce qui éviterait aux adversaires politiques de devenir des ennemis, c’est qu’ils se combattraient « bel et bien, et parfois même férocement, mais d’après un ensemble partagé de règles ». Celles-ci ne sont cependant pas inscrites dans le ciel de la raison : elles ne pourraient exister qu’en s’établissant dans leur usage même. Mais dès lors, différents usages entraîneraient des règles différentes et irréductibles. C’est le paradoxe signalé par Wittgenstein : « Une règle ne peut déterminer de manière d’agir, puisque chaque manière d’agir pourrait être mise en accord avec la règle […] si tout peut être mis en accord avec la règle, alors tout peut être aussi mis en désaccord. » Dès lors le débat politique laisse la possibilité d’interpréter ses propres règles d’une multiplicité de manières, au risque de rejoindre la définition que Jan-Werner Müller donne du populisme : anything goes, tout peut être dit.

Et de fait, le populisme revendiqué comme tel transgresse bien les règles usuelles du débat politique, d’une manière ouverte, donc provocante. Prenons un exemple. En septembre 2017, le président Macron, anticipant sur les manifestations contre « sa » réforme du travail, déclare sur CNN que « la démocratie, ce n’est pas la rue ». Jean-Luc Mélenchon, chef de La France insoumise, lui répond devant les manifestants : « C’est la rue qui a abattu les rois, c’est la rue qui a abattu les nazis. » Les réactions émanant de la majorité présidentielle commencent sur Twitter dans les secondes qui suivent : ce sont là des « références historiques hasardeuses », un « amalgame insupportable », une « faute morale ».  Le tout sera redit et commenté dans les autres médias. Franceinfo : « Jean-Luc Mélenchon : dérapage ou provocation ? » Le Parisien : « Jean-Luc Mélenchon, la stratégie de la provocation ». Viennent alors les réactions des lecteurs sur Internet : « Je n’en reviens pas de la hauteur des absurdités qu’il peut balancer. » Ou : « Il a raison. Ça leur fait du bien d’entendre leurs quatre vérités. » Cependant, Mélenchon nie ensuite avoir présenté ses adversaires comme des ennemis de la démocratie : « Je n’ai jamais comparé le gouvernement actuel aux nazis. […] Dorénavant il faut aussi faire face aux manipulations du lendemain comme cette prétendue comparaison. » Seulement, en accusant ses adversaires de manipulateurs, il confirme plutôt qu’il n’est pas loin de les considérer comme des nazis… 

Il ne manque bien sûr pas de monde pour rappeler la nécessité de respecter les règles du débat. Dans le même exemple, le font d’abord ceux qui ont immédiatement dénoncé la provocation, au nom du refus des amalgames, de la morale, etc. Mais par-là, ils n’ont fait que donner son statut et son efficacité à la provocation elle-même. Ainsi, sans réagir lui-même, le président Macron a laissé faire ses soutiens qui se sont déchaînés sur les réseaux sociaux, comme si la démocratie ce n’était pas la rue, mais tout de même un peu twitter. De plus, Macron, en affirmant sur une chaîne étrangère que la démocratie n’était pas la rue, provoquait les manifestants avant même qu’ils ne se réunissent : Mélenchon, en lui répondant, s’est conformé à cette manière d’interpréter les règles du débat. Macron ajoutait, certes, qu’il « respectait les manifestants ». Mais ainsi il montrait, avant Mélenchon, comment dénier sa provocation pour la renforcer, en pleine conformité avec son interprétation très libre de la première règle du discours, la non-contradiction, illustrée par son célèbre « en même temps ». 

À première vue, il n’y a dans ce jeu que des gagnants, tous les participants réaffirmant leurs positions et occupant pour un temps le champ du discours, donc aussi celui des médias, qui trouvent aussi leur avantage dans la prolifération des réactions. La seule perdante semble la démocratie elle-même. Car, à ce stade, on ne peut plus faire la différence entre populisme de gauche et de droite, mais aussi entre populisme et politique consensuelle : provocations et réactions fusent de part et d’autre, au bénéfice de tous et de personne, sans qu’on sache qui a commencé et qu’on en voie la fin, jusqu’à rendre exaspérant le discours politique. 

Le sens politique de la provocation manifeste rejoint alors celui du scandale qui éclate soudain : dans les deux cas, les règles sont transgressées ; ces transgressions seraient un mal banal sans les réactions qu’elles entraînent, mais les réactions elles-mêmes deviennent un mal banal. 

Si tout le monde joue ce jeu, c’est qu’il réussit là où la convocation du peuple échoue. Cette dernière est minée par l’abstentionnisme, la résignation des citoyens ou leur ressentiment face au pouvoir des élites. Or la transgression est encore mobilisante, elle ne laisse pas de place au retrait et à la neutralité. Elle aide à raviver un débat conflictuel où l’élite politique, la presse, les individus, s’engagent tous, affirmant des valeurs, les renforçant en montrant à quel point ils y tiennent. Cependant, ou « en même temps », ce jeu risque encore de sombrer dans la banalité… Tous les poisons sont ici des remèdes sans qu’on puisse fixer la bonne dose, ni savoir où passe la frontière entre la sincérité et la manipulation, l’exaspération et l’indignation, l’agitation et la mobilisation, l’accord et la lassitude, ni énoncer les règles du débat. 

C’est dans ces eaux profondes que se relance la question de ce qu’est la politique. Celle-ci n’est en effet jamais la simple obéissance aux règles ; la liberté et la responsabilité des sujets politiques se trouvent donc ailleurs que dans cette obéissance. John Stuart Mill le disait déjà très fortement à propos de la liberté d’expression : une opinion ne peut s’assurer de sa vérité que confrontée à d’autres, donc dans le cours de l’argumentation, sans qu’aucune instance supérieure puisse décider ce qui doit ou non être dit, ni comment cela doit être dit, à condition que la parole ne constitue pas une menace directe. C’est ce qu’implique également le paradoxe de Wittgenstein, selon lequel la règle ne se différencie pas de son usage, qui n’est donc soumis à aucune règle. Certes, les hommes « s’accordent dans le langage qu’ils utilisent ». C’est même ce jeu régulé de questions et de réponses, de gestes et d’attitudes, qui permettent l’élaboration d’une forme de vie particulière, qui ne serait pas traduisible dans une autre. Mais la participation de chacun de nous à cette forme de vie n’implique pas qu’il lui a donné sa voix ou son accord : a contrario, « dire que si je suis là, j’ai donné mon assentiment, est la marque même du conformisme ». L’accord de chacun n’est pas un préalable, mais ce qui s’élabore en même temps que les règles, donc une revendication appelant à un nous qui n’est pas encore constitué : « C’est moi – ma voix – qui réclame la communauté, pas l’inverse. » 

Ainsi, notre appartenance à une communauté n’est jamais acquise, et c’est ce qui rend possible la démocratie. Certes elle exige une république démocratique, où le peuple vote pour des représentants qui sont à son service et respecte les lois qui formalisent les normes sociales ; mais cela n’implique aucune adhésion affective à ces normes, encore moins à ses représentants, encore moins à ceux qui répètent que « la démocratie, ce n’est pas la rue ». L’assentiment de chacun et de tous est bien plutôt mis en jeu à chaque instant dans la constitution permanente d’un espace de coexistence démocratique qui ne fait que se déposer dans la loi. La démocratie se trouve donc dans la rue bien plus que dans les élections, et même quand il n’y a pas de manifestations de rue, quand personne n’a été convoqué. Elle est dégagée de toute visée électorale ; elle se trouve là où nous sommes, entre nous. 

Notre responsabilité est finalement de revendiquer ce droit à exister et coexister, sachant qu’aucune règle ne limite les formes de revendications ou ne dit comment revendiquer. C’est ainsi que celles-ci peuvent et doivent être en permanence réinventées. Le surgissement sans règles de singularités plurielles, tel est bien le scandale de l’existence ; la coexistence démocratique, telle est alors la provocation sans violence. Celle-ci affirme que nous sommes là, hors de notre représentation politique, des fonctions que nous attribuent les institutions, des formes, des règles ou des significations préétablies, et qu’il revient à tous de faire avec cette présence multiple, non maîtrisable, excédant tout ordre et même toute valeur – et sans laquelle il n’y aurait aucune valeur.

Extrait du livre de Jérôme Lèbre, "Scandales et démocratie", publié aux éditions Desclée de Brouwer

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